Ce que Dieu voit en nous
Chers amis, je partage avec vous une question aujourd'hui : comment Dieu nous voit-il ? Comment Dieu nous considère-t-il ? Et en miroir, bien sûr : comment nous regardons-nous les uns les autres ?
Voilà une question de tout temps. Pendant des siècles, le regard de Dieu sur l'être humain a souvent été compris — et aujourd'hui encore, en certains lieux — comme un regard de surveillance, un regard de condamnation. Beaucoup de croyants, et peut-être certains, certaines parmi vous, ont grandi avec l'idée que Dieu voyait tout.
Il faut dire que cette idée est présente dans certains passages bibliques. Par exemple, dans le psaume 139 : « Éternel, tu me sondes et tu me connais, tu sais quand je m'assieds et quand je me lève, quand je marche et quand je me couche », et plus loin : « Quand je n'étais qu'une masse informe, tes yeux me voyaient. » Ainsi, Dieu nous verrait dans nos moindres faits et gestes, jusqu'au fœtus dans le ventre de sa mère.
Dans l'histoire religieuse du christianisme, et particulièrement dans le courant du puritanisme, l'idée de Dieu qui voit tout a souvent été associée à celle d'un Dieu observateur, d'un Dieu surveillant. Dieu est devenu — ou a souvent été présenté comme — celui qui serait à l'affût de nos moindres faux pas, de chacune de nos fautes, de nos faiblesses, de nos manquements. Cette idée a même parfois servi d'argument éducatif. On était élevé dans la terreur d'un Dieu sévère qui punit chaque faute. Certains ont donc grandi dans un abîme d'angoisse à l'idée de ce Dieu surveillant de chaque instant. Peut-être que parmi vous, certains ont connu ce type d'éducation : « Attention, Dieu te voit. »
« Big Brother is watching you »
Cette image de Dieu me fait bien sûr penser au roman 1984 de George Orwell. Dans ce livre, la société est contrôlée par un pouvoir totalitaire qui surveille en permanence la population. Des affiches rappellent partout que « Big Brother vous regarde ». Chacun vit sous un regard invisible permanent qui observe, contrôle, juge.
La situation décrite dans ce roman est malheureusement la réalité en bien des lieux de ce monde. Dans bien des dictatures, la crainte d'être épié, écouté, dénoncé enferme la population dans une peur constante. Elle paralyse toute velléité de révolte. Mais même dans nos sociétés démocratiques, l'installation de caméras se développe de plus en plus pour répondre aux attentes sécuritaires.
Le fait de se savoir observé modifie profondément notre comportement. Une expérience menée en psychologie sociale l'illustre bien. Dans une salle commune, on avait placé une bouilloire, du thé et du café, et une boîte pour laisser de l'argent. Au-dessus de cette boîte, les chercheurs plaçaient une affiche différente selon les semaines : certaines semaines un grand bouquet de fleurs, d'autres semaines une paire d'yeux humains qui regardent. Les chercheurs ont découvert que la simple impression d'être observé changeait le comportement : quand l'affiche était celle des yeux, les personnes laissaient environ trois fois plus d'argent que lorsque c'était un poster de fleurs.
Être observé, craindre d'être observé, ou simplement avoir l'obscur sentiment d'être observé modifie notre comportement en profondeur. Mais revenons à notre question : qu'en est-il de Dieu ? Est-il ce Big Brother qui surveille tout, cette instance propre à traquer nos moindres fautes ? Comment serait-il possible de vivre paisiblement sous le regard d'un tel Dieu ? Car aucun d'entre nous n'est parfait. Nous faut-il craindre le regard de Dieu à chacun de nos moindres faux pas ?
Or, ce regard sur Dieu est profondément trompeur. Il ne correspond pas à ce que les récits bibliques nous en disent. Il nous induit en erreur et nous fait intégrer une fausse image de Dieu.
Un regard humain limité et réducteur
Avant d'aller plus loin, faisons un détour par la manière dont nous nous voyons nous-mêmes et dont nous nous regardons les uns les autres.
Tout d'abord, un fait objectif : notre regard est limité. Certains animaux ont une vision bien plus décuplée que la nôtre. L'aigle est réputé pour son regard particulièrement perçant et la mobilité de son cou lui permet de voir à 270 degrés. Certains animaux voient la nuit, là où nous avançons à tâtons. Certaines couleurs — infrarouges, ultraviolets — nous échappent. Même entre êtres humains, la réalité que nous percevons diffère : certains sont daltoniens, et il existe plusieurs formes de daltonisme. Le monde que nous regardons est forcément différent.
La réalité que nous percevons dépend aussi du point de vue. Ceux qui se trouvent devant moi ne voient pas la même chose que ceux qui se trouvent sur le côté. Et c'est vrai aussi dans nos opinions : tout dépend de la manière dont nous avons été éduqués, de la culture dans laquelle nous avons grandi. La réalité n'est donc pas conforme à ce que nous en voyons. Et ce qui est rassurant, c'est que la réalité est toujours bien plus vaste : on peut compter environ trois mille étoiles à l'œil nu, mais la seule Voie lactée en compte 200 milliards, au moins.
Ce regard partiel apparaît dans l'histoire de Samuel. Samuel doit désigner le futur roi. Il se rend chez Isaï et on lui présente sept fils. Or, il y en a un huitième ! Samuel se laisse d'abord berner par l'image familiale qui lui est présentée. C'est lui-même qui devra réclamer : « N'y a-t-il pas d'autres jeunes gens dans cette famille ? »
Piégés par les apparences
Notre regard fonctionne comme un entonnoir. Très souvent, nous nous focalisons sur un détail et nous réduisons la personne à ce détail. Dans le récit de Jean, la personne est réduite à son handicap : « c'est un aveugle, un aveugle de naissance. » On peut aussi stigmatiser en fonction du pays d'origine, de la couleur de la peau, d'un défaut. Cela gomme toute la richesse d'une personne.
À l'inverse, nous pouvons si facilement être trompés par une belle apparence. Vous connaissez peut-être cette dramatique histoire d'une influenceuse qui avait des milliers d'abonnés et donnait des conseils éducatifs aux familles, mais qui a été condamnée pour la maltraitance épouvantable de ses propres enfants. L'image nous induit en erreur, et la réalité va toujours bien au-delà.
C'est exactement ce qui arrive à Samuel. Le voici prêt à oindre Éliab, le premier fils d'Isaï. Celui-ci a une belle apparence, il est imposant, il a une belle taille. En plus, Éliab porte un nom prestigieux : « Dieu est un Père. » Samuel tombe dans le panneau : un bel homme de belle prestance, au titre ronflant, voilà de quoi faire un roi parfait.
Un regard biaisé et figé
Notre regard est aussi biaisé par les prismes émotionnels avec lesquels nous nous regardons les uns les autres. Nous pouvons regarder l'autre dans le jugement, avec jalousie, avec exigence pour qu'il soit conforme à nos projections. Nous sommes prompts à nous juger les uns les autres, prompts à dénoncer la paille dans l'œil de notre voisin en ignorant la poutre qui est dans le nôtre.
Bien souvent, nous posons aussi sur nous-mêmes un regard assez impitoyable. Nous voyons nos insuffisances, nos fragilités, toutes nos indignités. Quelques mauvaises notes suffisent à nous faire penser que nous sommes nuls, un moment de fatigue que nous sommes bons à rien.
Ce regard qui juge, c'est l'histoire de l'homme aveugle qui le raconte. Que voient les disciples ? Un homme pécheur. Comme on ne connaissait pas les raisons scientifiques et médicales de la maladie, on pensait que c'était une punition divine. Les disciples regardent l'aveugle au travers de ce prisme culpabilisateur. Ils ne voient pas un homme en souffrance, ils voient un homme pécheur. « Qui a péché pour qu'il soit né aveugle ? » Leur regard est prisonnier des cadres de pensée de leur époque.
Notre regard a aussi tendance à se figer. Nous, parents, avons souvent tendance à regarder nos enfants toujours de la même manière, comme ce petit bébé si fragile que nous avons tenu dans nos bras. Pourtant nos enfants grandissent, se transforment, échappent à l'image que nous avons construite. Quand l'aveugle est guéri, les autres ne le reconnaissent pas : comme s'il n'avait jamais été rien d'autre qu'un aveugle, comme s'il n'avait pas le droit d'être transformé.
Notre regard est d'emblée partiel, souvent réducteur, prisonnier de nos stéréotypes, critique, et figé au passé. Incapable d'entrer dans la dynamique de transformation que Jésus suscite. C'est pourquoi, comme on apprend à marcher, comme on apprend à reconnaître des notes en musique, il est si important d'apprendre à regarder — d'autant plus aujourd'hui, dans les temps de l'IA et de l'image inventée.
Le regard de Dieu : un regard d'amour
Comment pouvons-nous sortir de ces regards figés, stéréotypés, limités, réducteurs ? Je crois qu'accueillir le regard que Dieu pose sur chacun et chacune d'entre nous est infiniment ressourçant, libérateur et générateur de vie.
Tout d'abord, le regard de Dieu nous voit tels que nous sommes, avec nos qualités et aussi tous nos défauts. Mais ce regard n'est pas pour autant un regard de condamnation, de surveillance, de jugement. Ce n'est pas un regard qui nous figerait dans la faute. Je ne veux pas dire que Dieu approuverait nos mauvaises actions — il nous invite à conduire notre vie avec le plus de justice possible. Mais si la Bible nous dit que Dieu nous voit, c'est d'abord pour nous ancrer dans cette confiance : Dieu n'oublie aucun et aucune d'entre nous.
Ce petit David délaissé derrière ses moutons, oublié par son propre père : il est impossible qu'il échappe au regard de Dieu. C'est aussi ce que nous raconte la parabole de la brebis perdue : sur cent brebis, si une est perdue, Dieu est ce berger qui se met en route pour chercher celle qui manque. Voilà qui est immensément réconfortant, surtout dans une société qui met les uns sur le devant de la scène et qui de plus en plus invisibilise ou relègue les plus fragiles sur le bas-côté.
C'est aussi l'histoire d'Agar. Abraham conçoit un enfant avec la servante de Sarah. Mais quand Sarah est elle-même enceinte, elle ne supporte plus la présence d'Agar, devenue sa rivale. Abraham conduit Agar au désert pour l'y abandonner. Celle que plus personne ne veut voir vit alors cette expérience spirituelle profonde d'être vue de Dieu. Si plus personne ne veut la voir, si le regard des autres est un regard de rejet, Dieu, lui, la voit — non pas pour la juger, mais pour lui dire la force de son amour. Aux yeux de Dieu, elle n'est pas rien : elle compte autant que chacune et chacun d'entre nous.
Que Dieu nous voie dès l'aube de notre vie, ce n'est pas pour nous faire peur. C'est pour que nous sachions que même le plus petit d'entre nous, aucun n'est oublié de Dieu.
Nous sommes tous des David
Dieu nous voit, lui aussi, au travers d'un prisme : celui de l'amour manifesté en Jésus-Christ. C'est le prisme de la bienveillance, de la lumière dans laquelle Dieu choisit de nous regarder. Cette lumière de la grâce, cette lumière resplendissante qui nous révèle.
Prenons l'exemple du fils prodigue. Lorsque le père l'accueille, que voit-il ? Voit-il la faute, l'errance de ce fils ? Non. Il le voit avec amour et il le revêt de cet amour. Il demande à ses serviteurs d'aller chercher une très belle tunique pour revêtir son fils, par-delà les misères de son errance. C'est aussi ce que nous dit l'épître aux Galates : « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni Juifs ni Grecs, ni esclaves ni libres, il n'y a plus ni hommes ni femmes, vous êtes tous un en Jésus-Christ. »
Le regard de Dieu va bien au-delà de toutes les étiquettes, bien au-delà de tous les stéréotypes. C'est un regard qui va droit au cœur. C'est ce que Dieu dit à Samuel : « L'homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l'Éternel regarde au cœur. »
David, le savez-vous, cela veut dire « le bien-aimé ». En nous présentant celui qui est choisi par Dieu comme étant David, cette histoire nous dit que Dieu nous regarde avec amour. En bénissant d'avance le plus petit, celui qui n'a encore rien accompli, Dieu ouvre un avenir possible, une confiance qui permettra à David d'affronter par la suite tous les obstacles, tous les Goliath.
Nous sommes tous et toutes des David, c'est-à-dire des bien-aimés de Dieu, portés par son regard d'amour. C'est exactement ce que l'apôtre Paul écrira dans son épître aux Romains, en appelant ceux et celles à qui il écrit « bien-aimés de Dieu ». Nous sommes les bien-aimés de Dieu, portés dans un regard qui n'enferme pas dans la faute, dans le jugement, dans la culpabilité, mais qui libère pour ouvrir l'avenir.
Un regard qui ouvre l'avenir
Le regard de Dieu n'enferme pas dans le passé. Parfois, nous croyons que nous avons été mauvais en maths et que c'est définitif. Ou parfois, nous échouons dans un stage et tout se passe comme si nous étions bons à rien. Mais il y a toujours des raisons à l'échec. Si elles sont de notre fait, nous pouvons changer. Si elles ne sont pas de notre fait, nous pouvons aussi changer d'environnement et recommencer.
Lorsque l'aveugle est présenté à Jésus, Jésus ne l'enferme pas dans le passé. Il ne cherche pas s'il était pécheur ou non. Ce qui lui importe, c'est la vie que cet homme va pouvoir avoir. Jésus regarde le présent, l'avenir, les potentialités de la vie de cet homme. De même, lorsque Jésus regarde la femme adultère, il ne l'enferme pas dans la faute commise : il regarde toute la vie qu'elle peut encore écrire.
Un regard qui n'oublie personne. Un regard qui réfute tous les stéréotypes. Un regard qui choisit la bienveillance. Un regard qui ouvre l'avenir. Voilà le regard de Dieu que nous sommes appelés à partager et à poser, nous aussi, les uns sur les autres.
Le regard de Dieu, c'est un regard qui fait exister. C'est un regard qui voit plus loin que l'étiquette, qui voit le devenir. C'est un regard qui voit la vie appelée à la lumière, qui voit l'amour à partager.
Sous le regard de Dieu, chacune et chacun d'entre nous est un David, un bien-aimé de Dieu. Et si jamais nous en doutions, souvenons-nous de cette parole de l'apôtre Jean :
Dieu est plus grand que notre cœur.
Si notre regard nous enferme, le regard de Dieu, lui, ouvre l'avenir. Il voit les possibles, il voit les chemins encore invisibles, et son amour nous appelle à vivre encore et encore.
Je voudrais dire à tous les jeunes du catéchisme ce matin : soyez assurés de ce regard d'amour de Dieu sur vous. Ne laissez personne vous juger négativement ou vous enliser dans l'échec. Chacun d'entre nous fait des erreurs, traverse des échecs — cela fait partie de la vie. Mais la vie est bien plus grande que ce que nous en voyons, bien plus grande que l'échec du moment et la rature de l'instant.
Alors oui, en route, avec tous les potentiels qui sont en vous, tous les possibles ! Choisissez autour de vous ceux et celles qui sont sources d'encouragement, éloignez-vous des harceleurs, de ceux qui stigmatisent, qui enferment. Méfiez-vous des images parfois reluisantes mais si éloignées de la réalité.
Regardez au cœur, ou avec le cœur : voilà l'invitation de ce jour, l'invitation à faire vivre ce nom : bien-aimé de Dieu.
Amen.






