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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

Mon carême consiste à bien manger | Les festins de Jésus

Dimanche 8 mars 2026
Louis Pernot
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

 

Temps particulier ou pas pour Dieu ?

Mon carême à moi, c’est de bien manger. On pose souvent la question de savoir quels rapports ont les protestants avec ce temps du carême. Personnellement, je suis partagé sur la question. Je ne suis pas favorable à l’idée d’un temps particulier pour le carême, parce que je crois que tous les temps sont égaux devant Dieu. Et ce qu’il est bon de faire pendant le carême, il est bon de le faire aussi en dehors de ce temps. Quand le pape dit que pendant le carême, « il faut s’abstenir de paroles blessantes », j’espère que ce n’est pas seulement pendant le carême !

Cela dit, qu’il y ait des temps particuliers que l’on puisse mettre à part pour réfléchir plus précisément à sa relation à Dieu et aux autres, n’est pas critiquable. Nous mettons bien à part le dimanche pour le jour du culte. Jour du Seigneur, auquel les protestants ont toujours été attachés. Même si, bien sûr, Dieu est présent tous les jours et ce n’est pas seulement le dimanche que l’on doit adorer Dieu ou se retrouver en communauté, cela peut être n’importe quel jour. Mais si on ne précise pas un jour, cela risque d’être jamais. Donc il y a un temps dans la semaine où l’on invite plus particulièrement à se recentrer sur Dieu, sur la parole, sur la communauté, sur le partage, pour que ce jour nourrisse toute la semaine. De même pourquoi ne pas dire qu’il y aurait un temps particulier dans l’année pour cultiver plus particulièrement sa relation à Dieu et que ce temps de l’année puisse irriguer le reste du temps.

Que mettre dans un temps particulier ?

Reste la question de savoir ce que l’on va mettre dans ce temps que l’on veut consacrer plus particulièrement à l’approfondissement de sa relation à Dieu. La réponse à cette question sera fondée sur la théologie que l’on a, c’est-à-dire sur ce que l’on croit de Dieu, ce que l’on dit de Dieu, ce que l’on pense que doit être notre relation à Dieu, au monde et à soi-même.

L’idée qu’il faudrait se priver, souffrir pour offrir ses souffrances à Dieu comme si cela pouvait lui faire plaisir est fondamentalement étrangère à l’esprit de la Réforme. Je ne crois pas que Dieu prenne plaisir à ma souffrance, je ne crois pas que ma souffrance, en tant que telle ait la moindre valeur, qu’elle puisse être rédemptrice, ni pour moi, ni pour les autres. Par conséquent, l’idée que le carême serait seulement de se priver de quelque chose que l’on aime me semble soit une erreur de théologie, soit une forme de perversion psychologique. Mais c’est plutôt dans ce sens qu’est présenté le carême aujourd’hui par ceux qui le défendent, heureusement.

Mais bien sûr que se priver peut avoir une valeur en soi quand on se prive pour quelque chose qui, lui, a de la valeur. Si je me prive pour donner, alors cela est bon, non pas parce que je me prive, mais parce que je donne et que le fait que je donne ne peut se faire qu’au prix de ma propre privation. Dès que je donne quelque chose à quelqu’un, je m’en prive, dès que je consacre quelqu’un du temps, je lui donne un temps que je ne peux pas utiliser pour mon plaisir ou pour moi. Et dès que je sers quelqu’un d’autre que moi, ou une autre cause que moi-même, je me sacrifie moi-même pour quelque chose de plus important. Et donc me priverais-je ? Oui, si ma privation profite à quelqu’un d’autre. Si elle ne profite à rien, ni à personne, pour moi elle ne sert à rien.

Quelle théologie sous-jacente ?

Mais donc la question c’est, quelle image a-t-on de Dieu et de ce qui est attendu de nous ? Si le carême est le moment où l’on doit se recentrer plus particulièrement sur Dieu, alors sur quoi nous recentrons-nous ? Cette question est cruciale et déterminante. Qu’est Dieu principalement pour vous ? Si Dieu est avant tout, loi, exigence, jugement et culpabilité, alors, faites du carême, le moment de la fête de la culpabilité, la fête du jugement et la fête de l’exigence et de la dureté.

Pour moi, Dieu n’est pas tant loi que grâce. En ce sens, je suis dans la ligne de l’apôtre Paul, qui dit « nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce » (Rom 6 :14), ou de l’évangile de Jean qui en fait le fondement de sa prédication : « La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » (Jean 1 :17). Ce qui me fait vivre, ce n’est pas un Dieu qui en rajoute aux exigences, à ma culpabilité, à mon jugement et à mon angoisse de ne pas être à la hauteur ; mais, au contraire, un Dieu de grâce, un Dieu d’amour, de paix, de douceur et de tendresse.

Pour moi, le carême ne devrait pas être un moment où je devrais en rajouter sur la loi, avec des interdictions, des privations, des exigences ; mais un moment où je devrais en rajouter sur la grâce, sur l’amour, la douceur, et la miséricorde.

Pendant le carême, il ne s’agit pas tant de dire « abstenez vous de paroles blessantes », mais plutôt : « dites aux autres que vous les aimez ». La question ne serait pas de dire : « respectez ce Dieu terrible qui vous demande de vous priver », mais « rendez grâce pour ce Dieu d’abondance qui vous nourrit chaque jour ». Parce que Dieu n’est pas un Dieu de privation, mais c’est un Dieu d’abondance. Dieu n’est pas un Dieu de mort, mais de vie, et de résurrection.

Joie plutôt que privation

Mais, de même que la privation n’est rien tant qu’elle n’a pas une fin positive, de même la jouissance n’a aucun sens à moins qu’elle soit tournée vers quelque chose de positif. Et ce positif peut être de différents ordres.

Soit d’abord de rendre grâces à Dieu, avoir un cœur reconnaissant, un esprit joyeux, confiant, enthousiaste, libéré. Que votre carême soit un moment de fête et de joie ! N’ayez pas, comme on disait autrefois, une mine de carême, prenant l’air abattu, triste et renfrogné, mais au contraire, éclatez et exultez de joie, et rendez grâce à Dieu pour cette joie.

Après, quel est pour vous votre plus grande joie ? Chacun ses goûts ! Peut-être que votre grande joie, c’est de ne plus rien manger ou seulement du riz blanc ? Pourquoi pas ? Si c’est ça qui vous fait plaisir, faites-le et rendez grâce à Dieu pour ce moment extraordinaire où vous mangez un bol de riz blanc au lieu d’un tournedos Rossini. Si votre plus grande joie est de manger un tournedos Rossini plutôt qu’un riz blanc collant, et bien, délectez vous de ce tournedos Rossini et rendez grâce à Dieu… pour la gloire de cette création, pour le bonheur d’être vivant, pour la joie d’avoir la possibilité de manger d’aussi bonnes choses, et que votre vie soit une fête, une action de grâces et une reconnaissance. Et ce sera un joli témoignage d’une religion joyeuse et positive et de toutes les merveilles que Dieu nous donne.

Jésus, les festins et les pharisiens

Le manger, en soi-même, si ce peut être un plaisir, a un sens particulier dans l’Écriture. On dit souvent que dans l’Évangile, on voit plus souvent Jésus en train de manger qu’en train de prier, ce n’est pas forcément exact, mais en tout cas, Jésus n’était pas un triste sire. D’ailleurs, les pharisiens qui étaient les intégristes pénibles de l’époque (aujourd’hui on en a d’autres qui s’appellent autrement), ont reproché à Jésus de trop bien manger et de bien boire quand les disciples de Jean-Baptiste au contraire, faisaient des jeûnes et des privations extraordinaires.

« Jean-Baptiste est venu ne mangeant ni ne buvant et vous dites, il a un démon. » En français courant, il est dingue, cela n’a aucun sens, c’est absurde. « Et le fils de l’homme est venu mangeant et buvant et vous dites, c’est un ivrogne et un glouton. » (Matt 11 :18-19)

Jésus ne dit pas qu’il soit mieux de manger que de se priver. En ce qui me concerne, je suis plus de la team Jésus que de la team Jean-Baptiste. À chacun ses choix. Mais il va contre ceux qui critiquent tout a priori. Il conclut en disant que chaque attitude sera justifiée par ses œuvres, c’est-à-dire par ce à quoi elle mène dans sa relation aux autres. « Mais la sagesse a été justifiée par ses œuvres », c’est-à-dire, en fait : tout cela, peu importe, l’important, c’est de savoir si cela produit du bon ou pas.

Le repas, image du Royaume

Pour ce qui est des repas, Jésus ne s’en est pas privé, et ils ont une place centrale dans l’Écriture, et pas seulement par le nombre de fois où ils sont évoqués. Il est même une image du Royaume de Dieu dont il est dit qu’il est « comme un festin ». Et la promesse des temps messianiques où l’on est dans le summum de la présence de Dieu sont ainsi décrits par le prophète Ésaïe :

« L’Éternel des armées fera pour tous les peuples, sur cette montagne un festin de mets succulents, un festin de vins vieux, de mets succulents, pleins de moelle, de vins vieux, clarifiés. » (Ésaïe 25 :6ss)

Certes Jésus est montré souvent en train de manger, mais jamais tout seul, toujours avec d’autres, et pas les meilleurs : des pharisiens, des prêtres, des lévites mais aussi des pécheurs, des péagers, des prostituées ou des disciples. Toujours, Jésus mange avec d’autres.

La relation à l’autre prime sur la règle

D’où encore quelque chose certainement d’essentiel qui doit fonder le sens de notre carême par rapport à notre théologie. Certes pour moi, Dieu est avant tout grâce et générosité, ce qui m’invite à l’action de grâces, à la reconnaissance et à la joie, mais Dieu invite aussi à l’amour du prochain et certainement pas à se replier sur sa relation à lui seul. Et donc, s’il y a un moment particulier pour se recentrer sur Dieu, ce ne peut être qu’un moment où l’on devrait développer sa relation à l’autre et le partage avec l’autre. Parce qu’aimer Dieu n’est pas opposé à aimer son prochain, au contraire. Les deux mouvements doivent être les mêmes. Et donc s’il y a un temps particulier pour le carême où l’on voudrait être plus proche de Dieu, faites ce que vous voulez, ou comme vous voulez, mangez ou ne mangez pas, mais faites-le avec d’autres.

J’ai un ami qui pratique la religion orthodoxe d’une façon assez stricte, le carême. Et un jour où pendant ce temps, j’étais avec lui et d’autres amis, à partager un repas exceptionnel dans l’un des plus grands restaurants gastronomiques de Paris. Je l’interroge et lui dis « c’est curieux, toi qui es orthodoxe, convaincu et pratiquant, tu fais une entorse importante à la règle du carême ». Cela me semblait curieux alors que dans cette même bande d’amis, il y avait aussi un prêtre romain qui pendant le carême ne venait jamais à nos déjeuners, ce qui nous privait bêtement de sa précieuse présence.

Et mon ami orthodoxe me dit : « Il y a une règle dans l’orthodoxie, qui est que la relation à l’autre prime sur la règle liturgique et ecclésiastique. Donc oui, je respecterai le carême, mais si des amis qui ne le respectent pas m’invitent, mon devoir religieux est de manger avec eux. »

Cette théologie me semble absolument merveilleuse, oui, c’est la relation à l’autre qui prime. Et donc, pendant le carême, je mangerai avec mes amis, des plats succulents, des vins affinés. Et tout cela avec vous, mes amis, avec ceux que j’aime, en rendant grâces à Dieu, parce que Dieu veut pour nous la joie, et non la tristesse.

Ainsi pendant le carême, je mangerai avec mes amis gastronomes des mets succulents, et je mangerai un bol de riz blanc avec mes amis cathos tradis !

Le repas au cœur de la vie spirituelle

Mais c’est plus que cela, parce que Jésus a fait du repas le cœur, le centre, de notre vie spirituelle et de son témoignage. C’est lors de son dernier repas qu’il institue la vie de l’Église quand il partage le pain et le vin avec ses disciples. Nous avons la particularité incroyable d’être une religion en fait fondée sur un repas entre amis, sur un partage fraternel de pain et de vin, et partage d’autres choses encore : de parole, partage d’amitié et de tendresse, de complicité, d’interrogation, voire d’angoisses, mais sur un partage.

Le repas est au centre mais là encore, pas n’importe quel repas. Vous remarquerez que dans l’institution de la Cène il est dit, « Jésus prit du pain et il rendit grâces ». Ça, nous l’avons dit tout à l’heure, c’est la première chose : rendre grâces. « Quoi que vous fassiez, faites-le pour la gloire de Dieu, en rendant grâce à Dieu » (Col. 3 :17). Jésus ainsi partage le pain et le vin et nous invite à faire « de même », c’est-à-dire non pas à consommer sans cesse, mais en partageant nous aussi comme lui l’a fait, et en mémoire de lui. Et donc, voilà le sens de ces repas : ce n’est pas la consommation, mais le partage.

Brioche et Saint-Émilion pour la Cène

Après ce sermon, nous allons partager la Cène, c’est une belle conclusion. Et même les catholiques les plus rigoristes ne font jamais jeûne d’eucharistie, le jeûne ne s’applique pas à la communion. Donc partageons et unissons-nous. Et peut-être que la plus belle communion que nous ayons vécue dans l’année, c’est celle que nous avons faite à Noël avec les enfants. Nous étions là, 700, et tous nous avons partagé la joie de Noël avec chacun le même macaron délicieux fait par le plus grand pâtissier du monde, petits et grands sans aucune distinction, sans condition de profession de foi, de péché ou non, d’appartenance, juste la joie d’être ensemble autour d’une joie. Ça, c’est du carême, ça c’est du partage, ça, c’est de la cène et de la communion.

Aujourd’hui, nous partagerons un peu de pain un peu sec et un peu de vin discutable. Et j’ai voulu que pour aujourd’hui, notre communion de carême soit une fête. Alors, vous n’aurez pas de pain sec, mais de la brioche, et vous n’aurez pas du mauvais vin à 9 euros, mais un grand cru de Saint-Émilion de ma cave !

Venez et mangez, venez, réjouissez-vous, l’Éternel vous aime, recentrez-vous sur le cœur de ce Dieu qui vous aime, vous rend joyeux, vous invite à la joie et vous invite à la partager.

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