Y a-t-il une vision protestante de la politique ?
Chers amis, en ce jour d'élection, il m'a paru intéressant de vous proposer de réfléchir à l'articulation de la foi et du politique. Y aurait-il une vision protestante de la politique ? Voilà un sujet croustillant pour ce jour. Peut-être avez-vous déjà voté ? Tant pis. Mais si vous n'avez pas voté, rassurez-vous, vous n'allez pas sortir avec des consignes de vote.
Tout d'abord, définissons ce que nous entendons par politique. J'ai trouvé cette définition qui dit que le politique, c'est ce qui est relatif à l'organisation, à l'exercice du pouvoir dans une société organisée. Mais personnellement, je préfère la définition de l'Académie française : le politique, c'est ce qui a trait à l'art de gouverner un État, aux différentes manières de concevoir son organisation, son fonctionnement, ses relations avec les autres États.
Dans une des définitions, on nous parle de pouvoir ; dans l'autre, on nous parle de gouvernance. Et bien sûr, ce n'est pas la même chose, car au terme de pouvoir, on associe rapidement celui d'autorité, de puissance et éventuellement de domination. C'est pourquoi je préfère infiniment le terme de gouvernance, car l'idée de gouvernance implique non pas une réflexion sur la puissance et la domination, mais bien plutôt une réflexion sur le discernement, la sagesse à mettre en œuvre pour conduire, pour ouvrir les portes de l'avenir.
La gouvernance, ce mot me renvoie à une image simple, celle du gouvernail. Or tenir le gouvernail nécessite une connaissance de la mer, de ses courants, des vents. Tenir le gouvernail nécessite également de savoir faire preuve d'audace pour avancer au large, mais aussi de prudence pour mener l'équipage à bon terme.
En ce jour d'élection, souvenons-nous que ce n'est pas d'abord le pouvoir que nous confions aux élus, mais bien une gouvernance, laquelle implique certes certains pouvoirs.
Non, il n'existe pas de vision protestante unique
Y aurait-il une vision protestante de la politique ? Ma première réponse, c'est évidemment non. Non, parce que la question est infiniment trop large. Il y a des modes de pouvoir différents et la manière d'envisager le rapport au politique pour les protestants a été bien différente selon le type de gouvernance. Vivre sa foi protestante dans une monarchie dite de droit divin ou dans le cadre d'une démocratie, cela ne s'articule pas de la même manière.
Si nous prenons le temps de la Réforme, elle a été établie grâce aux princes du côté de Luther. Ce sont les princes qui ont appuyé la Réforme. C'est un prince, Frédéric de Saxe, qui lui a offert sa protection et lui a sauvé la vie. À l'inverse, en France, le protestantisme s'est construit dans la clandestinité et le rapport au pouvoir a été d'emblée un rapport de fuite, de peur, de terreur et même de résistance.
Ensuite, il y a aussi bien évidemment des protestantismes. Notre protestantisme est extrêmement divers : réformés, luthériens, anglicans, évangéliques, pentecôtistes… Cette diversité produit des articulations forcément différentes et des prises de position sociétales parfois rigoureusement opposées.
Des exemples qui interpellent : États-Unis, apartheid, Shoah
Les États-Unis nous fournissent un exemple d'actualité. Un fossé sépare les convictions de l'évêque de l'Église épiscopalienne Mariann Budde, qui a publiquement interpellé le président sur sa politique à l'égard des minorités, et celles des prédicateurs enflammés du Bureau ovale de la Maison-Blanche, qui ont publiquement imposé les mains au président dans une forme de consécration, comme s'il s'agissait de faire du président un nouveau monarque de droit divin.
Existe-t-il quand même des grandes causes, des combats de société que l'on pourrait associer aux protestants, toutes catégories confondues ? En réalité, cela dépend des lieux, des circonstances, des hommes et des femmes.
Prenons l'exemple de la ségrégation. Nous pouvons mettre en lumière l'engagement de Martin Luther King, pasteur baptiste, pour la reconnaissance des droits civiques aux États-Unis. Mais ce serait oublier qu'en Afrique du Sud, l'Église réformée d'origine néerlandaise devenue afrikaner a légitimé et soutenu le régime de l'apartheid. Il faudra attendre le synode de 1986 pour qu'elle renonce à cette légitimation.
De même pour les lois antisémites de Vichy. Nous sommes fiers de transmettre l'histoire du Chambon-sur-Lignon, où tout un village a caché des enfants juifs. Mais il y a eu aussi des protestants profondément antisémites. En 1933, Hitler crée l'Église protestante du Reich. En réaction, certains théologiens — Karl Barth, Martin Niemöller, Dietrich Bonhoeffer — s'unissent dans la déclaration de Barmen et refusent de reconnaître une autre autorité que la Parole de Dieu. C'est le début de l'Église confessante.
Un même pouvoir suscite au sein du protestantisme deux réactions opposées : l'une inféodée au pouvoir en place, l'autre radicalement critique à son encontre.
L'Évangile comme boussole, pas comme programme
Faut-il en conclure que les protestants n'auraient rien à dire aux politiques ? Je ne le crois pas. Un certain nombre de repères dans notre protestantisme peuvent nous aider à réfléchir à l'articulation de la foi et du politique.
La première question qui sous-tend nos choix : en quoi cela est-il ou non en résonance avec l'Évangile ? Je dis en résonance et non pas appuyé sur l'Évangile, parce qu'il ne s'agit pas de reconstruire une société qui serait une forme de théocratie. Nous avons cette immense chance de vivre dans le cadre de la laïcité, qui permet la reconnaissance et la place de chacun.
La Bible est dialectique : elle nous dit parfois des choses différentes selon les lieux, les temps, les moments. Nous ne pouvons pas ouvrir la Bible, tirer un verset et dire : « Il est écrit que… » C'est exactement comme cela qu'on prend les pires décisions. Après tout, l'Église réformée en Afrique du Sud s'appuyait sur une lecture biblique pour défendre sa vision de l'apartheid.
Qu'est-ce que l'Évangile ? C'est l'incarnation en Jésus-Christ du message d'amour que Dieu nous donne. Cet amour que Jésus a vécu en tout temps, en allant à la rencontre les uns des autres, en prenant soin de tous — des juifs et des non-juifs, des enfants et des personnes malades, des femmes et des hommes.
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Refuser l'idolâtrie et le messianisme politique
Un autre repère : les cinq sola du protestantisme. Parmi eux, Solus Christus (le Christ seul) et Soli Deo Gloria (à Dieu seul la gloire) peuvent être des repères précieux pour nos positionnements politiques.
Reconnaître à Dieu seul la gloire, c'est se tenir dans une vigilance constante face au risque idolâtrique, face au risque du veau d'or. Car ce risque est toujours là. C'est celui de se fabriquer des absolus à partir des réalités humaines, d'idolâtrer un pouvoir et d'y perdre notre liberté. Aucun objet, aucun pouvoir — ni économique, ni politique, ni financier —, aucune idéologie, aucun leader ne peut être élevé au rang de divinité.
Il n'y a qu'un seul Messie. Cela signifie très concrètement qu'aucun leader politique, aussi charismatique soit-il, ne peut être investi d'une espérance absolue. Le messianisme politique permet à celui qui en est investi de prendre, au nom de Dieu, les pires décisions, puisqu'il peut évacuer la raison et le discernement.
Si Dieu seul est Dieu, si le Christ seul est Messie, alors aucune autorité humaine ne peut s'imposer complètement à la conscience de manière absolue. Le croyant n'obéit pas aveuglément : il discerne.
Cela crée une tension féconde que nous trouvons dans notre Bible : respecter les autorités parce qu'elles sont nécessaires, mais aussi les interpeller, parfois s'y opposer lorsqu'elles nient la dignité humaine ou lorsqu'elles prétendent prendre la place de Dieu.
Liberté et responsabilité : l'engagement de chacun
La politique est désacralisée : nous revenons à cet engagement qui nous porte ensemble. Nous sommes tous appelés à prendre notre part — pas seulement les politiques. La société, c'est nous tous qui la construisons, dans nos engagements dans l'entraide, dans le monde associatif.
Les protestants rappellent toujours cette double articulation : liberté et responsabilité. Nous sommes attentifs à ce que la liberté de chacun puisse être respectée. Cette liberté pour laquelle les protestants se sont, en France, beaucoup battus. Ce n'est pas un privilège, ce n'est pas la liberté de faire ce que je veux après moi le déluge. Non, c'est une liberté de responsabilité pour préserver un espace commun dans lequel chacun peut exister librement.
Comme le disait Paul Ricœur, nous vivons avec et pour autrui. Ne pas penser seulement à notre propre intérêt, mais penser à l'intérêt de l'ensemble de la société, penser à l'intérêt aussi des générations futures. De quelles décisions politiques voudrions-nous que nos descendants soient fiers ?
La force de la pluralité : l'exemple du synode
Un dernier critère : la force de la pluralité. C'est peut-être aussi une chance, car nous avons à réhabiter le politique dans l'écoute, dans le dialogue et dans la participation de chacun. Il y a quelque chose de juste chez l'un et chez l'autre, et si nous étions capables de travailler en harmonie, d'écouter ce qui porte l'autre et pourquoi il réagit ainsi, peut-être serions-nous capables de construire une société qui cherche réellement ce qui va être bon.
Peu d'entre vous ont sans doute eu l'occasion d'aller dans les synodes. Ces assemblées protestantes où 150 délégués arrivent et doivent résoudre une question. On commence par les rassembler en assemblée plénière, puis chacun est envoyé en petit groupe de 10 à 12 personnes. On revient en plénière, on repart en petit groupe, le tout durant à peu près 48 heures. En général, vous sortez du synode avec un mal de tête épouvantable !
Mais dans cette articulation, s'élabore ensemble un texte, une réflexion, qui va être ensuite proposée au vote — avec ses amendements, ses disjonctions, ses refus. En réalité, ce n'est pas tellement la décision qui importe. C'est l'exercice que nous avons fait ensemble de nous écouter, de chercher ce qui va être bon à partir des différentes prises de position.
C'est peut-être cela, au fond, la manière protestante d'habiter la politique : une exigence de dialogue, de discernement collectif et de responsabilité partagée. Amen.






