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La résurrection de la fille de Jaïrus,

et la guérison de la femme hémorroïsse.

Prédication prononcée le 5 octobre  2014, au Temple de l'Étoile à Paris,

par le Pasteur Louis Pernot

La guérison de la fille de Jaïrus est un texte curieux dans la mesure où se trouve enchâssé dans le récit d’une autre guérison, celle d’une femme dite « hémorroïsse ».

On peut, certes étudier les deux miracles séparément, c’est ce que font la plupart des commentaires. Dans ce cas, il faut, bien sûr, les interpréter symboliquement pour qu’ils soient des bonnes nouvelles pour nous, puisque aujourd’hui, nous n’attendons pas de notre foi en Jésus Christ qu’elle ressuscite physiquement un enfant qui meurt, ni qu’elle guérisse des problèmes gynécologiques.

L’interprétation n’est pas très compliquée, pour Jaïrus, on peut dire que sa fille était sans doute ce qu’il avait de plus précieux, c’était sa descendance, elle représente l’enjeu de sa fécondité dans le monde, sa capacité à transmettre. C’est dans ce domaine qu’il était mal en point et c’est là que Jésus va l’aider. Pour la femme hémorroïsse, son problème était sa maladie qui la rendait impure, lui interdisant ainsi tout contact avec qui que ce soit. C’est donc là aussi un problème de fécondité qui l’excluait de la société.

On voit donc déjà un point commun : celui de la fécondité, or c’est en effet quelque chose d’essentiel dans sa vie, que son existence ne reste pas renfermée sur elle-même en attendant la mort, mais qu’elle puisse s’ouvrir en donnant, en transmettant, la dotant par là même d’une forme de survie au delà de la mort.

Une des raisons du fait que ces deux récits sont si intimement imbriqués peut être qu’ils parlent justement chacun de fécondité, mais qu’ils nous montrent l’action du Christ dans des situations toutes opposées. On peut en déduire que l’action du Christ peut être bénéfique auprès de tout le monde. Auprès des personnes mures comme la femme, mais aussi pour des enfants comme la fille, auprès des pauvres, ça on le sait, et certainement la femme l’était puisqu’elle avait dépensé toute sa fortune, mais aussi auprès des riches, puisque la chef de la synagogue devait être quelqu’un d’important. Auprès de ceux qui ont, comme lui, une place importante dans la société, et aussi auprès de ceux qui ne sont rien, qui sont seuls, anonymes, perdus dans la foule. La bonne nouvelle est pour tout le monde.

Et puis si Jésus guérit dans les deux cas, les démarches initiales des protagonistes sont aussi très différentes, et toutes deux sans doute totalement erronées et déplacées. Jaïrus, lui, comme chef, agit comme un chef, il convoque Jésus, et lui donne des ordres, il lui dit ce qu’il doit faire et même comment il doit le faire : « viens chez moi, et impose les mains ». Jésus viendra, mais pas tout de suite (puisqu’il sera retardé par la femme), et il fera à sa manière, autrement, (sans imposer les mains). Quand à la femme, son attente est clairement superstitieuse, Jésus n’a pas un manteau magique qu’il suffirait de toucher pour être guéri automatiquement. Là aussi, Jésus va faire à sa manière, elle qui voulait rester anonyme, il la force à se présenter à la foule, elle voulait rester derrière Jésus, mais lui, il se retourne pour la voir face à face. Cela est très rassurant et montre qu’il n’est pas grave de n’avoir pas tout à fait la bonne manière d’approcher le Christ, ni d’attendre de lui ce qu’il faut vraiment, nous pouvons être maladroits dans nos attentes, dans nos prières, dans notre foi, notre pratique, l’essentiel, c’est d’aller vers le Christ, et lui saura bien nous remettre dans une relation juste, il suffit de le laisser faire. Mais donc il faut oser aller vers le Christ, même au risque de le faire mal.

Et encore, on voit que la méthode de Jésus pour soigner ne sera pas la même. Jésus se présente à chacun différemment en fonction de ce dont il a besoin, il n’y a pas de modèle. Pour la femme, il la guérira au milieu de la foule, devant tout le monde, pour la fillette, au contraire, il mettra tous les gens dehors, et s’enfermera dans une chambre avec uniquement les plus proches, loin du monde. C’est sans doute que l’une et l’autre n’avaient pas besoin de la même chose. Le problème de la femme, c’était, entre autre, son problème d’exclusion de la société dû à sa maladie, et elle se sentait elle même exclue, n’osant plus exister, ni aborder les gens de face. Elle avait besoin d’être réintégrée publiquement, que Jésus lui redonne confiance en elle comme étant quelqu’un ayant le droit d’exister comme une personne au milieu d’une foule. Sans doute qu’un des problèmes de la fillette au contraire, c’était qu’il y avait trop de monde autour d’elle. On comprend que l’enfant d’une personnalité publique souffre du fait que ses parents soient happés par une vie publique, qu’il n’y ait plus d’intimité familiale, et que ses parents ne soient plus pour elle, mais pour tous les fidèles de la communauté. Ce dont elle avait besoin sans doute, c’était de pouvoir se retrouver avec son père et sa mère pour elle toute seule dans l’intimité et la tranquillité où elle peut être enfin elle-même fille pour ses parents.

Donc là encore, il n’y a pas de modèle, Jésus guérit chacun, mais chacun de manière différente, il ne faut donc pas penser que Jésus ferait pour soi ce qu’il a fait pour un autre, il n’y a pas de modèle universel de foi, pas une seule expérience de Dieu, du Christ, du Saint Esprit ou de la prière, les chrétiens ne peuvent vivre leur foi tous de la même manière comme s’ils devaient être des clones d’un modèle unique. Et c’est peut être aussi une des raisons pour lesquelles Jésus à la fin demande à chacun de ne pas parler de leur expérience. Le témoignage personnel de ce que Jésus a fait pour soi est mauvais parce qu’il laisse entendre que son propre exemple pourrait être un modèle universel. Au contraire, ce qui compte, ce n’est pas sa propre expérience, mais Jésus Christ, et il faut ensuite laisser chacun vivre sa foi à sa manière.

Et puis non seulement le mode de relation au Christ dépend de chacun pour la manière, et aussi pour le temps. Jésus fait ce qu’il veut comme il veut, et aussi quand il veut. Jaïrus voulait du « tout de suite ». Il devra attendre. Pourtant à vue humaine, Jésus a tort de faire attendre la fillette en danger de mort pour traiter une affaire qui ne semble pas urgente (ça fait 12 ans que la maladie dure, elle aurait pu durer encore un peu). Les gens lui en font d’ailleurs le reproche. Mais on verra qu’il n’est jamais trop tard, il ne faut pas se décourager, il faut faire confiance au Seigneur, s’il n’agit pas forcément comme nous le voulions, il n’agit pas non plus au moment ou nous le voudrions. Et patience, quand on va vers Jésus, il peut nous transformer, nous guérir intérieurement, nous remettre en marche, il n’est jamais trop tard pour que Jésus agisse, et là encore la chronologie dépend de chacun, pour certains, c’est très brutal et immédiat, pour d’autres, il faut attendre, là encore il n’y a pas de modèle.

Et peut-être d’ailleurs était-il bon que Jaïrus attende...  Oui, parce que nos deux guérisons, ne sont pas juste là pour avoir des différences, elles sont très profondément liées et dépendantes, il fallait sans doute d’une certaine manière que Jésus guérisse la femme pour que l’enfant puisse l’être ensuite. Il y a en effet un lien, et on l’aperçoit déjà par la mention des 12 ans qui apparait dans les deux cas (l’âge de la fillette et la durée de la maladie de la femme).

 

On peut en trouver une explication de différentes manières. L’une qui n’est pas proprement théologique, mais pas sans intérêt est celle initialisée par la psychanalyste Françoise Dolto que l’on peut développer de la manière suivante : 12 ans c’est l’âge où la petite fille devient une femme, or là elle n’y parvient pas, sans doute parce qu’il y a quelque chose qui la bloque et l’en empêche. Ce peut être parce que son père l’étouffait. On voit en effet dans le texte qu’il l’appelle au départ « petite fille », c’est lui qui ne parvient pas à la voir comme une grande fille, il la maintient à l’état de bébé. C’est peut-être pourquoi il fallait qu’il attende, il faut qu’il fasse une forme de deuil de sa petite fille pour qu’il puisse l’accueillir autrement comme une adule.

Ensuite, on voit le père, mais où est la mère ? Elle n’apparaît qu’à la fin, au moment de la guérison de la fille où Jésus la convoque, mais au départ, seul le père est mentionné. C’est curieux, d’autant qu’intervient dans l’histoire une femme qui aurait l’âge d’être sa mère, mais qui est malade. On peut penser qu’ainsi le problème de la fillette était qu’elle avait une image dégradée de sa mère. Peut-être qu’elle ne pouvait pas grandir, devenir femme, parce qu’elle avait une image de la femme comme quelqu’un d’impur, perdant maladivement énormément de sang et ayant une place subalterne dans la société, réduite à n’être rien. Pour qu’elle puisse devenir femme, il fallait d’abord que Jésus restaure l’image de la mère, que la femme saigne, mais s’une manière réglée, ni trop ni trop peu, et qu’elle ait sa place dans la société. Alors elle pourra revivre  et grandir !

 

Cette lecture est belle et sans doute assez juste, mais tout le monde n’a pas de fille de 12 ans à élever, et on ne peut donc pas limiter le texte à cela, il faut l’élargir en en faisant une lecture théologique et en disant que ce dont il est question, c’est plus largement, comme nous l’avons dit une question de fécondité spirituelle qui semble bloquée dans les deux cas. Comment faire pour que notre vie donne naissance à quelque chose de vivant qui nous dépasse, nous succède et soit reçu dans le monde et utile à lui ?

Le nombre « 12 » n’est pas seulement l’âge de la puberté chez la fille, c’est aussi le nombre de l’alliance dans la Bible, c’est une façon de combiner le «3 » qui est Dieu et le « 4 » du monde matériel (les 4 éléments, les points cardinaux etc...). C’est le nombre des tribus d’Israël, et celui des apôtres. Or Jaïrus était un professionnel de la pratique religieuse, il était dans le rite , on voit que cela n’est pas stérile, ça donne naissance à quelque chose comme une fille que l’on peut rapprocher de la « fille de Sion » de l’Ancien testament : faire partie d’un peuple, mais cette fille qui représente sa foi a du mal à devenir adulte, elle reste comme un enfant, soumise et improductive, enfermée à la maison. Sa foi finalement s’endort et devient comme morte. Jésus parviendra à revitaliser tout ça et lui permettra de revitaliser sa foi et sa capacité de transmission dans le monde.

La femme aussi est malade de ce « 12 », elle, est exclue, condamnée par ces mêmes rites, ces lois du Lévitique qui disent qu’une femme ayant des pertes de sang est impure et ne doit toucher personne.

On peut comprendre donc d’abord globalement que les méthodes humaines sont en fait impuissantes à donner une réelle dimension de fécondité à notre vie, la religion et le rite n’y parviennent pas vraiment, et pour la femme, nous voyons que la science médicale, pas plus que l’argent ne peut faire grand chose. Ce qui est bien et bon dans notre vie ne vient pas par la doctrine, de la philosophie, ni de la morale, ni de la science, mais seulement si l’on entre dans une relation personnelle avec Jésus ou l’Evangile. Il faut arriver à cette relation intime avec le Christ, c’est ce que Jésus permet à la femme en entrant en relation avec elle, non pas comme une parmi toute la foule qui le touche, mais comme elle seule en initialisant un dialogue cœur à cœur avec elle, et c’est ce que fait Jésus en allant chez Jaïrus et demeurant seul avec lui dans l’intimité. (Cf Matt. 6 :6)

 

On peut aussi entrer plus en détail dans ce que va apporter cette rencontre avec Jésus dans notre récit. La clé s’en trouve dans la mention du bord du vêtement de Jésus. Cela renvoie à un texte effroyable de l’Ancien Testament où il est demandé aux juifs de mettre des franges aux bords de leur vêtement pour leur rappeler l’exigence d’obéissance à la Loi sous peine de mort. Ce commandement est en effet donné juste après qu’un homme ayant ramassé du bois le jour du Sabbat sera, sur l’ordre de Dieu, lapidé à mort par le peuple. Il est dit alors de ne pas oublier ça et de faire ces franges pour se le rappeler. Il est dit aussi que ces franges doivent avoir un fil bleu (rappelant le Ciel) mêlé à deux fils blancs représentant la Terre pour dire l’implication du spirituel dans le quotidien.

Or voilà que la femme va toucher ces franges. C’est d’une audace inouïe, parce que précisément elle est en train de transgresser la Loi qui lui demande de ne toucher personne. C’est pourquoi elle est tremblante de peur quand Jésus demande qui a fait ça. Mais elle montre ainsi qu’elle a une conception toute autre de la manière avec laquelle Dieu se mêle à l’histoire humaine comme le fil bleu avec les blancs. Elle croit que Dieu n’est pas là pour légiférer, juger et condamner, mais pour accueillir, pardonner et guérir. Elle transgresse par une conviction personnelle tout à fait originale. Elle a le courage d’abandonner ce qu’on lui a appris au catéchisme, et ce que tout le monde dit pour oser avoir sa propre conviction sur Dieu comme Dieu d’amour. C’est ça que Jésus remarque et qu’il admire en disant « ta foi t’a sauvée ». Cette foi, c’est que Dieu est avant tout un Dieu d’amour, un Dieu de grâce, un Dieu qui n’exclue pas, et pour lequel tout le monde est pur, non pas un Dieu de jugement et d’exclusion. On pourrait le comprendre de la même manière en disant que si les franges représentent la Loi, celle du Christ n’est plus celle du Lévitique avec toutes ses exigences mais celle du commandement d’amour de Dieu et de son prochain.

Ce qui est d’ailleurs extraordinaire, c’est que son acte va même contraindre Jaïrus à dépasser aussi ses propres préjugés. Parce que dès que Jésus est touché par la femme impure, pour la Loi, il devient à son tour impur. Comment Jaïrus, va-t-il donc admettre qu’un homme impur aux yeux de la Loi qu’il prêche, et de tout le monde, vienne vers lui, entre dans sa maison et touche sa propre fille ? Mais il va devoir justement ne pas en rester à ses principes et c’est en allant au delà des règles, juste dans l’amour et la confiance que sa fille va retrouver la vie.

C’est donc le comble de ce que nous avions trouvé au départ, non seulement chacun peut rencontrer le Christ à sa manière, mais encore, toute règle rigide en la matière n’est que source de mort, et d’exclusion. C’est le processus sectaire. Pour sortir de là, pour que sa foi soit vivante à l’intérieur, et féconde à l’extérieur, il faut aller au delà des règles et des principes pour savoir accueillir l’autre avec amour, se tourner vers lui, lui parler et l’aimer.

C’est là une réinterprétation révolutionnaire de tout le système de la religion que nous offre cette femme malade, et une vraie leçon de vie. Mais si c’est Jésus qui nous donne la vie et la liberté, nous n’avons pas à nous contenter de recevoir. La conclusion est donnée par Jésus lui-même au père dont il a guéri la fille : « donnez lui à manger ». Certes nous recevons de Dieu et non de notre pratique ou de nos œuvres, mais il n’empêche que nous devons continuer de nourrir cette foi par les bons pains de la parole et de l’Ecriture (Matt. 4 :4)

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Marc 5:21-43 
Jésus regagna en barque l'autre rive et, une fois de plus, une grande foule s'assembla près de lui. Il était au bord de la mer. Alors vint un des chefs de la synagogue, nommé Jaïrus, qui le vit, se jeta à ses pieds et le supplia instamment en disant : Ma fillette est à toute extrémité ; viens, impose-lui les mains, afin qu'elle soit sauvée et qu'elle vive. Jésus s'en alla avec lui. Et une grande foule le suivait et le pressait.Or, il y avait une femme atteinte d'une perte de sang depuis douze ans. Elle avait beaucoup souffert entre les mains de plusieurs médecins ; elle avait dépensé tout ce qu'elle possédait sans en tirer aucun avantage ; au contraire son état avait plutôt empiré. Ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule par derrière et toucha son vêtement. Car elle disait : Si je puis seulement toucher ses vêtements, je serai guérie. Au même instant, la perte de sang s'arrêta, et elle sentit dans son corps qu'elle était guérie de son mal. Jésus ressentit aussitôt en lui-même qu'une force était sortie de lui. Il se retourna au milieu de la foule et dit : Qui a touché mes vêtements ? Ses disciples lui dirent: Tu vois la foule qui te presse, et tu dis : Qui m'a touché ? Et il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. La femme effrayée et tremblante, sachant ce qui s'était passé en elle, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. Mais Jésus lui dit: Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal.Il parlait encore, lorsque survinrent de chez le chef de la synagogue des gens qui dirent : Ta fille est morte ; pourquoi importuner encore le maître ? Mais Jésus, sans tenir compte de ces paroles, dit au chef de la synagogue : Sois sans crainte, crois seulement. Et il ne permit à personne de l'accompagner, si ce n'est à Pierre, à Jacques et à Jean, frère de Jacques. Ils arrivèrent à la maison du chef de la synagogue, où Jésus vit qu'il y avait du tumulte et des gens qui pleuraient et poussaient des cris retentissants. Il entra et leur dit : Pourquoi ce tumulte, et ces pleurs ? L'enfant n'est pas morte, mais elle dort. Et ils se moquaient de lui. Alors, il les fit tous sortir, prit avec lui le père et la mère de l'enfant, de même que ceux qui l'avaient accompagné, et entra là où se trouvait l'enfant. Il saisit l'enfant par la main et lui dit : Talitha koumi, ce qui se traduit : Jeune fille, lève-toi, je te le dis. Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher ; car elle avait douze ans. Ils en furent hors d'eux-mêmes, (frappés) d'un grand étonnement. Jésus leur fit de vives recommandations, afin que personne ne le sache, et il leur dit de donner à manger à la jeune fille. 

 

Marc 5:21-43

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