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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

Carême ou pas carême ?

Dimanche 2 mars 2025
Louis Pernot, June Kim-Legave
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

Dans cette prédication du 2 mars 2025 à l'Étoile, le pasteur Louis Pernot et June Kim-Legave nous invitent à une réflexion approfondie sur la pratique du carême et, plus largement, sur le rapport aux règles religieuses. Le débat s'articule autour d'une question fondamentale : quelle place accorder aux rituels et aux privations dans une démarche spirituelle authentique ? Le pasteur Pernot défend une vision protestante où la mortification gratuite est dénuée de sens, privilégiant plutôt le sacrifice au bénéfice d'autrui et une relation vivante avec Dieu tout au long de l'année, non limitée à 40 jours. June Kim-Legave, en s'appuyant sur les paraboles du "vin nouveau" et du "tissu neuf", nuance cette opposition traditionnelle entre loi et grâce, suggérant que ces deux réalités ne doivent pas être antagonistes mais complémentaires. À travers l'analyse du célèbre tableau de Bruegel "Le combat de Carnaval et de Carême", les intervenants nous rappellent que les débats théologiques sur les pratiques religieuses peuvent parfois faire oublier les réalités sociales, notamment celles des plus démunis. Ce dialogue enrichissant nous invite à dépasser les clivages superficiels pour retrouver l'essentiel : une foi sincère où les pratiques spirituelles ne sont pas des moyens d'auto-justification mais l'expression d'une réponse humble et aimante à Dieu.

Le Carême : Une Pratique Étrangère au Protestantisme ?

Quarante jours avant Pâques, les catholiques respectent le jeûne du Carême. Le Ramadan est célébré par les musulmans, cette année en même temps puisqu'il a commencé hier. On dit souvent que les protestants, surtout les réformés, accordent peu d'importance au Carême et ne le respectent pas. Les mauvaises langues disent que c'est parce que dans les familles calvinistes, on mange si mal que c'est un peu Carême toute l'année. Mais je ne pense pas que ce soit la bonne raison.

La vraie raison, c'est que l'idée de se priver par simple mortification est fondamentalement étrangère à l'esprit protestant. Nous ne pensons pas que se priver soit une valeur en soi et que la mortification gratuite ait un sens. Nous ne croyons pas que cela puisse faire plaisir à Dieu que l'on souffre, ni que l'on se prive de quoi que ce soit. Par conséquent, il n'y a aucune raison de pratiquer ce genre de chose.

Le Sens du Sacrifice : Se Priver pour Donner

La seule bonne raison que l'on pourrait trouver, en première approche, de se priver, ce serait pour donner à quelqu'un d'autre. La notion de sacrifice est importante, non pas pour Dieu, mais pour les autres. De même que Jésus s'est offert en sacrifice non pas pour Dieu, comme si Dieu pouvait prendre plaisir à la mort de son fils, mais pour nous. Il sacrifie sa vie pour que nous ayons accès à la vie. Ainsi, si je mange moins pour donner ce que j'avais prévu pour moi à un plus pauvre ou à un frère ou une sœur, cela constitue un bon jeûne. Mais si ce que je ne mange pas, je ne le donne à personne, je ne vois pas pourquoi je ne le mangerais pas.

La Privation comme Prise de Conscience et Gratitude

Cela dit, on peut faire preuve d'un peu plus de subtilité et penser que la privation en elle-même peut être justifiée, au moins comme un exercice spirituel par rapport à soi. En effet, il peut être bon parfois de prendre conscience de sa faiblesse ou des chances que l'on a. Être capable de se priver d'une richesse ou d'un confort peut aider à mieux réaliser la chance que l'on avait, et éventuellement la dépendance que l'on a pu développer. C'est une manière de prendre conscience des grâces de sa vie.

Vous me direz que c'est une attitude qui peut sembler perverse, comme celui qui dit que c'est formidable de se taper la tête contre les murs parce que ça fait tellement de bien quand on arrête. Mais ce ne serait pas une critique très juste. Je pense que l'essentiel de la vie est d'être capable d'être reconnaissant et de rendre grâce. Si vous êtes croyant, vous rendez grâce à Dieu pour les chances de votre vie, pour tout ce que vous avez et que vous ne méritez pas. Si vous êtes moins croyant, vous rendez grâce simplement pour les chances que la vie vous donne. Rien ne nous est dû. Si vous avez à manger, du confort, des amis, ce n'est pas nécessairement votre mérite, mais une chance. Être capable de s'en priver, c'est se dire : \"C'est vrai, je pourrais ne pas l'avoir. Et donc, si je l'ai, j'en rends grâce.\"

Rites et Pédagogie : Le Carême comme \"Béquille pour la Foi\" ?

Maintenant, faut-il pour cela une pratique rigide ? Faut-il s'imposer 40 jours de jeûne à date fixe pour être capable de rendre grâce ? Non, je ne pense pas. Le principal est d'être capable de rendre grâce. Si vous avez conscience de vos chances et savez que vous pourriez vous en passer, cela suffit. Une autre justification du Carême est que ce serait un temps pour se rapprocher de Dieu, se convertir et penser aux autres. C'est un beau programme, et je suis pour tout le temps que vous y consacrez. Mais pourquoi à date précise ? Pourquoi seulement 40 jours par an ? Cela voudrait-il dire que les 325 autres jours, on peut se désintéresser de tout le monde ? Non, cela ne va pas. Ce travail doit être mené toute l'année.

De ce côté-là, je suis très calviniste. Calvin disait qu'il n'y a pas de temps liturgique. Chaque jour, nous sommes invités à nous convertir, à rendre grâce et à servir les autres. Peut-être alors que le Carême est une sorte de pédagogie, une aide pour accomplir un travail que l'on n'a pas suffisamment fait le reste de l'année. Je le comprends : 40 jours, c'est mieux que jamais. Le Carême peut donc être vu comme une béquille pour la foi, pour ceux qui boitent. C'est drôle, car c'est l'expression qu'utilisait Calvin pour désigner les sacrements. Il disait que les rites de l'Église sont des aides, des soutiens. L'important n'est pas le rite, mais la présence de Dieu dans son cœur et la manière dont on vit avec les autres. Toute pratique religieuse n'est que béquille et pédagogie.

Jésus et le Jeûne : Une Discipline pour les Temps de Faiblesse

Si cela est vrai, alors ces rites n'ont pas de valeur en soi. Ce sont des pis-aller pour les handicapés de la foi. Si votre foi va bien, vous pouvez vous passer de tout rite. C'est ce que dit Jésus. Quand on reproche à ses disciples de ne pas jeûner, il répond : \"Tant que l'époux est là, ils n'ont pas besoin de jeûner.\" L'époux, c'est le Christ. Tant que vous êtes dans l'évidence de la présence de Dieu, il n'est pas nécessaire d'ajouter des actes religieux. Jésus ajoute : \"Ils jeûneront quand l'époux leur sera enlevé.\" Cela signifie qu'il devient essentiel de s'imposer des règles et des disciplines spirituelles lorsque la foi s'affaiblit, lorsque le Christ semble loin.

Vous me direz que prétendre ne pas avoir besoin du Carême est orgueilleux, car nous sommes tous, d'une certaine manière, des handicapés de la foi. Avoir des règles n'est donc pas inutile. Mais là encore, mon côté protestant ressort : n'attendez pas la période du 26 février à Pâques pour vous imposer des disciplines. Être adulte dans sa foi, c'est être capable de reconnaître par soi-même que sa foi faiblit et qu'il est temps de faire quelque chose pour la raviver : aller au culte, lire la Bible, prier davantage. Je ne pense pas que ces moments de sursaut spirituel doivent être fixés par les phases de la lune. Il faut le faire quand on en a besoin.

Le Piège de la Liberté Protestante

Cependant, je mettrai en garde mes amis protestants et calvinistes. Quand on prétend se passer de toute discipline, il y a un risque : celui de se croire suffisamment bon pour ne pas avoir besoin d'aide. L'argument protestant est dangereux. Dire \"je n'ai pas besoin du Carême parce que pour moi, c'est Carême toute l'année\" est un idéal. Mais ce que je sais, c'est que quand on prétend faire quelque chose tout le temps, cela devient parfois un prétexte pour ne jamais le faire. Certains disent : \"C'est bien, chez les protestants, il n'y a pas d'obligation de venir au culte.\" C'est vrai. Et malheureusement, cela devient parfois un prétexte pour ne jamais y aller. À ceux-là, je dirais : allez-y au moins une fois par mois, pour ne pas dire tous les dimanches. Il faut une règle minimum.

La Souplesse des Règles Face à l'Amour du Prochain

La Réforme n'a jamais prêché un anarchisme religieux. Elle n'a jamais nié la nécessité de règles et de disciplines. Mais l'idée est que ces règles doivent toujours être souples, ni absolues ni sacrées. Cette liberté par rapport aux règles vient de l'Écriture elle-même. Jésus passe son temps à enfreindre les lois religieuses de son époque, notamment le sabbat. Souvent, il le fait pour une bonne raison. Lorsqu'il guérit un homme le jour du sabbat, il explique qu'il vaut mieux faire le bien que de respecter une règle qui ne sert à rien. Faire du bien à quelqu'un est supérieur à une pratique religieuse rigide.

Cette idée se retrouve aussi dans la tradition musulmane. Un ami, général des sapeurs-pompiers de Paris, me disait vouloir un aumônier musulman pour expliquer à ses soldats qu'il est plus important de transgresser la prière du vendredi ou le Ramadan pour aller sauver des vies que de respecter une règle imposée d'en haut. De même, un ami orthodoxe, alors que nous partagions un repas généreux pendant le Carême, m'a expliqué : \"Dans l'orthodoxie, il y a une loi supérieure à celle du Carême : la relation à l'autre. Si on est invité par des amis précieux, pour eux, je me libérerai ce jour-là du Carême.\" La relation à l'autre est plus importante que le rite.

L'Humain, Mesure de Toute Règle Religieuse

Il y a toujours des cas particuliers. Le danger des règles générales et immuables est d'écraser l'individu et de dispenser de réfléchir. Un ami pasteur me disait : \"Il faut toujours s'appuyer sur les règlements parce qu'en s'appuyant dessus, ils finissent toujours par céder.\" Je comprends maintenant : quand on regarde les règles de près, on en voit forcément les limites et on découvre mille bonnes raisons de les transgresser pour le bien des autres ou même pour son propre bien.

C'est ce que Jésus illustre lorsque ses disciples mangent des épis de blé le jour du sabbat. Ils ne soignent personne, ils ont juste faim. Pourtant, Jésus les défend. Il explique que dans l'Ancien Testament, les prêtres étaient plus sacrés que les règles rituelles. Or, le principe du sacerdoce universel, que nous défendons, signifie que chaque être humain est aussi sacré qu'un prêtre. Par conséquent, chaque personne est plus importante que toute règle religieuse. Comme le dit Jésus : \"Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat.\" L'humain est plus important que la règle.

Liberté et Responsabilité : Être Adulte dans sa Foi

Jésus ajoute que \"le Christ est maître du sabbat\", et donc ses disciples aussi. Je crois que chacun est maître du Carême et de toutes les règles religieuses qu'on veut lui imposer. Si vous pensez que c'est bien de faire le Carême, faites-le. Si vous pensez que vous avez mieux à faire, faites autre chose. Mais que chacun réfléchisse en sa propre conscience. Cet épisode des épis de blé n'est pas une invitation à faire n'importe quoi, mais nous dit qu'on ne peut jamais condamner quelqu'un à partir d'une règle religieuse. Chacun est libre et responsable de ses choix pour optimiser sa relation à Dieu et aux autres. Comme le dit Paul : \"Tout est permis, mais tout n'est pas utile. Tout est permis, mais tout n'édifie pas.\" Heureux celui qui fait quelque chose que sa propre foi ne condamne pas. Amen.

Le Combat de Carnaval et de Carême : Une Leçon d'Histoire

Au XVIe siècle, en Allemagne et aux Pays-Bas, des gravures anonymes dénonçaient l'hypocrisie et les contradictions politiques et religieuses. La plus célèbre est \"Le Combat de Carnaval et de Carême\" de Pieter Bruegel l'Ancien. Ce tableau illustre le contraste entre les catholiques qui observaient le Carême et les protestants qui, à la lumière de l'Évangile, se considéraient libres de manger. La question revient : faut-il suivre le Carême ou rejeter les règles légalistes ?

Tissu Neuf et Vin Nouveau : Faut-il Opposer Loi et Grâce ?

Le passage biblique de Luc, chapitre 5, que nous avons lu, traite du conflit autour du jeûne entre Jésus et les chefs religieux. Ce thème est expliqué à travers deux paraboles : celle de la pièce de tissu neuf sur un vieil habit, et celle du vin nouveau dans de vieilles outres. Ces paraboles sont souvent interprétées comme un appel à se libérer du légalisme (la loi) pour accueillir l'Évangile (la grâce). Le tissu neuf et le vin nouveau symboliseraient la grâce, tandis que le vieil habit et les vieilles outres représenteraient les anciennes structures religieuses.

Cette interprétation, selon laquelle la loi et la grâce sont incompatibles, n'est pas incorrecte. Mais en relisant attentivement le texte, une question se pose : doivent-elles nécessairement être séparées ? L'évangile de Marc précise que la pièce de drap neuf, étant un textile brut et rêche, emporterait une partie du vieux vêtement, et la déchirure serait pire. De plus, Luc ajoute un verset unique : \"Quiconque boit du vin vieux n'en désirera pas du nouveau, car il dit : le vieux est meilleur.\" Ce verset semble contredire l'idée que le \"vieux\" serait à rejeter.

Une Relecture des Paraboles : Vers l'Accomplissement

Si l'on considère ce que Jésus dit dans Matthieu 5:17 : \"Je ne suis pas venu pour abolir la loi, mais pour l'accomplir\", cela éclaire les paraboles d'une manière nouvelle. Si les vieilles outres éclatent, ce n'est pas parce qu'elles sont usées, mais parce que le vin nouveau est encore en pleine fermentation. Peut-être que le tissu neuf et le vin nouveau ne sont pas bons en soi, tout comme les vieilles outres ne sont pas dépourvues de valeur. Jésus voulait peut-être nous enseigner que ces deux réalités ne doivent pas être opposées, mais comprises ensemble, dans une logique d'accomplissement plutôt que de rupture.

Au-delà du Débat Théologique : Le Sort des Oubliés

Revenons au tableau de Pieter Brueghel. L'œuvre représente l'opposition entre Carême et Carnaval, mais elle contient aussi une dimension symbolique. On y distingue, peu mis en avant, des aveugles, des pauvres et des amputés. Pour eux, la viande du Carnaval était inaccessible et les économies des fidèles du Carême ne leur profitaient pas. L'artiste exprimait la vie des personnes déchirées par les guerres de religion. Finalement, le débat sur le Carême ne concernait que ceux qui avaient de quoi manger. Pour les pauvres, qui vivaient le Carême toute l'année, cette question n'avait aucun sens.

L'Orgueil Spirituel : Le Véritable Rejet de Jésus

Selon la loi, le seul jeûne imposé était celui du jour des Expiations, une fois par an. Pourtant, à l'époque de Jésus, les pharisiens jeûnaient deux fois par semaine et étaient très engagés dans la charité. Alors pourquoi ont-ils été réprimandés par Jésus ? Parce que leur jeûne visait à mettre en avant leur propre justice. Leurs actes ne découlaient pas d'un véritable amour pour Dieu et le prochain, mais servaient à prouver leur propre piété.

Conclusion : Vivre une Foi Sincère et Aimante

Ainsi, si nous respectons le Carême, ce ne doit pas être simplement pour \"bien faire\", mais pour nous attacher véritablement à la grâce. Inversement, rejeter tout cadre spirituel au nom de la liberté reviendrait à commettre la même erreur que les pharisiens : faire de notre propre compréhension une règle absolue. Jésus ne condamne ni la loi, ni la charité, ni le jeûne en soi. Ce qu'il rejette, c'est l'orgueil spirituel qui peut les accompagner. Je souhaite que nous vivions une foi sincère, où nos actes ne sont pas un moyen d'auto-justification, mais une réponse humble et aimante à Dieu. Amen.

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