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Les protestants et le carême

Dimanche 22 février 2026
Nathalie Chaumet
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

Les protestants vivent-ils le Carême ?

Depuis le mercredi des Cendres, nous sommes entrés dans la période du Carême. Cela soulève une question essentielle pour nous : les protestants observent-ils le Carême ? Comment vivent-ils ce temps particulier ? Existe-t-il des recommandations spécifiques au sein de notre tradition ? Pour explorer ce sujet, nous allons le décomposer en plusieurs points : une définition du Carême, la perspective des Réformateurs, l’approche des protestants contemporains, et enfin, la manière de concilier le Carême avec le principe fondamental de la liberté du chrétien.

Qu’est-ce que le Carême ? Un temps de maturation symbolique

Le Carême est la période de 40 jours qui nous mène du mercredi des Cendres jusqu’à Pâques. Le chiffre 40 est hautement symbolique dans la Bible, évoquant une transition, un passage nécessitant une maturation. Le déluge dure 40 jours et 40 nuits, marquant le passage d’une humanité corrompue à une humanité renouvelée. Le peuple hébreu marche 40 ans dans le désert, passant de l’esclavage à la liberté. Jonas accorde 40 jours aux Ninivites pour se repentir. Jésus lui-même passe 40 jours au désert après son baptême, tenté par le diable, cherchant le chemin de l’humain entre « les anges et les bêtes sauvages », un humain habité par le souffle de Dieu.

À chaque fois, le chiffre 40 symbolise une progression intérieure, une maturation, une réflexion. Il existe aussi 40 jours entre Pâques et l’Ascension. Mais pourquoi ce Carême de 40 jours a-t-il pris une telle importance ? Spontanément, les mots associés au Carême sont souvent la pénitence, la privation, la pause ou encore le jeûne. Ce temps nous renvoie à notre propre finitude. La cérémonie des Cendres, observée dans l’Église catholique et les églises luthériennes, nous rappelle notre fragilité humaine par une croix de cendre tracée sur le front.

En suivant le chemin de Jésus vers la croix, qui traverse l’épreuve, la tentation et la souffrance, nous sommes appelés à un retour vers Dieu. C’est une invitation à retrouver l’essentiel dans nos vies et à renouer avec la solidarité. Voilà le sens général de ce temps liturgique.

Les Réformateurs face au Carême : une révolution de la liberté

Historiquement, pourquoi les protestants ont-ils pris leurs distances avec le Carême ? Luther, moine scrupuleux, s’est opposé aux abus de l’Église de son temps : la vente des indulgences, les jeûnes mortificatoires, les pèlerinages ou l’adoration des reliques. Pour lui, le salut se reçoit par la grâce seule, et non par nos œuvres ou nos pratiques méritoires. Luther n’était pas contre le Carême en tant que temps liturgique, qu’il a d’ailleurs conservé. Il s’opposait fermement aux pratiques méritoires et obligatoires qui y étaient associées.

Le jeûne, par exemple, peut être une forme de prière et est acceptable s’il aide à prier. Cependant, Luther s’est élevé contre un jeûne imposé comme une obligation. S’appuyant sur les épîtres de Paul, il a rappelé que le croyant est libre et n’est lié par aucune pratique. L’impératif de la foi est de chercher à vivre et partager l’amour du Christ, non de savoir s’il faut jeûner. Sa position est paradoxale : si quelqu’un veut vous obliger à jeûner pour mériter le salut, alors vous devez manger de la viande pour affirmer que le salut ne réside pas dans le jeûne. Mais si le jeûne est important pour la foi personnelle de quelqu’un, il faut le respecter, voire l’accompagner dans sa démarche, en union de prière et dans la liberté.

Luther conserve donc le Carême comme un temps de préparation intérieure à Pâques, mais en supprime tout caractère obligatoire. Il remet la liberté du croyant au centre. Cependant, cette liberté n’est pas du mépris. Il fustige ceux qui raillent les jeûneurs, rappelant l’apôtre Paul : « que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange ». En résumé, Luther n’était pas contre le Carême, mais il a réaffirmé la liberté du chrétien dans la manière de le vivre.

L’Affaire des Saucisses : quand Zurich s’enflamme pour la liberté

À Zurich, le Carême fut à l’origine d’une polémique emblématique de la Réforme : l’affaire des saucisses. En 1519, le prêtre Ulrich Zwingli arrive à Zurich et est rapidement gagné par les idées de la Réforme. En 1522, un événement met le feu aux poudres. Le premier dimanche de Carême, le 9 mars, Zwingli et un autre prêtre se trouvent dans l’atelier de l’imprimeur Christoph Froschauer, entourés d’artisans, soit une douzaine de personnes.

Un boulanger avait déjà provoqué un scandale le mercredi des Cendres en mangeant un rôti. Ce dimanche-là, l’imprimeur apporte deux saucissons, que les hommes réunis mangent. Zwingli aurait été témoin sans y participer. Par ce geste provocateur, ces artisans voulaient affirmer la liberté du chrétien. La polémique enfle jusqu’à l’évêché de Constance. Zwingli prend alors la défense de l’imprimeur, insistant sur la liberté du chrétien. Quinze jours plus tard, il prêche : « Si tu veux jeûner, fais-le. Si tu préfères ne pas manger de viande, n’en mange pas, mais ne prive pas les chrétiens de leur liberté. » Son sermon est imprimé, et en janvier 1523, la ville de Zurich passe officiellement à la Réforme. Un rôti et deux saucissons ont suffi pour que l’histoire bascule.

Calvin et la sobriété perpétuelle : la foi au quotidien

Jean Calvin, quant à lui, n’est pas opposé au jeûne. Il le préconise même dans certaines circonstances, le considérant comme une aide à la prière. « Nous expérimentons que quand le ventre est plein, l’esprit ne peut si bien s’élever à Dieu », écrit-il. Il recommandait aussi le jeûne communautaire en cas de grand péril, comme une supplication commune. Cependant, comme Luther, il dénonce le caractère obligatoire du jeûne et l’hypocrisie de ceux qui s’abstiennent de viande le vendredi mais font ripaille les autres jours.

Les Réformateurs s’opposent donc au jeûne lorsqu’il devient un acte méritoire. Le salut étant un don gratuit, la liberté de chacun est centrale. Mais Calvin va plus loin que Luther. Alors que Luther conserve le temps liturgique du Carême, Calvin estime que la foi se vit dans l’ordinaire des jours. Pour lui, limiter la sobriété au Carême n’a pas de sens. Il affirme : « Il est bien vrai que la vie des fidèles doit être tempérée d’une sobriété perpétuelle. »

C’est tous les jours qu’il faut revenir à Dieu, ajuster sa relation au prochain et vivre la solidarité. Concentrer cet effort sur 40 jours par an relevait pour lui de l’hypocrisie, une manière de s’acheter une bonne conscience sans changer sa vie. Historiquement, les protestants se sont donc détournés des pratiques de jeûne liées au Carême. Si les églises luthériennes ont gardé ce temps liturgique, les églises réformées s’en sont éloignées pour éviter toute superstition et rappeler l’engagement quotidien de la foi.

Le Carême protestant aujourd’hui : entre tradition et modernité

Une question pratique illustre bien la pensée protestante. Un jeune du catéchisme a demandé s’il pouvait jeûner pour accompagner son ami musulman qui observe le ramadan et se retrouve seul à la cantine. En protestantisme, la liberté prime. S’il est important pour ce jeune de manifester son amitié, pourquoi pas ? À condition que cela reste un geste libre, symbolique, et non une obligation rituelle. Nous avons réfléchi ensemble et suggéré qu’il pourrait, une fois ou l’autre, manger rapidement un sandwich dans la cour pour passer le reste du temps avec son ami, respectant ainsi la liberté de chacun et leur amitié.

Qu’en est-il du Carême pour nous aujourd’hui ? Au XXe siècle, avec l’élan de l’œcuménisme, de nombreuses églises réformées ont redonné du sens à ce temps liturgique. Même si la foi se vit chaque jour, certains temps peuvent pédagogiquement nous ramener à l’essentiel. L’Avent nous aide à réfléchir à la naissance de l’espérance, et le Carême à la vulnérabilité humaine, à nos priorités, à ce qui fait grandir la vie et à nous défaire de nos addictions.

En 1928, le pasteur Marc Boegner a renoué avec le Carême « à la protestante », en proposant des conférences pour approfondir la Parole biblique. Aujourd’hui, le Carême est un temps d’appel à la conversion intérieure, vécu en totale liberté, responsabilité et solidarité. Les propositions sont variées : écouter 40 prédications, faire un jeûne numérique pour se libérer des écrans, ou un jeûne pour sensibiliser à la question climatique. Je salue également l’appel du pape qui invite à s’abstenir de paroles blessantes. C’est une dimension stimulante, à condition que cela débouche sur un engagement au long cours, et non sur une bonne conscience temporaire.

Pas de tuto, mais tout à vivre : la liberté protestante en action

Alors, existe-t-il un tutoriel pour vivre le Carême à la protestante ? La réponse est non. Nous faisons confiance à votre intelligence et à votre discernement. Personne ne vit votre vie à votre place. Le slogan des protestants pourrait être : « rien à faire de particulier, mais tout à vivre ». Nous ne dicterons pas votre conduite. En revanche, nous vous invitons à réfléchir à la manière de traduire votre foi en paroles et en actes.

Dans le protestantisme, la foi s’articule autour du triple axe : liberté, responsabilité et solidarité. Chacun est libre de ses actes, mais en est aussi responsable. Cette liberté n’est pas pensée de manière purement individuelle, comme le suggère le dicton « Ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui ». La liberté du chrétien, dans l’esprit des Réformateurs, est une liberté de service. Je pose des actes justes non seulement pour moi, mais avec le souci de la vie en commun. Luther disait que le chrétien ne vit pas en lui-même, mais en Christ et en son prochain. Ce n’est donc pas la quantité de chocolat mangée ou non qui importe, mais la manière d’intégrer une sobriété raisonnable à sa vie, de se réconcilier avec son frère.

Vivre le Carême avec moins... pour vivre avec plus

Quelle direction donner à ce Carême ? S’agit-il de vivre avec moins ? Certes, le Carême nous confronte à notre fragilité et nous invite à une forme de sobriété pour nous dégager des emprises qui étouffent notre existence : moins d’addictions, moins de consommation, moins d’écrans. Mais ce n’est pas moins pour moins. Faire le vide pour faire le vide ne mène à rien et peut même être dangereux si l’on se vide de ses relations, de ses engagements, de ses responsabilités. Le Carême n’est pas une invitation à la désertification relationnelle.

Il s’agit de se désencombrer de ce qui est mortifère pour faire de la place à ce qui fait grandir. C’est un espace intérieur pour plus : plus d’amour, plus de joie, plus de confiance. Moins d’écrans pour plus de visites. Moins de consommation pour plus d’engagement. Moins d’emprise pour plus de liberté et de joie. Le Carême nous invite à nous dégager des emprises pour faire place à l’amour.

Conclusion : un Carême de joie et d’engagement

Je suis convaincue que le Carême n’est pas un temps pour faire grise mine. Au contraire, c’est un temps pour chercher comment vivre ensemble avec plus d’amour, de joie, et de sourires rayonnants. C’est l’idée directrice de l’épître aux Galates : vous avez été appelés à la liberté, non comme un prétexte, mais pour chercher à vivre avec plus de bienveillance, de patience, de maîtrise de soi, ces fruits de l’Esprit.

Cette année, lors des conférences de Carême sur France Culture, j’explore les gestes posés par des hommes et des femmes après leur rencontre avec le Christ, des gestes qui nous invitent à redécouvrir cette liberté au service de l’amour, la confiance, la solidarité et la joie. S’il n’y a pas de tutoriel pour le Carême, il y a tout à vivre, tout à inventer. Je vous souhaite un Carême avec « plus » : plus de confiance et de solidarité, non seulement pour ce temps liturgique, mais pour toute votre existence. Un Carême, paradoxalement, non pas tant de pénitence que de joie dans l’engagement de vous-mêmes pour chercher ce qui fait grandir la vie. Amen.

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