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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

Heureux l'homme !

par Florence Blondon (septembre 2011)

 

En effet, le bonheur est devenu un nouveau Graal, une nouvelle idole. Il faut être heureux à tout prix. Le bonheur nous est promis, il n'est qu'à entendre les slogans publicitaires "le bonheur si je veux", "ouvre un Coca-Cola, ouvre du bonheur". Et finalement tant pis pour celles et ceux qui n'arrivent pas à être heureux, tout est prévu ! Il y a ces petites pilules du bonheur, les antidépresseurs et autres remèdes pour atteindre l'état d'extase. Pourtant, la quête du bonheur n'est pas en soi une mauvaise chose, mais nous devons tout de même nous questionner, quel est ce bonheur auquel nous aspirons ?

Généralement, les religions ne s'intéressent pas au "bonheur terrestre". Face aux souffrance de notre monde, elles invitent à se préoccuper d'un bonheur pour l'au-delà. Cette solution n'est pas complètement condamnable, elle a le grand mérite de prendre en compte les difficultés de l'existence, mais pour autant la vie n'est pas un torrent de larmes. Et la Bible ne fait pas l'impasse sur le bonheur d'ici-bas.

Pour exprimer le bonheur, l'hébreu biblique utilise souvent le mot "TOV" qui est parfois traduit par "bonheur". C'est également le mot employé dès l'ouverture de la Bible, lorsque Dieu contemple sa création et voit que cela est bon. Il crée ainsi un monde harmonieux où tout est bon, mais encore nous faudra-t-il trouver le chemin pour que ce bon puisse être bonheur, pour que nous puissions nous dire heureux. C'est ce chemin que nous invite à suivre le livre des Psaumes, qui s'ouvre par une béatitude : "Heureux l'homme" (1:1).

"Heureux", premier mot du Psautier, comme pour nous dire que pour entrer dans ce monde il faut être assoiffé de bonheur. Il n'y a pas moins de 26 béatitudes dans ce livre ! Mais quel est ce bonheur qui nous est promis ? Le mot que nous traduisons par l'adjectif "heureux" est un pluriel comme pour indiquer la complexité de son sens. D'ailleurs, en hébreu, son étymologie est incertaine et double. D'abord il est à relier à la marche, au mouvement, c'est la même racine qui signifie "aller", "marcher", et c'est pour cela qu'André Chouraqui l'a traduit par "en marche". Le bonheur serait quelque chose d'essentiellement dynamique, objet de quête et d'espérance. Mais on peut également le rattacher à la racine , "être droit, être juste". Conserver cette dualité, c'est vraiment la voie du bonheur dans les Psaumes. Le bonheur dans les Psaumes est une double attitude :comportement éthique, et proximité de Dieu, un chemin vers Lui "Heureux celui qui trouve en lui son refuge" (34:9). La quête de Dieu et de la justice c'est le chemin du bonheur ! C'est le chemin qui nous permet de nous décentrer, pas en cherchant notre propre bonheur, mais celui de l'Autre et des autres. En cela nous sommes bien loin du bonheur promis par Coca-cola ou le Club Med !

Pourtant ce commencement peut paraître étonnant, pour un livre qui ne cache rien des difficultés de l'existence, un livre rempli de cris et de plaintes, un livre où la précarité et la finitude humaine ne sont jamais gommées, un livre où toutes les difficultés de la vie sont affrontées. Les rédacteurs qui ont mis cet "Heureux !" en ouverture seraient-ils naïfs ? ils savaient très bien que les méchants sont bien trop souvent ceux qui offrent le visage du bonheur, ou tout du moins ce que l'on croit être le bonheur, et non, le message de ce livre nous le dit, le bonheur ce n'est pas la réussite ! Il nous faut, au contraire, prendre au sérieux cette exclamation : "heureux". Car si le livre des Psaumes s'ouvre sur une béatitude, il se termine sur une louange : "Alléluia !" C'est bien là le chemin, la marche du bonheur qui conduit l'homme non pas à satisfaire ses propres besoins, mais à chanter l'Autre. C'est ce décentrement, cette ouverture à Dieu pour accueillir son amour qui nous permet également de nous tourner vers les autres qui est la voie du bonheur, voie où justice et amour, souci des autres et quête de Dieu sont indissociables, ils se répondent. Ce chemin là est à l'opposé des promesses de bonheur factice annoncées dans les slogans publicitaires.

Et en route, il nous faudra affronter au quotidien la vie avec ses bonheurs et ses difficultés, avec cette simple promesse : "heureux l'homme !". Un chemin qui nous conduit dans la proximité de Dieu pour y découvrir son amour, car si les béatitudes marquent les Psaumes, l'amour et la fidélité de Dieu sont plus que présents, ils sont offerts : "le bonheur et l'amour de Dieu m'accompagneront tous les jours de ma vie" (23:6). C'est la bonne nouvelle qui nous permet d'affronter l'existence et d'en goûter la saveur.

Alors, en marche !

Florence Blondon