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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

Un été pour se ressourcer 1/4 | Le puits de l'amour avec Jacob et Rachel

Dimanche 6 juillet à 10h30
Nathalie Chaumet
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

 

Au Bord de l'Eau : Une Quête Spirituelle Estivale

Dans le temps de l'été, un temps un petit peu extraordinaire, ce temps des vacances, ce temps souvent de la grande chaleur comme nous avons eu très récemment, et bien j'aime bien proposer une petite série, un fil conducteur sur plusieurs dimanches. Alors comme c'est l'été, j'aurais pu vous emmener à l'ombre des grands arbres de la Bible ou dans la fraîcheur des sommets. Je vous propose simplement quatre réflexions, méditations au bord de l'eau pour chercher un peu de l'ordre du ressourcement.

Je vous emmène donc spirituellement, bien sûr, au bord de l'eau avec des récits de puits, des récits de sources, des récits de soif. Bien sûr, ce sera une manière de réfléchir à ce qui ressource nos vies en général et plus particulièrement nos vies de foi.

L'Héritage d'Abraham : Les Racines de l'Histoire de Jacob

Alors, nous allons commencer par le commencement si je puis dire et pour cela, j'ai choisi une petite histoire de la Genèse. Comme vous allez l'entendre, c'est l'histoire de ce qui semble au premier abord un coup de foudre amoureux. Mais avant de vous faire rentrer dans ce coup de foudre amoureux, et bien, il faut que vous ayez un petit peu les clés de cette histoire. Donc notre histoire, c'est l'histoire de Jacob et de Rachel. Je pense que la grande majorité d'entre vous, vous connaissez l'histoire de Jacob, mais je vous la raconte quand même brièvement si jamais ce n'était pas le cas.

Alors, voici en quelques mots les aventures dans lesquelles notre histoire s'insère. Pour bien la comprendre, ne vous inquiétez pas, mais il faut quand même remonter à Abraham.

La famille d'Abraham a quitté Ur en basse Mésopotamie pour s'installer à Aran en haute Mésopotamie où Terra, le père d'Abraham, meurt. Abraham avec sa femme Sarah et son neveu Lot, quitte Aran pour venir s'installer en terre de Canaan. En quittant Aran, il quitte donc son oncle Naor et son épouse Milka. Le récit nous raconte combien ce chemin d'Abraham est avant tout une quête spirituelle. En chemin, Abraham va découvrir la présence de Dieu dans sa vie. D'Abraham, il va devenir Abraham.

Lorsque son fils Isaac devient adulte, Abraham fait envoyer chercher pour lui une épouse au pays d'Aran, ce pays qu'il a quitté. Le serviteur d'Abraham refait le chemin inverse vers Aran où au bord d'un puit, il va rencontrer Rebecca. Rebecca, c'est la petite-fille de Naor et de Milka. Le père de Rebecca est Bethuel. Rebecca a un frère qui s'appelle Laban. Élément important pour notre histoire de ce jour. Et Rebecca accepte de quitter sa famille pour épouser en terre de Canaan, Isaac.

La Fuite de Jacob : De l'Usurpation à l'Exil

Rebecca va donner naissance à des jumeaux, Isaü et Jacob. Mais la gémellité, loin de s'inscrire dans la complicité, se révèle être d'abord une rivalité. Et cette rivalité va être exacerbée par une sombre histoire de droit d'aînesse. En effet, la coutume voulait que l'aîné de la famille, Isaü donc, reçoive des mains du père une bénédiction toute particulière pour son statut d'aîné.

Avec la complicité de sa mère, Jacob, le cadet va alors conspirer pour recevoir cette bénédiction promise à Isaü. Il met au point un stratagème avec l'aide de sa mère et se déguise en Isaü. Il usurpe, dirait-on aujourd'hui, l'identité de son frère et se fait passer pour son frère auprès de son père, lequel est devenu aveugle. Celui-ci est quand même bien pris de quelques doutes car il croit reconnaître la voix de Jacob. Cependant, il se laisse confondre et bénit Jacob de cette bénédiction réservée à Isaü.

Lorsque Isaü rentre de la chasse et découvre le pot aux roses, il est furieux et promet de se venger. Jacob alors s'enfuit. Et sa mère lui conseille de partir dans son pays d'enfance, là-bas, à Aran. Au moins, se dit-elle, là-bas, Jacob ne sera pas un étranger. Peut-être Laban, son frère, est-il encore vivant? Alors, il sera accueilli et recueilli par sa famille. Isaac abonde dans cette décision et appelle Jacob d'ailleurs à se marier là-bas. Ainsi, Jacob est donc prudemment exfiltré, si l'on peut dire ça, de la colère de son frère et appelé à trouver femme là-bas à Aran.

Jacob s'enfuit donc, seul, en fuite, apeuré. La nuit, il fait un rêve. Le rêve d'une échelle qui relie la Terre au ciel, dans lequel il découvre la présence de Dieu. Dans son errance à venir, lui dit Dieu dans ce rêve, il ne sera pas abandonné car Dieu marche à ses côtés.

Il faut dire que Jacob, quand même, n'emmène pas large. Il a voulu tout gagner, il a voulu coiffer son frère sur le poteau, il a tout perdu. Le voilà jeté sur les routes, loin des siens, en route vers une destination qui certes est celle du pays d'origine de sa mère, Rebecca, mais cette destination pour lui est parfaitement inconnue. D'ailleurs, parviendra-t-il sain et sauf là-bas à Aran? Et s'il y parvient, y sera-t-il bien accueilli?

Genèse 29 : La Rencontre au Puits de Charan

Voici donc que Jacob arrive au pays d'Aran et maintenant que vous avez tous les éléments en main, voici notre histoire donc au chapitre 29 de la Genèse, les versets 1 à 14.

Jacob se mit en marche et s'en alla au pays des fils de l'Orient. Il regarda et voici, il y avait un puit dans les champs. Et voici, il y avait à côté trois troupeaux de brebis qui se reposaient et c'était à ce puit qu'on abrevait les troupeaux. Et la pierre sur l'ouverture du puit était grande. Tous les troupeaux se rassemblaient là. On roulait la pierre de dessus l'ouverture du puit, on abrevait les troupeaux et l'on remettait la pierre à sa place sur l'ouverture du puit.

Jacob dit aux bergers: «Mes frères, d'où êtes-vous?» Ils répondirent: «Nous sommes de Charan.» Il leur dit: «Connaissez-vous Laban, fils de Nachor?» Ils répondirent: «Nous le connaissons.» Il leur dit: «Est-il en bonne santé?» Ils répondirent: «Il est en bonne santé et voici Rachel, sa fille, qui vient avec le troupeau.» Il dit: «Voici, il est encore grand jour et il n'est pas temps de rassembler les troupeaux. Abreuvez les brebis, puis allez et faites-les paître.» Ils répondirent: «Nous ne le pouvons pas jusqu'à ce que tous les troupeaux soient rassemblés. C'est alors qu'on roule la pierre de dessus l'ouverture du puit et qu'on abreuve les brebis.»

Comme il leur parlait encore, survint Rachel avec le troupeau de son père, car elle était bergère. Lorsque Jacob vit Rachel, fille de Laban, frère de sa mère, et le troupeau de Laban, frère de sa mère, il s'approcha, roula la pierre de dessus l'ouverture du puit et abreuva le troupeau de Laban, frère de sa mère. Et Jacob baisa Rachel, il éleva la voix et pleura. Jacob apprit à Rachel qu'il était parent de son père, qu'il était fils de Rebecca. Et elle courut l'annoncer à son père.

Dès que Laban eut entendu parler de Jacob, fils de sa sœur, il courut au-devant de lui, il l'embrassa et le baisa et il le fit venir dans sa maison. Jacob raconta à Laban toutes ces choses et Laban lui dit: «Certainement, tu es mon os et tu es ma chair.»

Une Symphonie Pastorale : Scène de Vie Autour du Puits

Voici donc une fort belle histoire. Une fort belle histoire champêtre au bord d'un puit, l'histoire d'une rencontre que l'on dira amoureuse, mais n'allons pas trop vite. Oui, première lecture, une lecture, je dirais au pied de la lettre, dans le ressenti simple de ce qui nous est raconté, celle d'une symphonie pastorale aux accents amoureux.

Oui, le récit nous est décrit comme une scène pastorale finalement ordinaire qui va devenir le lieu d'une effusion, d'une transportation intérieure profonde pour Jacob. Mais c'est tout d'abord une scène ordinaire qui se joue. Voilà que des troupeaux sont rassemblés au bord d'un puit en attente d'y être abreuvé comme chaque jour, comme le quotidien de cette époque-là. À l'époque, le puit, bien sûr, c'est un lieu essentiel de la vie. C'est l'élément indispensable à la vie des campements, à la vie des villages, sans puit, sans source, pas d'eau, pas de vie.

À cause de sa fonction primordiale, le puit est aussi si je puis dire en terme d'aujourd'hui, un lieu de socialisation très important pour l'époque. C'est autour du puit qu'on se retrouve, les femmes pour puiser l'eau nécessaire aux tâches domestiques, les bergers pour abreuver les troupeaux. Au bord du puit, on s'y raconte les journées, on s'y raconte la chaleur du jour, on s'y raconte les bêtes égarées.

Arrivant au pays d'Aran, Jacob se rend donc au bord d'un puit, sans doute a-t-il soif et c'est un lieu finalement facile pour rentrer en matière car lui aussi est berger. Donc il est facile là, au bord du puit, avant sans trop s'avancer vers les campements, de chercher à en savoir plus. Jacob engage donc la conversation avec les bergers et il s'adresse d'emblé à eux, vous l'avez entendu par le terme de frère. Il cherche donc à nouer une proximité avec eux. Il implique l'idée que peut-être, il ne leur est pas étranger.

Jacob à la Quête d'Informations : Entre Incertitude et Espoir

Et tout de suite, il va droit au but, il se renseigne. Y a-t-il encore à Aran un homme nommé Laban ? Et va-t-il bien ? Mot à mot, a-t-il le shalom? C'est-à-dire la paix est-elle sienne ? Il faut bien comprendre cette petite histoire qui nous est racontée ainsi. Certes, cela paraît une histoire tout à fait bucolique, mais si nous entrons dans l'histoire en elle-même, elle n'est pas si bucolique que cela.

Jacob a été envoyé par ses parents pour se mettre à l'abri de la colère de son frère et se marier. Mais finalement, il est parti sans rien savoir de ce vers qui il a été envoyé, pas de téléphone portable, pas de téléphone tout court, pas de radio, pas de télégramme, pas de lettre non plus. Les seules nouvelles qu'on pouvait recevoir étaient le fait de caravanes de marchands. Alors, imaginez que vous ayez parcouru à pied plusieurs centaines de kilomètres sans rien savoir de la famille que vous êtes censé rejoindre.

Laban pourrait être mort. A-t-il construit une famille ? Jacob ignore tout de sa supposée famille d'accueil.

Les bergers sont assez peu loquaces. Mais oui, répondent-ils, oui, Laban est vivant. Oui, le shalom, la paix est sur lui et d'ailleurs, voici sa fille qui s'avance car elle est bergère.

Rachel et la Pierre du Puits : Un Geste Extraordinaire

La situation est un petit peu étrange et je fais là un tout petit aparté. Les commentateurs dans une première lecture tout à fait littérale s'interrogent. Pourquoi donc est-ce Rachel qui prend soin des troupeaux de son père ? Est-ce que cela voudrait dire que Laban n'avait pas encore de fils ? Car pourquoi sinon aurait-il envoyé sa fille garder les troupeaux alors qu'elle aurait été à la merci de bergers peu scrupuleux ? Cependant, on retrouve, c'est vrai, des bergères dans les récits bibliques, comme par exemple la future femme de Moïse, Séphora. Mais celle-ci est entourée d'autres bergères, elle n'est pas seule. Alors certains imaginent que Rachel qui est la cadette de Laban était encore très jeune et d'une certaine manière peut-être protégée par son âge d'enfant. Cela pourrait expliquer par exemple que Jacob soit prêt ensuite à attendre 7 ans pour épouser Rachel. Je clos l'aparté, tout ceci n'est que spéculation, rien n'est dit de tout cela. Et voilà donc Rachel qui s'avance.

Et c'est là que cette scène pastorale ordinaire prend soudainement une dimension toute particulière. En voyant Rachel, Jacob est pris d'une vive émotion. Tout d'abord, dans un geste qui paraît, oui, extraordinaire d'une certaine manière, il va rouler la pierre du puit. Or la conversation avec les bergers, si vous relisez chez vous, a laissé entendre qu'il convenait d'attendre que tous les troupeaux soient rassemblés pour les abreuver. Pourquoi? Eh bien, deux possibilités. Peut-être parce que la pierre qui fermait le puit était lourde. C'était en général le cas des puits, des pierres étaient très lourdes et il fallait être plusieurs bergers pour la rouler. Autre raison, et bien il s'agissait aussi d'assurer une juste distribution de l'eau. Il s'agissait que chaque troupeau, enfin que chaque berger plutôt abreuve ses troupeaux en juste quantité et que nul ne s'arroge en propriétaire du puit. Car l'eau était et reste un bien précieux commun.

Et si nos sociétés de consommation, dans nos sociétés de consommation, nous peinons à en prendre conscience, en bien des lieux aujourd'hui, la maîtrise des fleuves, la maîtrise des sources est aujourd'hui une question géopolitique qui engendre des conflits très violents. Et dont on s'attend à ce qu'il soit de plus en plus violent car seulement entre 2,5 et 3 % de l'eau de notre belle planète bleue est potable et d'eau douce. L'eau est donc une ressource précieuse et épuisable. Mais revenons à notre histoire.

Dans notre histoire, la loi est bien faite, le partage de l'eau se fait lorsque tous sont arrivés. Alors on peut penser peut-être que les troupeaux de Rachel étaient les derniers à être attendus, c'est possible. En tout cas, voilà que Jacob va rouler tout seul la pierre du puit. Alors si vous relisez l'histoire de Jacob, vous verrez que jusque-là, ce n'est pas la force qui caractérisait ce personnage. C'est son frère Isaü qui partait à la chasse, alors que les récits nous disent que Jacob aimait à rester près des tentes avec sa mère. Et voilà que soudainement, tout seul, il roule la pierre du puit. L'histoire est alors souvent lue comme un coup de foudre, l'amour décuple les forces, nous le savons bien. Jacob tombe amoureux et que ne ferait-on pas par amour?

Coup de Foudre ou Soulagement Familial ?

Oui mais Jacob vit-il réellement un coup de foudre ? Bien sûr la suite du récit nous raconte que Jacob embrasse Rachel, parle fort et se met à pleurer. Je ne sais pas si Jacob est tombé amoureux, mais en tout cas, c'est vrai qu'il est transporté d'émotions.

Alors je dis, je ne sais pas si Jacob est tombé immédiatement amoureux, parce qu'il ne faut quand même pas se méprendre, les rapports homme-femme étaient extrêmement codifiés et Jacob n'a certainement pas pu embrasser Rachel, je dirais de manière passionnée, en présence des autres bergers, à moins d'avoir perdu tout sens commun des relations. S'il embrasse Rachel, c'est parce qu'il y est autorisé, sans doute, parce que elle est un membre de sa famille. En effet, dans le récit, il y a des répétitions et quand il y a des répétitions, ce n'est pas un hasard. Le récit nous dit à quatre reprises que Jacob est le fils de Rebecca qui est la sœur de Laban. Quatre fois cette parenté entre Jacob et Rachel nous est racontée. Donc, je crois personnellement que c'est à ce titre que Jacob peut étreindre sa cousine.

Alors Jacob pleure, mais est-ce d'amour ou pleure-t-il sur lui-même de soulagement d'un si long périple en solitaire, d'être enfin arrivé à destination et de pouvoir trouver une famille d'accueil.

Rachel s'en va alors annoncer la nouvelle à Laban, son père. Celui-ci sort au devant de Jacob et de même l'embrasse à nouveau des effusions, des embrassades, des étreintes chaleureuses qui viennent marquer les liens familiaux reconstitués.

Peut-être avez-vous enfin sans doute avez-vous l'occasion parfois de vivre de belles cousinades ou de belles retrouvailles familiales. Pour ma part, j'ai eu cette grande chance récemment et c'est toujours une grande joie de se retrouver lorsqu'on ne s'est pas vu depuis longtemps. Pourtant, aujourd'hui, le téléphone permet de se donner des nouvelles. Mais malgré cette facilité incroyable de notre époque, il n'en demeure que rien n'est plus précieux que la rencontre les uns avec les autres. Alors, imaginez l'allégresse pour Laban, pour Jacob, de renouer le fil d'une histoire séparée depuis le départ de Rebecca.

Au-delà du Récit Amoureux : Une Quête Spirituelle

Au bord du puit, nous avons donc une scène pastorale ordinaire qui se transforme en effusion. Peut-être Jacob tombe-t-il aussi complètement amoureux. C'est d'ailleurs souvent comme cela que le récit est interprété et très très vite l'histoire deux trois versets plus loin, l'histoire nous dira que Rachel est belle et que Jacob est amoureux d'elle au point d'être prêt à travailler pendant 7 ans pour pouvoir l'épouser. Nombre de tableaux interprètent ainsi la rencontre entre Jacob et Rachel, vous pourrez les regarder et parfois même les bergers sont complètement absents de cette scène, ils disparaissent du cadre de la scène.

Alors, tout ceci est fort bien, je vous ai raconté de nouveau et un petit peu commencé à réfléchir sur cette jolie histoire au bord du puit, voilà et on pourrait s'arrêter là, une jolie histoire de retrouvaille familiale qui donne lieu à des effusions, prélude à un futur grand amour. Tout ceci est fort beau, mais bien sûr, si cette histoire trouve sa place dans nos pages bibliques, si elle nous est racontée, ce n'est pas pour le simple plaisir d'une scène pastorale aux accents amoureux. Des rencontres amoureuses, même au bord du puit, il y en avait sans doute de nombreuses.

Les récits bibliques ont une vocation, c'est-à-dire qu'ils cherchent à nous dire la présence de Dieu dans nos vies. Alors, quittons pour passionnant qu'il soit le narratif pour chercher un peu plus le sens de notre histoire, car cette histoire autour du puit, elle nous est racontée pour nous faire entrer dans une quête spirituelle et l'eau du puit n'est pas seulement destinée à abreuver les troupeaux, elle est destinée à nous abreuver spirituellement. Alors comment l'interpréter?

La Richesse Symbolique du Récit Rabbinique

Sur le plan rabinique, cette histoire de Jacob qui roule la pierre du puit a donné matière à de très très nombreuses pistes d'interprétation et chaque détail du récit est source de bien des spéculations que je ne peux pas reprendre ici dans l'espace de cette toute petite prédication. Mais je vous fais quand même entrer pour vous donner le goût dans la multiplicité de sens que le récit peut faire surgir.

Je vous prends un tout petit exemple. Lorsque Jacob arrive près du puit, il y a trois troupeaux. Alors, s'interrogent les rabbins, que représentent ces trois troupeaux? Et bien, pour certains, ils sont l'emblème de trois tribunaux interprétant la loi. Pour d'autres, ils sont l'emblème de trois temps constitutifs de la vie du peuple d'Israël. Dans une autre interprétation, ils évoquent les trois fêtes de pèlerinage du peuple juif qui marquaient au travers de ces pèlerinages, par leur venue au temple, leur quête spirituelle. Dans une autre interprétation, ces trois troupeaux représentent Moïse, Aaron et Myriam, figures emblématiques des trois fonctions exercées. Moïse, figure de législateur, Aaron, figure de la prêtrise et Myriam, figure de la prophétie. Au bord du puit serait donc rassemblé à la fois et bien la figure de la loi, la figure de la prêtrise et la figure de la prophétie. Et voilà encore une autre possibilité d'interprétation. Les trois troupeaux représenteraient trois formes d'engagement spirituel, les prêtres, les lévites et le peuple. Bref, vous voyez que simplement dans ce tout petit détail de il y avait trois troupeaux, on peut partir dans des pistes d'interprétation très riches et bien des pages ont été écrites sur ce sujet.

Alors avec une grande humilité, je me contenterai de reprendre ce matin avec vous trois tout petits éléments du récit.

Le Puits, Symbole de l'Alliance avec Dieu

Tout d'abord, ce qui m'intéresse, c'est qu'autour du puit va se jouer une alliance. Bien sûr, je l'ai dit, je lis plutôt ce texte comme une scène de retrouvaille familiale plutôt que comme une scène de coup de foudre immédiat même si on peut lier bien sûr les deux. Mais cependant, c'est vrai, et on ne peut pas le nier, que cette rencontre va déboucher sur un mariage ou plutôt sur deux mariages parce que l'histoire va se compliquer, la banque qui est aussi roublard que Jacob va lui donner en mariage Léa, la sœur aînée de Rachel, et Jacob devra travailler encore 7 ans pour pouvoir épouser également Rachel. Mais c'est une autre histoire.

Ce qui nous importe aujourd'hui, c'est donc que le puit est signe d'alliance. Et ce n'est pas la première fois, car c'est déjà au bord du puit que le serviteur d'Abraham avait rencontré Rebecca pour la ramener auprès d'Isaac. Et c'est aussi au bord du puit que Moïse rencontrera son épouse Séphora, qu'il protégera des attaques des bergers et pour laquelle il puisera de l'eau.

Le puit, dans la Bible, nous renvoie donc à la thématique de l'alliance. Et parler des alliances amoureuses, c'est aussi une manière pour le récit biblique de nous parler de notre alliance avec Dieu, de la manière dont Dieu fait alliance avec nous. Ce thème de l'alliance, c'est un thème essentiel des récits bibliques. Tous les récits bibliques mettent en avant cette alliance entre Dieu et les humains. Déjà, souvenez-vous, le signe de l'arc-en-ciel devient signe d'alliance de Dieu envers l'humanité, puis la circoncision deviendra dans la chair le signe de l'alliance de l'homme avec son Dieu, le don de la loi invitera le peuple à inscrire dans sa vie par l'accomplissement des commandements, la concrétisation d'une alliance spirituelle.

Pour nous, les chrétiens, le Christ sera la manifestation incarnée de l'alliance de Dieu avec les humains, une alliance d'amour et de grâce dont nous sommes invités à vivre. Bref, si le récit nous entraîne au bord du puit où des alliances d'amour vont naître, c'est une manière symbolique d'entraîner le lecteur dans une réflexion sur l'alliance, non pas nos alliances amoureuses ou peut-être dans un second temps, mais bien sur la manière dont Dieu vient faire alliance avec nous dans le don de cet amour que le Christ nous manifestera.

Alors, comment entrer dans cette alliance dans nos vies quotidiennes? Je reviendrai sur cette thématique plus en avant la semaine prochaine, mais je dis un petit mot de cela. Comment faire vivre cette alliance? Voilà, Dieu nous aime, Dieu nous connaît par notre nom, il marche avec nous, comme nous l'avons dit dans la liturgie, et cetera. Mais comment le ressentir, comment entrer dans cette alliance concrètement?

Dans le catholicisme et plus particulièrement dans la tradition ignacienne, il y a un petit moment qui est proposé que je trouve personnellement très intéressant. Le croyant est invité chaque soir à relire sa vie par une prière qui s'appelle prière d'alliance. Il s'agit chaque soir de sa vie de se replacer en humilité sous le regard de Dieu, de se présenter en silence, de rendre grâce pour les bénédictions reçues, de demander pardon pour les erreurs, d'envisager aussi le demain à venir et d'accueillir la paix de Dieu sur son âme. Prière d'alliance pour au soir du jour, refaire alliance avec Dieu, se représenter sous son regard, marcher avec lui et saisir cette alliance de paix et d'amour. De manière bien sûr beaucoup plus générale, et bien la prière est une manière de nous placer dans l'alliance.

Ici au bord du puit, c'est donc une alliance d'amour qui va surgir et je crois que ce récit à sa manière nous invite à entrer dans cette alliance de grâce et d'amour que Dieu nous offre et que le Christ nous manifestera. Même s'il faudra bien des années à Jacob pour passer de l'alliance amoureuse avec Rachel à une alliance de paix, même s'il faudra bien des années à Jacob pour entamer avec Isaü un chemin de réconciliation. Ceci est une autre histoire. Voici une petite histoire donc que nous pouvons lire comme un appel à entrer dans l'alliance de grâce et d'amour que le Christ nous manifeste.

L'Eau Vive de la Parole : S'abreuver à la Source Spirituelle

Deuxième élément intéressant, je trouve autour de notre récit, tout ceci se joue donc, nous l'avons dit et redit, autour du puit. Or, l'eau, l'eau qui abreuve notre corps est une manière dans la Bible de réfléchir comme je l'ai dit à ce qui nous abreuve spirituellement. Dans le judaïsme, l'eau plus exactement l'eau vive renvoie à la Torah. L'eau du puit dans le judaïsme, c'est l'eau de la Torah qui ouvre à l'homme la transcendance.

Et rouler la pierre, c'est entrer dans ce lien de transcendance où c'est plus exactement comme je l'ai dit, chercher à entrer dans cette alliance, en tout cas, chercher à ouvrir sa vie à la transcendance. Vous l'avez entendu tout à l'heure dans la prière d'Isaïe 55 qui disait comme la pluie et la neige tombent du ciel et n'y reviennent pas sans avoir arrosé la terre et l'avoir rendu fertile, ma parole, ma promesse ne revient pas à moi sans produire des faits. Dans la foi chrétienne, Jésus lui aussi invitera à s'abreuver d'une eau, l'eau de sa parole. Nous y reviendrons la semaine prochaine.

Rouler la Pierre : L'Effort Nécessaire de l'Interprétation

Ce qui m'intéresse tout particulièrement dans cette histoire de Jacob, c'est que bien sûr, si l'eau renvoie à la parole, l'accès à cette parole n'est pas si facile. Il faut rouler la pierre. Et cela m'intéresse du point de vue protestant, si je puis dire. Car nous, les protestants, nous prônons très souvent, et bien la lecture biblique qui est au cœur, voilà, que nous mettons au cœur de nos cultes, au cœur de nos existences, il faut lire la Bible, c'est ce que Luther a essayé de remettre en évidence, Calvin et tous les réformateurs, c'est ce que nous essayons de vivre, lire la Bible.

Et la parole est là dans notre Bible. Ne suffit-il pas donc pour la comprendre de la lire? Suffirait-il donc d'ouvrir notre Bible pour que Dieu nous parle en direct? C'est une question que je partage avec vous. Suffit-il d'ouvrir notre Bible pour que Dieu nous parle en direct?

Et bien je répondrai de manière un petit peu nuancée. Voilà, je dirais bien sûr, parfois, cela arrive. Parfois on ouvre la Bible, on lit un verset puis soudainement, on est rejoint par une parole, quelque chose de la parole chemine avec nous. Saint-Augustin raconte par exemple que dans ses larmes et dans son désespoir spirituel, il a ouvert la Bible au hasard et que la parole qu'il a lue a transformé son existence. Oui, c'est vrai, parfois la parole peut nous rejoindre.

Mais je dirais souvent, souvent, il faut aussi que cette parole nous soit rendue compréhensible. Il faut que nous fassions un travail pour lire la Bible, pour la comprendre. Il faut que nous cherchions comment l'interpréter pour qu'elle devienne pour nous parole vivante. D'une certaine manière, c'est ce que Jésus fait avec les disciples d'Emmaüs. Il va leur expliquer le sens des événements et de du texte. C'est aussi ce que Philippe fait avec le haut fonctionnaire éthiopien qui seul dans son char ne comprend rien à ce qu'il lit. Il lui faut un compagnonnage pour comprendre la résonance du prophète Isaïe avec la mort de Jésus et avec sa vie propre.

Et je crois que l'histoire de ce jour insiste sur cette dimension. Sur deux dimensions, la dimension d'interprétation et la dimension d'interprétation communautaire. En hébreu, le mot puit BR est construit sur la même racine que le verbe qui à certaines conjugaisons veut dire faire comprendre, rendre clair. Donc le puit évoque le travail de recherche, de compréhension pour rendre la parole la plus claire possible.

Pour accéder à cette parole, pour qu'elle devienne pour nous parole de vie, et bien parfois, souvent, il faut un long travail patient d'interprétation pour que cette parole nous devienne accessible. Et il y a un petit passage du récit qui dit: «Tous les troupeaux se rassemblaient là et on roulait la pierre de dessus la bouche du puit.» Et Rachi dit, il faut pas traduire on roulait, il faut traduire on roule la pierre du dessus, parce que la conjugaison évoque un processus de répétition. Et c'est vrai que effectivement, il fallait sans cesse rouler de nouveau cette pierre pour faire boire et reboire les bêtes chaque jour, un peu comme toutes nos activités quotidiennes sont de l'ordre de la répétition.

Mais Rachi insiste sur le fait de traduire au présent parce qu'il dit, cette histoire, ce n'est pas une histoire du passé, cette histoire Jacob-Rachel, voilà, on peut la raconter comme une histoire du passé, mais ce n'est pas ça qui est intéressant. Ce qui est intéressant, c'est comment est-ce que nous, aujourd'hui, finalement, on roule la pierre du puit? Comment est-ce qu'on travaille cette parole qui nous est donnée pour l'interpréter, pour la rendre vivante? Comment, vous savez, il y a un père grec, non, pas un père grec mais un sage grec Démocrite qui a dit que la vérité était au fond du puit. Et bien, ceux et celles qui croient que la vérité nous est donnée comme ça de manière instantanée, je le crains, se trompent. Oui, il faut utiliser notre intelligence pour chercher. Et le rabbin Joseph Heisenberg dit: il nous faut utiliser notre intelligence pour ne pas calcifier les récits bibliques, pour ne pas les figer dans des interprétations toutes faites. Il nous faut comme Jacob, rouler la pierre et chercher dans l'écoute d'une parole ce qui peut vivifier notre vie.

Retrouver la Fécondité Spirituelle au Quotidien

Évidemment, je ne sais pas si ça vous intéresse, mais ça me passionne parce que c'est exactement ce que nous tentons de faire ce matin, comprendre comment une banale scène pastorale vient nous donner à réfléchir sur la manière dont cela nous parle de Dieu, de notre rapport à Dieu, à notre lecture biblique. Voilà, cette petite histoire n'est pas d'hier, le sens biblique n'est pas toujours tout cuit, je vous le dis. Parfois, il faut comme Jacob décupler ses forces, travailler le texte biblique, l'interroger, confronter les interprétations et discuter pour qu'une eau de vie, une eau spirituelle en jaillisse les uns pour les autres.

Et je crois que c'est la raison pour laquelle on nous raconte qu'il fallait attendre que tous les troupeaux soient rassemblés pour pouvoir puiser à cette eau vive. Parce que cette idée de rassemblement aussi, c'est aussi un garde-fou. Parce que chacun tout seul dans son coin peut devenir maître de l'interprétation. Alors que lorsque nous nous rassemblons dans des études bibliques, lorsque nous cherchons ensemble, et bien, finalement, nous découvrons que personne n'est maître de la vérité, mais c'est dans la la discussion, dans ce qui émerge que quelque chose de vivant surgit pour les uns et pour les autres.

Évidemment, ça n'est pas très vendeur cette lecture biblique là, parce qu'à l'heure où tout va très vite, à l'heure où nos paroles se font par SMS, par tweet, à l'heure d'Instagram et TikTok, voilà, à l'heure où nous surfons en quelques minutes sur des histoires quasi instantanées, et bien, chercher une parole vive, prendre le temps, évidemment, c'est parfois un peu difficile.

Mais voici ce que nous dit ce texte aujourd'hui. Arrête-toi au bord du puit. Cherche une parole vive. Écoute, ne reste pas à la surface. Interroge-toi, creuse en toi-même et regarde comment la parole va t'accompagner. Regarde comment elle va te permettre de découvrir la présence de Dieu à tes côtés. Regarde comment elle va te permettre de retrouver confiance et espérance. Car c'est bien la confiance et l'espérance que Jacob a retrouvé. Il va retrouver des chemins de vie, il va se marier, il va avoir des enfants. Cette histoire d'alliance va devenir une histoire de fécondité. C'est aussi sur nos fécondités que nous sommes appelés à réfléchir. Comment est-ce que la parole est bien est source de fécondité spirituellement dans nos existences.

Je vous emmène la semaine prochaine au bord d'un autre puit, celui de Jésus et de la samaritaine et ce ne sera pas cette fois-ci l'histoire d'un coup de foudre amoureux mais ce sera une histoire de démêlé sentimentaux où Jésus aura forte affaire pour redonner une parole de vie et d'espérance dans la chaleur du jour. J'espère vous avoir donné un petit peu soif de cette autre histoire.

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