À l'occasion de la réouverture de Notre-Dame de Paris en décembre 2024, le temple protestant de l'Étoile a invité le Père Gilles Berceville, dominicain et professeur à l'Institut catholique de Paris, à dialoguer avec le pasteur Louis Pernot. Un geste œcuménique rare et audacieux, puisqu'il s'agissait d'aborder la figure de la Vierge Marie, traditionnellement source de divisions entre catholiques et protestants. À travers leurs regards croisés sur Notre-Dame et Marie, les deux théologiens dépassent les clivages historiques pour explorer ce qui unit leurs traditions respectives. Le pasteur Pernot souligne l'importance symbolique de Marie comme modèle du croyant, tandis que le Père Berceville met en lumière sa « vie réelle » de femme pauvre et humble. Au-delà des divergences doctrinales, leur dialogue révèle une commune conviction : la nécessité de préserver et transmettre un héritage spirituel qui dépasse les appartenances confessionnelles. La reconstruction de Notre-Dame devient ainsi le symbole d'une foi à entretenir et à reconstruire sans cesse, dans un monde où le sens du sacré demeure paradoxalement vivace, comme en témoigne l'émotion universelle suscitée par l'incendie de 2019. Une conversation stimulante qui montre comment le dialogue œcuménique peut enrichir la compréhension de sa propre tradition.
Notre-Dame : ce qui nous rassemble
Notre-Dame : Un Symbole au-delà des Murs Confessionnels
Ce week-end marque un événement historique : la réouverture de Notre-Dame de Paris, avec la première messe célébrée depuis son tragique incendie et sa remarquable reconstruction. Bien que n'étant pas catholique, je ne peux rester indifférent. Cette cathédrale transcende les appartenances confessionnelles ; elle est une part de notre histoire commune. Aujourd'hui dévolue au culte catholique en raison de leur majorité, elle aurait pu, comme la cathédrale de Genève devenue protestante, connaître un autre destin. Mais là n'est pas la question essentielle.
Cette église fait partie de notre héritage collectif. L'émotion générale qui a suivi son incendie, et que l'on pourrait qualifier de résurrection, m'a profondément touché. Même les moins pratiquants ont été émus. J'ai entendu des leaders politiques, y compris de l'extrême gauche, avouer avoir pleuré. Cela révèle un attachement profond, même chez ceux que l'on suppose les plus éloignés de la foi chrétienne. C'est un constat rassurant.
Cet attachement s'explique par la dimension symbolique de Notre-Dame. Ce n'est pas simplement un bâtiment ancien. L'émotion n'aurait pas été la même pour la Conciergerie, pourtant de la même époque. Notre-Dame est un édifice religieux, un symbole de foi. Il est magnifique qu'au cœur de Paris, au centre de notre vie trépidante, se dresse un monument qui incarne la foi en Jésus-Christ, le culte chrétien et plus de mille ans d'histoire. Cela montre qu'il subsiste une racine chrétienne profonde, un fond de conviction auquel beaucoup, même éloignés de l'Église, restent attachés. Personne, même parmi les plus athées, n'a suggéré de raser les ruines pour y construire un centre commercial. C'est un signe encourageant.
La Cathédrale Intérieure : Une Foi Fragile à Reconstruire
Cependant, cet événement nous rappelle aussi une vérité essentielle : tout est fragile. Nous pensions Notre-Dame indestructible, éternelle. L'incendie a prouvé que la maison peut brûler, se dégrader, disparaître. Maintenir ce symbole au cœur de notre cité a exigé un engagement matériel, financier et humain colossal, une volonté qui n'allait pas de soi.
Cette situation est une puissante image spirituelle de ce qui réside en nous. Je crois qu'au fond de chacun de nous, il y a une 'petite Notre-Dame' : une foi centrale, ou du moins un vestige de foi auquel nous tenons, même sans y prêter beaucoup d'attention. Beaucoup de nos contemporains n'ont jamais mis les pieds dans la cathédrale, mais ils y sont attachés. De la même manière, ce petit reste de foi dans notre cœur est un héritage vivant et précieux.
Il nous faut prendre conscience que cet héritage spirituel n'est pas acquis. Il faut veiller dessus, l'entretenir, parfois même le reconstruire. Sans notre soin, il peut se dégrader et disparaître. La question se pose alors : de même que nous nous demandons si les générations futures auront la chance de voir cette belle cathédrale, nous devons nous interroger sur l'héritage de foi que nous transmettrons. Qu'allons-nous faire de cette présence spirituelle en nous ? Si nous l'ignorons, elle s'éteindra. Il est crucial d'entretenir cette dimension chrétienne, cette foi, ces valeurs qui donnent un sens profond à notre vie, au-delà du tumulte de nos activités quotidiennes. Ce trésor intérieur est fragile et demande notre plus grande vigilance.
Un Dialogue Fraternel : Se Retrouver dans l'Essentiel
Je suis infiniment touché par cette initiative fraternelle, invitant un voisin catholique au temple de l'Étoile en ces jours de réouverture de Notre-Dame. Prêcher à deux voix, n'est-ce pas une magnifique occasion de transformer un événement national en un moment de communion, centré sur l'essentiel de notre foi ? Cet essentiel, c'est l'amour de Dieu offert à tous, bien au-delà d'une communauté ecclésiale particulière, à tous les croyants et à toutes les personnes désireuses d'espérer ensemble.
Le chantier de reconstruction lui-même fut l'œuvre de tous, rassemblant bien au-delà des appartenances confessionnelles, comme en témoignent les dons venus de toute la France et du monde entier. Les artisans mobilisés, quel que soit leur credo, étaient unis par le désir de rendre à Paris la beauté de ses tours, de ses murs et de ses vitraux. On pourrait soupçonner les pouvoirs publics de profiter de cette beauté pour détourner le regard des urgences du présent, mais serait-il juste de refuser à ceux qui peinent le réconfort de l'art et le fruit d'un travail où tant de personnes ont donné le meilleur d'elles-mêmes pour l'élévation de tous ? Je ne le pense pas.
Marie, au-delà de la Star : La Figure de l'Humble Croyante
Cette invitation est un geste de grande confiance, car il m'a été suggéré d'aborder ce qui a pu être un signe de nos divisions passées. Car Notre-Dame, au-delà du monument, est le nom que les catholiques donnent affectueusement à la Vierge Marie. C'est donc d'elle que je souhaite vous parler, de la mère du Christ dans son lien avec l'Église.
Pourtant, je commencerai par souligner ce que Marie n'est pas, et ne devrait être pour aucun chrétien. Marie, une étoile ? L'Évangile nous montre qu'elle n'a rien d'une star. Trop souvent, nous l'avons 'starisée', l'associant aux riches et aux puissants, la détachant de notre vie concrète en projetant sur elle nos fantasmes de pouvoir. Thérèse de Lisieux disait vouloir connaître la vie réelle de Marie, pas sa vie supposée. Elle affirmait : 'Je suis sûr que sa vie réelle doit être toute simple. On la montre inabordable. Il faudrait la montrer imitable'.
Je choisis donc de me tourner vers ce que Marie fut vraiment : une croyante pauvre. Pour cela, je m'appuie sur un épisode de l'Évangile rarement associé à elle. À la fin de sa vie terrestre, Jésus enseigne au Temple. Alors que les notables déposent de riches offrandes, son regard se pose sur une veuve pauvre qui jette dans le trésor ses deux seules petites pièces. Par ce geste, elle donne tout ce qu'elle a pour vivre. Jésus l'admire pour son humble confiance, le plus grand hommage qui puisse être rendu à Dieu. Ce rapprochement avec Marie n'est pas hasardeux. Après que Jésus eut quitté Nazareth, la laissant dans une situation de précarité, Marie a sans doute fait, elle aussi, la démarche de cette veuve pauvre, comme tant de pauvres qui cherchent aujourd'hui encore dans nos églises un peu de lumière et de chaleur.
Le 'Fiat' de Marie : Un Modèle pour Chaque Croyant
La figure de la Vierge Marie, loin de nous séparer, peut être un lieu où nous retrouver et communier. On dit souvent que les protestants ne croient pas en la Vierge Marie. C'est faux. Jésus devait bien avoir une mère, et elle s'appelait Marie. Elle fut sans doute une femme remarquable. Si les protestants ont tendance à simplifier la prière en s'adressant directement à Dieu, cela ne signifie pas que Marie n'a aucune importance. Au contraire, elle symbolise quelque chose d'essentiel dans la foi.
Dans la spiritualité catholique, Marie est l'image du croyant, elle nous représente. Son 'Fiat' – 'qu'il soit fait selon ta volonté' – est le point de départ de toute vie de foi. C'est le sens même de notre existence : pouvoir dire 'oui' à l'appel de Dieu. À travers ce 'oui', nous sommes invités, comme elle, à laisser notre vie être fécondée par le Saint-Esprit. C'est une image magnifique : que l'Esprit vienne en nous pour que nous devenions, à notre tour, 'enceintes du Christ'. Notre vie peut alors accoucher de quelque chose de christique : de la générosité, du don, de l'amour, une grâce absolue. Nous sommes appelés à être porteurs du Christ.
Le Magnificat, cette prière de Marie que nous avons lue, est un texte sublime, commenté de façon bouleversante par Luther lui-même. Ce cantique est d'une humilité, d'un sens du service et d'une confiance qui devraient être la ligne de conduite de tout chrétien. Relisez le Magnificat, c'est le portrait du croyant. Et tout commence par la grâce : 'Mon âme glorifie le Seigneur'. Cette capacité à rendre grâce en toute chose est un fondement. En ce sens, Marie est véritablement au cœur de notre engagement de foi.
La Tendresse dans le Ciel : L'Image Maternelle de Dieu
Un dernier point, peut-être un peu genré, concerne Marie comme image de la féminité dans la piété catholique. Elle représente la douceur, la tendresse, une mère qui accueille, comprend et pardonne. Cette dimension est absolument essentielle en religion. On peut se passer de la figure de Marie dans sa piété personnelle, mais à condition d'intégrer en Dieu ces mêmes qualités de tendresse, d'accueil et de grâce.
La Réforme protestante a insisté sur la grâce et a rapproché Dieu des hommes, faisant de lui un Dieu que l'on tutoie. Le Dieu auquel je crois est un Dieu fondamentalement maternel, comme le père du fils prodigue qui ouvre grand ses bras sans poser de questions. La figure de Marie comme intercesseur tendre a peut-être été indispensable là où Dieu était présenté comme un juge redoutable et distant. Il est crucial qu'il y ait dans notre foi une présence de douceur.
Que l'on attribue cette tendresse à Marie ou que l'on mette tout en Dieu – père, mère, et plus encore – l'important est de croire qu'il y a de la douceur dans le ciel. Car nous devenons un peu semblables au Dieu que nous adorons. J'ai moins peur de ceux qui prient Marie que de ceux qui adorent un dieu guerrier. Je suis donc reconnaissant à Marie, non seulement pour nous avoir donné le Christ, mais aussi pour cette image de tendresse maternelle qui nous permet de croire en l'accueil inconditionnel et l'amour. Symboliquement, elle rassemble ce qui est au cœur de notre foi et de notre prédication.
Marie : Un Signe de Victoire, un Appel au Partage
Je suis en accord avec tout ce qui a été dit. J'ai d'abord dépeint Marie sous les traits de la femme pauvre, car c'est ainsi qu'elle se présente elle-même. Alors que l'ange la dit 'comblée de faveur', elle répond : 'Voici l'esclave du Seigneur'. Le Magnificat est le chant d'une femme qui se tient toute petite devant Dieu, et c'est pourtant un chant de victoire, non une lamentation.
Ce cantique est lié à l'histoire de France. Lors de la libération de Paris, c'est le Magnificat, plus court que le Te Deum prévu, qui fut chanté à Notre-Dame sous les tirs. Depuis, chaque anniversaire de la libération est célébré avec ce chant des pauvres élevés par le Seigneur. Car lorsque Dieu élève les pauvres, ce n'est pas pour en faire de nouveaux riches. Marie demeure l'humble servante, se réjouissant d'être enveloppée de la gloire du Très-Haut.
Le philosophe protestant Paul Ricœur parlait de l'espérance non comme une survie, mais comme une naissance pressentie dans la foi. Il disait : 'Que Dieu à ma mort fasse de moi ce qu'il voudra. Je ne réclame rien'. Ces mots éclairent le chant de Marie. Elle aussi disait : 'Que Dieu fasse de moi ce qu'il voudra'. Quand elle prophétisait que toutes les générations la diraient bienheureuse, elle annonçait que Dieu s'était montré assez puissant pour que l'aventure de la foi continue après elle.
Dieu nous a donné un signe : la Vierge mère. Sur les icônes orthodoxes de la 'Vierge du signe', Jésus est au centre, bénissant, tandis que les bras étendus de Marie élargissent son manteau, simple vêtement de veuve. Ce manteau est l'image de son cœur, éclairé par le Christ et élargi aux dimensions de toute l'humanité. Le théologien protestant Ken Yamamoto résume magnifiquement ce geste divin : 'donner place à l'autre'. Le signe de la Vierge féconde nous annonce notre propre résurrection comme l'éveil à un amour plus fort que la mort, un amour qui donne place à l'autre.
En Notre-Dame restaurée comme en Marie, Dieu nous fait signe. Un signe qui relève notre espérance, confié à notre liberté. Nous ne lui serons fidèles qu'en le partageant. Votre invitation, aujourd'hui, nous a permis de faire de ce signe l'occasion d'un partage. Pour cela, de tout cœur, merci.