Ce premier dimanche de l'Avent 2024, la pasteure Nathalie Chaumet revisite la controverse historique autour de la célébration de Noël dans la tradition réformée. S'appuyant sur un épisode méconnu de l'histoire protestante, elle rappelle comment certains théologiens, notamment à Genève et Neuchâtel, allèrent jusqu'à abolir la fête de Noël pendant près de deux siècles, par crainte des « superstitions ». Au cœur de ce débat se trouve la figure de Calvin lui-même, qui n'hésitait pas à traiter de « bêtes enragées » ceux qui accordaient une importance particulière au 25 décembre. La pasteure développe une réflexion nuancée, reconnaissant la pertinence théologique des réformateurs - pour qui seule Pâques comptait véritablement - tout en défendant la valeur des récits et des rituels de Noël. Dans un monde marqué par la violence, elle plaide pour une réhabilitation de cette fête, non comme obligation religieuse mais comme invitation à « grandir en humanité ». Sa méditation, tissant histoire, théologie et actualité, nous invite à redécouvrir le sens profond de l'Avent : faire place à l'autre et reconnaître la valeur inestimable de chaque vie.
Savoir accueillir la grâce de Dieu sur nos vies
Noël : Une Célébration Historiquement Contestée par les Réformateurs
Nous voici entrés dans le temps de l'Avent, une période qui est pour moi une source de très grande joie. J'aurais sans doute été bien malheureuse à l'époque où certains prédicateurs réformés allaient jusqu'à refuser de célébrer Noël. Comme le raconte le théologien André Gounelle, à Genève mais aussi dans le Comté de Neuchâtel, des théologiens réformés étaient si réfractaires à Noël que la fête y fut tout simplement abolie. Cette interdiction a duré près d'un siècle à Neuchâtel et presque deux siècles à Genève.
Pas de Noël, donc. Et même lorsque la fête fut rétablie, certains pasteurs, profondément attachés à la Réforme, s'appliquaient à ne pas dire un mot de la naissance de Jésus dans leur prédication du 25 décembre, un véritable exercice d'équilibriste.
La Théologie Réformée face à Noël : Entre Superstition et Primauté de Pâques
Pourquoi un tel choix ? Les réformateurs de la tradition de Farel et Calvin voyaient dans la fête de Noël un mélange de tradition et de superstition, qui détournait de l'espérance chrétienne de la Croix et du matin de Pâques. En effet, en théologie réformée, la seule fête qui compte réellement est celle de Pâques, car c'est elle qui éclaire l'espérance de la résurrection. Cette fête de Pâques n'est pas à vivre un seul jour, mais chaque jour qui nous est donné, chaque dimanche.
C'est pour cette raison que les réformateurs réprouvaient le jeûne du Carême. Selon eux, l'espérance de la résurrection doit être vécue dès maintenant, sans perdre un instant. Noël ne devait donc pas être une date plus importante qu'une autre.
Une prédication de Calvin sur ce sujet est particulièrement savoureuse. Alors qu'une foule nombreuse s'était déplacée pour le culte de Noël, au lieu de s'en réjouir, Calvin leur fit une véritable volée de bois vert. Il leur reprocha de ne pas être aussi nombreux les autres dimanches, dits ordinaires. Il leur dit : \\\"Si vous venez en foule à Noël, c'est donc que vous accordez plus d'importance à ce jour-là et c'est donc que vous faites preuve de superstition, voire d'idolâtrie.\\\"
Car, insistait le réformateur, \\\"un jour n'est point meilleur qu'un autre\\\". S'il reconnaissait qu'il n'était pas mauvais de lire le récit de la Nativité une fois par an, il traitait de \\\"bête\\\", voire de \\\"bête enragée\\\", celui qui accordait une importance particulière à ce jour. \\\"Si vous pensez que Jésus est né ce jour-là, vous êtes des bêtes\\\", disait-il à ses auditeurs. Le service de Dieu n'est pas celui d'un jour, et le Seigneur est là pour nous ôter toute occasion de superstition.
Une foi pour le quotidien
Je dois avouer que cette théologie me laisse perplexe. D'un côté, je suis entièrement d'accord avec Calvin : la foi n'est pas l'affaire d'un jour. Elle nous porte au quotidien de notre existence. Il a raison de dire que c'est dans la profondeur de ce quotidien, au cœur des difficultés, qu'il nous faut faire preuve d'espérance et de confiance, et non pas seulement au jour de Noël. En ce sens, je suis 100 % réformée.
Mais d'un autre côté, j'aime beaucoup Noël, ce qui me met dans l'embarras face aux propos de Calvin.
Aux Origines Incertaines du 25 Décembre
Il est vrai que les premiers chrétiens ne se préoccupaient pas de Noël. C'est seulement à partir du IIe siècle qu'on a commencé à réfléchir à une date pour la naissance de Jésus. Cette préoccupation ne faisait pas l'unanimité, car fêter les anniversaires était alors considéré comme une pratique païenne. De plus, nous ignorons totalement la date de naissance de Jésus.
Pendant longtemps, Noël a été associé à la fête de l'Épiphanie. C'est au IVe siècle, en 354, que le pape Libère a fixé la date au 25 décembre. Plusieurs explications sont avancées pour ce choix. La plus courante est que cette date correspondait dans le monde romain à la fête du \\\"Soleil invaincu\\\" (Sol Invictus), qui célébrait le retour de la lumière gagnant sur la nuit. Célébrer la naissance de Jésus ce jour-là avait du sens : c'était faire du Christ la source d'une autre lumière, une lumière d'espérance, et ainsi christianiser le monde païen.
Une autre hypothèse est liée à une croyance de l'époque selon laquelle les hommes célèbres mouraient le jour de leur conception. Si Jésus est mort sur la croix à Pâques, au printemps, il aurait donc été conçu à la même période, ce qui situerait sa naissance fin décembre. Ce ne sont là que des hypothèses, et il en existe d'autres. Une fois de plus, Calvin avait raison : cette date n'a aucun fondement historique.
De la sobriété des Évangiles au folklore de la Nativité
Au-delà de la date, les théologiens réformés dénonçaient surtout le risque de superstition lié à l'engouement pour Noël. Il faut reconnaître que cette fête a été la source d'un abondant folklore, souvent lié à des légendes qui ont magnifié les récits bibliques. On y a ajouté des détails descriptifs comme le bœuf et l'âne dans la crèche, et on a déployé une magnificence nouvelle, transformant par exemple les savants de l'évangile de Matthieu en rois mages, avec toutes les histoires qui les entourent. On s'est ainsi peu à peu éloigné de la sobriété des évangiles.
Ce folklore a aussi été nourri par les évangiles apocryphes, où la naissance de Jésus fourmille de détails plus surnaturels les uns que les autres. Pour éviter tout fétichisme devant l'enfant Jésus dans sa crèche, les réformateurs ont donc préféré supprimer purement et simplement Noël. Une approche radicale, mais c'était leur choix.
Au-delà de l'Histoire : Comprendre les Récits de la Nativité
Il importe de rappeler que ces récits de l'enfance que nous trouvons dans les évangiles ne sont pas une vérité brute, un récit historique des événements. Puisque nous ignorons la date de naissance de Jésus, nous ignorons encore plus ce qui s'est passé ce jour-là. D'ailleurs, tous les évangiles ne se préoccupent pas de sa naissance.
L'évangile de Marc, par exemple, passe entièrement sous silence la naissance de Jésus. Il débute d'emblée avec la prédication de Jean-Baptiste. L'évangile de Jean ne raconte pas non plus les circonstances de la naissance, mais nous offre son merveilleux prologue : \\\"Au commencement était la Parole\\\", un poème philosophique sur la manière dont le Christ incarne une parole de vie. Seuls Matthieu et Luc s'intéressent à la naissance de Jésus, mais leurs récits présentent des différences notables qui montrent bien qu'ils ne cherchent pas à faire une reconstitution historique. Si nous cherchions la vérité historique, nous ferions fausse route : est-ce les mages, comme le dit Matthieu, ou les bergers, comme le dit Luc, qui ont visité l'enfant ?
En réalité, ces récits sont déjà une prédication, une théologie. Une prédication par l'histoire. Imaginez que pour vous parler de la grâce de Dieu, je vous raconte une petite histoire, ou que je vous demande de monter une scène de théâtre sur ce thème. Nous obtiendrions des résultats très différents à partir d'un même message. Matthieu et Luc cherchent à nous faire comprendre pourquoi il y a là une bonne nouvelle, comment Jésus porte une parole de vie et d'amour au monde. Comment une parole peut s'incarner, c'est-à-dire toucher nos vies et devenir vie pour nous. Ces récits nous invitent à réfléchir à l'humanité de Jésus, à notre propre humanité, et au miracle que représente toute naissance.
Réconcilier Calvin et Luther : Faut-il Sauver Noël ?
Voilà donc ce qui explique le choix des théologiens réformés. Je précise que cela n'a pas été le cas de tous les réformateurs. Martin Luther, par exemple, n'a jamais envisagé de supprimer Noël. Au contraire, lorsqu'il était isolé au château de la Wartburg, il a ressenti le besoin d'aider les prédicateurs à retrouver le sens des récits bibliques, et il a commencé par écrire des sermons sur les textes de l'Avent et de Noël.
Nos théologiens réformés ont donc considérablement décapé Noël, parfois au point de faire disparaître l'œuvre elle-même. Ce fut le cas à Genève et à Neuchâtel, où les pasteurs ont tenté de convaincre les autorités civiles d'abolir la fête, la considérant comme une \\\"racine de la papoté\\\". Les autorités civiles se sont longtemps montrées récalcitrantes, craignant le scandale, mais les pasteurs ont fini par avoir gain de cause. C'est seulement en 1703, à la demande du Conseil de la ville, que Noël fut rétabli à Neuchâtel.
Faudrait-il donc renvoyer Noël aux oubliettes ? Renoncer à chanter les Gloria et la paix de Dieu ? Ne serait-ce pas infiniment dommage ? Au fil du temps, même Genève et Neuchâtel sont revenues à Noël, et les églises réformées ont renoué avec cette fête, accueillant même les coutumes du sapin et de la couronne de l'Avent. Elles ont renoué dans la liberté, qui est notre plus bel héritage de la Réforme. Chacun est libre de fêter Noël comme il le souhaite, pourvu qu'on n'y mette pas son salut. Faire de la couronne de l'Avent une obligation, c'est de l'idolâtrie. Mais la faire pour la joie simple de signifier la lumière dans la nuit, qu'est-ce qui nous en empêche ? Rien.
Pour concilier Calvin et Luther, je dirais que ces fêtes sont un peu comme nos temples. Objectivement, notre théologie nous dit que nous n'avons pas besoin de temples ; ce ne sont pas des lieux sacrés. Mais nous sommes bien contents d'en avoir pour faciliter nos rassemblements et nous offrir des lieux propices à la prière.
Il en va de même pour les fêtes. Calvin a raison, nous n'avons pas besoin de fêtes, et aucun temps n'est plus sacré qu'un autre. Un jour ordinaire a autant de valeur qu'un jour de fête. Cependant, n'est-il pas bon que le rythme du temps vienne stimuler notre foi, notre réflexion, et permettre nos retrouvailles familiales et ecclésiales ? N'en déplaise à Calvin, je crois que nous avons besoin de dates phares symboliques qui nous rassemblent et nous relancent.
La Force des Histoires : Le Sens Profond de Noël Aujourd'hui
Personnellement, dans la violence et la brutalité du monde, j'aime profondément ce temps de l'Avent et de Noël. Je crois aux histoires, à leur force transformatrice. Je crois à la force de ces récits qui nous font marcher à la suite des bergers ou des mages, et qui nous font réfléchir en images à la grâce de Dieu sur nos vies.
Bien que je ne souscrive pas à l'emballement commercial démesuré, j'aime que Noël ait un petit goût de fête, de cadeaux, de joie, d'émerveillement et de douceur. Cela nous réapprend l'incroyable don de la grâce de Dieu que ces récits cherchent à nous faire saisir. Ils nous rappellent que Dieu nous accueille dans son amour par-delà nos insuffisances, et que cet accueil nous invite à notre tour à mieux nous accueillir les uns les autres. La vocation de ces récits est de nous faire grandir en humanité.
Conclusion : Un Appel à Incarner l'Espérance de l'Avent
À l'heure où la violence se déverse de manière anonyme par des drones ou se décuple dans la haine des combats de proximité, ces messages bibliques ont plus que jamais du sens. Ils nous appellent à redécouvrir que chaque vie est précieuse. Ils nous invitent à grandir en humanité, non en force et en pouvoir. Ils nous invitent à reconnaître dans la plus grande fragilité, celle de l'enfant, le déploiement de la grâce de Dieu.
Noël raconte la conjonction du divin et de l'humain que le Christ incarne. Accueillir le divin dans l'humain, c'est donner de la valeur à la vie, c'est rappeler que toute vie compte. À la suite du Christ, nous sommes appelés à nous reconnaître enfants de Dieu et à reconnaître l'autre comme ayant la même valeur inestimable, ce qui nous invite à prendre soin les uns des autres.
Nous pouvons donc réhabiliter ce temps de l'Avent dans la joie et dans l'espérance. Donnons de l'espace et du temps à ces récits pour nous réapproprier la force des histoires et renouveler notre manière de vivre. Ce temps nous est donné pour faire place en nous à un autre que nous-même, pour laisser ces histoires nous déplacer et nous amener à chercher ensemble les chemins de la vie.
Amen.