Le puits du Petit prince et la Croix | Un été pour se ressourcer 3/4
Une soif bien loin des histoires d'amour
Alors oui, ce matin nous sommes bien loin des histoires d'amour que nous avons écoutées les fois dernières, bien loin du coup de foudre entre Jacob et Rachel, bien loin aussi des déboires amoureux de cette femme à la Samaritaine. Voici deux textes qui sont d'une certaine manière, peut-être, plus terre à terre. Et sans aucun doute beaucoup plus difficiles à entendre.
Sur la croix, la vie de Jésus s'efface dans la douleur extrême. Le corps déchiré, alors qu'il sait qu'il n'y a plus rien à espérer de cette vie, qu'elle s'échappe, Jésus fait une ultime demande. Il demande à boire. Il demande un geste d'offrande. Il demande une gorgée d'eau fraîche pour soulager peut-être l'intensité de la douleur. Une dernière soif, un dernier désir sur la croix.
Une soif qui, dans un premier temps, que nous pouvons considérer dans un premier temps, comme une soif vitale, finalement. Et ce besoin vital, c'est aussi ce qu'exprime le peuple au désert. Au désert, sans eau, le peuple sait qu'il va mourir. Il s'en prend à Moïse et à Aaron. À quoi bon s'être enfui d'Égypte pour mourir au désert ? Est-ce cela le projet de Moïse, conduire le peuple dans la sécheresse ?
Quand la soif exprime un danger vital
Oui, voici deux passages, deux passages bien terre à terre, où la soif n'est pas la joie de se désaltérer après une randonnée sous le ciel bleu au bord du torrent dans notre été. où la soif n'est pas non plus la joie de se désaltérer comme on déguste finalement un grand verre de citronnade bien fraîche, le soir dans la chaleur du jour, sous les grands arbres.
Non, ici, la soif vient exprimer la vie en danger. Boire est ce besoin vital que nous avons dans nos pays, la chance de satisfaire en tournant notre robinet. mais qui est un bien si précieux que les récits nous rappellent, un bien précieux où en certains lieux de notre planète, la moindre goutte compte. Chaque fois que je pense aux différents contextes de notre de nos sociétés, où d'une certaine manière pour les uns, et bien l'eau est plutôt en ce temps de l'été une une discussion autour de nos baignades, si je puis dire. Et où pour les autres, en d'autres lieux de notre planète, l'eau est une question fondamentale, cruciale. Et bien chaque fois que je pense justement, voilà, à ce contraste, me revient une scène d'un film que vous avez peut-être vu. C'est le film qui s'appelle Va, vis et deviens. un film qui relate l'histoire d'un enfant éthiopien qui arrive en terre d'Israël. Voilà qu'on lui donne une douche et sous la douche, paniqué, il tente de retenir par tous les moyens l'eau qui s'écoule. Car comment peut-on gaspiller cette eau si précieuse dans son pays ?
L'eau, un bien précieux et une source de conflits
Alors, je voudrais tout d'abord rester un peu terre à terre de ces récits. Nous ferons ensuite d'autres niveaux de lecture, des une lecture plus spirituelle. Mais il est bon aussi, avant de partir dans les hauteurs, les réflexions, d'entrer dans le texte tel qu'il nous dit. Ce texte, ces textes nous disent le besoin crucial que nous avons de boire pour vivre et ces textes mettent aussi simplement en valeur à quel point l'eau est un bien précieux qu'il nous faut préserver par tous les moyens. Alors aujourd'hui, voilà, jour de pluie, il pleut beaucoup, peut-être trop, nous espérons peut-être le soleil de l'été et l'eau peut peut-être nous sembler facile, simple à recevoir. Et pourtant, en tout temps, de toute manière, l'eau a toujours été un bien extrêmement précieux et aussi du même coup, une source de conflit.
Si vous relisez déjà les récits des Genèses, dont l'un se passe au bord du puits, enfin, plusieurs se passent au bord du puits, et bien, ces histoires de puits sont aussi sources de conflits. Il y est question de puits creusés par les uns et rebouchés par les ennemis du peuple. Être propriétaire d'un puits, déjà à l'époque, c'était s'assurer sa survie. Alors, bien sûr, nous avons vu et je vous l'ai redit, qu'il y a une symbolique spirituelle derrière le puits, mais le sens premier, le sens littéral, l'accès à l'eau est aussi important.
Et aujourd'hui encore, l'eau est d'autant plus, j'allais dire aujourd'hui encore, mais non, l'eau d'autant plus aujourd'hui, est un enjeu de conflit de plus en plus important. Lorsque plusieurs pays bordent un même fleuve, les retenues d'eau des uns en amont assoiffent les pays en aval. Alors oui, l'eau est un bien de plus en plus conflictuel. Et si l'on prend d'après le site de l'UNESCO, ne serait-ce que l'année 2022, eh bien, environ la moitié de la population mondiale a connu une grave pénurie d'eau pendant au moins une partie de l'année. Pénurie d'eau qui, bien sûr, aggrave les migrations.
Notre monde moderne assoiffé : le paradoxe de la technologie
Aujourd'hui, oui, l'eau est un défi considérable qui voilà, nous invite à réfléchir à nos capacités de coopération pour gérer ce bien. Alors le mot de coopération aujourd'hui, il est quasiment impossible à entendre, tant c'est plutôt une situation conflictuelle qui est sans cesse en jeu. Mais pourtant, pourtant, c'est bien le chemin qu'il faut tracer ou qu'il faudrait tracer pour préserver ce bien. Et cela, d'autant plus que l'évolution de notre société moderne est de plus en plus consommatrice d'eau. Si nous prenons, par exemple, l'intelligence artificielle, voilà, une évolution technique passionnante. Mais c'est aussi un coût en eau immense.
Alors, les chiffres sur l'amplitude d'eau nécessaire à une requête, j'en ai trouvé de toutes sortes. Donc, je serais bien incapable de vous dire quelque chose d'objectif. J'ai vu des chiffres qui oscillaient entre un demi litre d'eau par requête jusqu'à 3 litres d'eau par requête. Donc, je ne sais pas lequel est juste. Mais toujours est-il, voilà, que cette évolution de notre technique est consommatrice d'eau, à tel point qu'on lit, voilà, sur Internet que l'IA est assoiffée. Voilà, le savez-vous, notre IA est assoiffée. Quelle étrange manière de présenter la technique presque comme un être humain. Serions-nous plus concernés finalement par la soif de l'IA que par celle des hommes, des femmes et des enfants ?
Alors, faudrait-il pour autant renoncer à cette évolution technologique, à ce progrès ? C'est impossible, nous le savons bien, dans ce monde en évolution si rapide. et aussi simplement parce qu'il y a tant de promesses et tant de prouesses aussi en terme de savoir, par exemple, je pense notamment aux diagnostics médicaux. Quels progrès sont nous sont promis au travers de l'intelligence artificielle.
Mais sommes-nous cependant, quand même, en capacité, je dirais même en détermination de penser les deux ensemble, c'est-à-dire d'un côté le développement d'une capacité technique avec des promesses et des prouesses immenses, mais de l'autre aussi, la préservation d'un bien infiniment précieux. Serions-nous capables de penser une juste utilisation ? Alors peut-être me direz-vous, ça ne sert à rien parce que de toute façon, l'eau est gaspillée et puis il y a bien d'autres manières dont les milliers de milliers ou millions de mètres cubes utilisés pourraient être source de réflexion. Et grande, c'est vrai, est la tentation de balayer le sujet tant il est épineux.
La foi ancrée dans les réalités de l'existence
Cependant, il me semble que cela relève ou devrait relever de notre responsabilité collective et sociétale de réfléchir à ces questions, de mesurer, voilà, le prix de ce bien que nous utilisons parfois sans réfléchir. Et il me semblait que nous ne pouvions pas faire un été au bord de l'eau comme je vous le propose, sans prendre le temps, voilà, de poser aussi fondamentalement ces questions. Parce que bien sûr, les récits bibliques nous entraînent dans des discussions spirituelles. Mais ces discussions spirituelles, je dirais que elles ne sont possibles que si nous prenons en compte les réalités de notre existence.
Allez parler de Dieu à quelqu'un qui est en train de mourir de soif dans le désert, ça n'est pas du tout sa préoccupation. Sa préoccupation, c'est de trouver simplement de l'eau, de l'eau pour vivre, de l'eau vitale. Entrer dans la quête spirituelle nécessite de satisfaire aussi nos besoins premiers. C'était d'ailleurs par exemple toute la démarche de l'armée du salut et c'est encore par exemple toute la démarche de l'armée du salut qui veut donner du savon et du pain, voilà aux hommes et aux femmes pour qu'ils puissent ensuite chercher, avoir les moyens de chercher Dieu, de dépasser ces premiers besoins matériels. Ainsi, lire la Bible, ce n'est pas se détacher du monde, ce n'est pas effacer les questions terre à terre qui sont autant de défis pour notre vivre ensemble. Vivre sa foi, ça n'est pas un hors sol, voilà, avec les anges. Non, c'est sans cesse rappeler avec exigence la préservation des biens qui nous sont donnés et la nécessaire coopération, aussi utopique ce terme puisse-t-il sembler.
L'eau vive qui jaillit au désert
Mais revenons un peu plus à nos récits, à nos deux histoires et aussi donc à la quête spirituelle qu'elles ouvrent. L'une de ces histoires se termine bien. C'est celle du peuple au désert. Dans cette histoire, alors que le peuple est assoiffé, l'eau vive jaillit. Moïse prie Dieu et fait donc ainsi jaillir l'eau. Ainsi la mort recule, l'étape finalement au désert se termine bien. Et cela nous rappelle peut-être une autre histoire biblique que vous connaissez bien, celle d'Élie au désert. Vous savez qu'Élie est en fuite, il fuit la colère du roi Acab et de Jézabel. C'est au chapitre 19 du livre des rois. Il marche alors au désert vers la montagne de l'Horeb. Mais voilà qu'il se couche sous un genêt de guerre lasse et réclame la mort. Il s'endort. Mais un ange le réveille, un peu de pain et une cruche d'eau. Voilà ce que l'ange lui donne. Voilà de quoi poursuivre le chemin. Une cruche d'eau providentielle, au désert, Élie ne mourra pas, l'eau a ressuscité sa vie.
Le vinaigre sur la croix : geste de pitié ou d'humiliation ?
Voilà donc une des histoires, deux histoires donc qui se terminent bien, où l'eau jaillit, où la vie peut reprendre. Mais il y a cette autre histoire de la croix. Sur la croix, Jésus a soif. La gorgée d'eau d'un mourant, chacun sait qu'elle ne va pas lui rendre la vie. C'est simplement une offrande dans la souffrance. À cette demande, le soldat, institué dans sa fonction, donne à Jésus un peu de vin aigre ou de vinaigre, comme nous disons aujourd'hui. Alors, comment comprendre ce geste ? Quelle signification donner à ce geste du soldat qui donne du vinaigre à Jésus ?
Certains estiment que l'eau vinaigrée était une boisson fréquemment bue par les ouvriers agricoles. Dans le livre de Ruth et dans celui des nombres, l'eau vinaigrée est ainsi évoquée comme boisson reconnue comme désaltérante. D'ailleurs, l'évangile de Jean nous dit qu'il y avait là au pied de la croix, un vase plein de vinaigre. C'est donc effectivement, on avait sans doute l'habitude de ce breuvage. Il n'y aurait donc rien de particulièrement humiliant à donner du vinaigre à Jésus. Finalement, le soldat répond à la quête de Jésus et ce geste, si ce n'est pas un geste de compassion, serait en tout cas un geste normal. Cependant, si elle n'est ni eau ni vin, cette eau vinaigrée est quand même la boisson du pauvre, du travailleur. Alors mentionner ce vin aigre qui est donné à Jésus, peut-être que c'est une manière de renvoyer le lecteur à l'humanité de Jésus sur la croix en train de mourir. Voilà une première interprétation en buvant ce vin aigre, et bien, en nous racontant que Jésus boit ce vin aigre, eh bien, l'évangéliste insiste sur l'humanité de Jésus et sur ce geste ordinaire. Et finalement, le soldat serait peut-être pas quand même une figure de compassion, mais quelqu'un qui entend la quête de Jésus.
D'autres considèrent que cette éponge trempée de vinaigre qui est placée sur une branche d'hysope, si vous avez fait attention, évoquerait la purification des péchés que Jésus vient accomplir. En effet, dans le premier testament, c'est avec l'hysope que le peuple badigeonne les linteaux de ses portes avant de quitter l'Égypte pour échapper à la mort dont vont être victimes les nouveaux-nés égyptiens. C'est aussi avec un de l'hysope que l'on purifiait les lépreux. Ainsi, l'hysope était associé aux différents rituels de purification et donc mentionner cette éponge de vinaigre sur l'hysope, eh bien, ça serait une manière de nous renvoyer à l'action salvatrice du Christ sur la croix qui par sa mort nous délivre de nos péchés. C'est une autre lecture spirituelle possible.
D'autres considèrent que ce vinaigre est une ultime moquerie, complètement à l'inverse de la première interprétation. une ultime manière de tourner Jésus en dérision. Cette aigreur dirait la perversion des relations dont les humains sont capables. C'est vrai que nous savons que dans les contextes de violence, lorsqu'une personne participe à la mise à mort d'un être humain, et bien celle-ci est généralement entraînée dans une logique de violence décuplée, bien plus que de compassion ou de gestes ultimes de compassion dans la repentance. Alors, si nous regardons la manière dont les soldats se sont comportés jusque-là avec Jésus dans l'évangile, eh bien le récit nous dit qu'ils se sont plutôt acharnés sur lui, bien plus qu'ils n'auraient montré de possible compassion.
Interpréter l'Écriture par l'Écriture
Alors, comment interpréter finalement cette éponge pleine de vinaigre, voilà, sur une branche d'hysope ? Peut-être que les différents sens sont possibles et nous ne saurons jamais si c'était un geste qui relevait finalement de l'ordinaire ou si c'était une ultime moquerie. Mais cependant, nous avons quand même un indice qui nous est donné par la lecture. Les réformateurs dans la lecture biblique disaient que quand un texte est un peu obscur, quand on n'arrive pas à trouver le sens, et bien il faut interpréter l'écriture par l'écriture. Alors, je sais pas si c'est très clair ce que je vous explique là. Je vais vous donner un petit exemple peut-être qui vous permettra de comprendre. Imaginez que vous alliez chez votre analyste, si jamais vous avez un analyste, et que vous cherchiez à expliquer le sens d'un rêve, mais que ce rêve vous paraisse vraiment obscur, que vous n'y comprenez rien à ce rêve que vous avez fait et que vous vous dites que le sens de ce rêve vous échappe. Et bien peut-être qu'une des manières d'interpréter ce rêve serait de le mettre en relation avec d'autres rêves que vous auriez fait précédemment et qui peut-être vous donnerait des clés d'interprétation. C'est évidemment une des pistes manière de faire.
Et bien c'est exactement ce que propose de faire les réformateurs et c'est ce qu'on lit de la volonté de l'évangéliste Jean. car vous l'avez peut-être entendu, Jean nous dit qu'il s'agissait d'accomplir l'écriture. Autrement dit, ce geste au moment où Jésus boit cette eau vinaigrée, vient accomplir l'écriture. La soif de Jésus nous renvoie donc à d'autres références bibliques. Et le plus probable est que cette parole puisse renvoyer à deux psaumes, le psaume 22, par exemple, qui dit \"Tous ceux qui me voient se moquent de moi, ils font la moue, ils secouent la tête. Ma force s'en va comme l'eau qui s'écoule, j'ai la gorge sèche, ma langue se colle à mon palais.\" Oui, il est possible que Jésus évoque ce psaume 22, que le texte nous évoque ce psaume 22. Ou bien peut-être le psaume 69 qui dit \"Quand j'ai soif, il m'offre du vinaigre.\"
Voilà sans doute une clé d'interprétation qui nous ferait pencher alors pour la troisième piste d'interprétation qui serait que ce vinaigre qui est donné à Jésus serait un geste ultime d'humiliation et de souffrance. En tout cas, au-delà de ce conflit, enfin c'est pas un conflit mais de ce débat, voilà, d'interprétation, ce récit nous fait réfléchir finalement à ce que nous nous donnons à boire les uns aux autres. Et c'est peut-être le plus intéressant de notre réflexion.
Que nous donnons-nous à boire mutuellement ?
Sur la croix, Jésus exprime sa soif. Mais comme je vous l'ai dit, finalement cette soif est bien relative parce qu'elle va conduire de toute façon à la mort. Son besoin physique est d'être désaltéré, mais bien sûr derrière ce geste, il y a aussi une quête profonde, une quête de compassion, une quête d'amour, une quête de bienveillance, une quête de tendresse. Ce n'est rien ce geste de donner à boire. Et pourtant, c'est tout. Dans un geste, c'est vrai, on peut tout loger. Dans un geste, on peut loger tout l'amour et dans un geste, on peut loger toute la haine, toute la détestation. Oui, dans un geste se loge parfois toute notre humanité.
Alors, réfléchissons sur nous-mêmes, en humilité peut-être. Que nous donnons-nous à boire mutuellement dans nos relations ? Est-ce le vinaigre de la colère, de l'emportement qui rend la vie douce-amère ? Dans l'histoire du peuple au désert, c'est vrai, l'eau jaillit. Mais cette source va alors s'appeler Massa et Meriba, c'est-à-dire épreuve et querelle. Car le peuple a cherché querelle à Moïse et à Aaron et jusqu'à Dieu lui-même. Le peuple a été abreuvé d'eau vive, mais le souvenir, le souvenir, c'est celui de la violence, c'est celui de la querelle, c'est celui de la contestation. Alors oui, c'est parfois de violence que nous nous abrevons les uns les autres.
Je disais, je rappelais dans les épisodes précédents de notre série de cet été du mois de juillet, que nous sommes donc des êtres de parole et que nous avons besoin de paroles pour vivre. Et il nous faut aujourd'hui plus que jamais réfléchir à la teneur de nos paroles et ce à l'heure des réseaux sociaux. De quelles paroles nous abrevons-nous et abrevons-nous aussi notre jeunesse ? Est-ce d'une eau de querelle ? Est-ce d'une eau d'épreuve ? Est-ce d'une eau qui monte les uns contre les autres si facilement ? Est-ce de cette eau vinaigrée, si accessible sur nos réseaux qui vient creuser la haine et la détestation ? Nous sommes aujourd'hui dans une époque où les rapports se durcissent sans vergogne et où l'on ne cherche plus tant à creuser un puit ou s'abreuver ensemble, où l'on ne cherche plus tant à se rassembler autour d'un vivre commun qu'à imposer son désir propre, parfois en déversant un océan de paroles vinaigrées.
Au désert, le peuple a soif et Moïse lui donne à boire à Massa et Meriba. Mais en réalité, c'est d'une autre parole que Moïse va abreuver le peuple, une eau des paroles de la loi qu'il va recevoir juste après notre récit dans cette histoire. Sur la croix, Jésus lui-même a soif de paroles de vie, a soif d'amour et de tendresse. Il a soif de cette communion spirituelle à laquelle nous aspirons, que nous cherchons maladroitement dans nos temps de culte, dans nos temps de prière, dans nos temps où nous nous tenons ensemble les uns avec les autres pour chercher à dire l'amour que Dieu nous porte. Oui, jusqu'au bout, je crois que Jésus a soif d'aimer et d'être aimé, jusqu'au bout.
La sagesse du désert : le puits caché du Petit Prince
Alors, je vous emmène maintenant de manière peut-être un petit peu plus légère faire un détour par une autre histoire, une histoire qui n'est pas biblique mais qui fait partie du trésor de notre littérature. Cette histoire, vous la connaissez tous presque par cœur, c'est l'histoire d'un aviateur au désert. Dans ce désert perdu, notre aviateur n'est pourtant pas seul. Le voilà qui rencontre un enfant. On dit un petit prince. Ensemble, ils explorent toutes sortes de quêtes et de soif. Mais voilà que la soif physique refait surface. Et le petit prince propose à notre aviateur de chercher un puit. L'aviateur répond chercher un puit au désert, mais est-ce que ça n'est pas vain ? C'est comme finalement chercher une aiguille dans une botte de foin. Mais si cela contente le petit prince, alors oui, autant marcher, pourquoi pas ? Autant marcher au désert.
Voilà que l'aviateur, comme Jacob, comme la Samaritaine, comme Jésus, a soif au désert. Avec subtilité comme Jésus avec la Samaritaine, le dialogue va alors conduire l'aviateur mais surtout chacun et chacune d'entre nous à passer de la soif, ce besoin vital, à nos soifs, nos désirs, nos quêtes, quête d'amour, de joie, d'espérance. Et voilà que l'aviateur et nous-même, par la lecture, découvrons qu'il n'y a pas de plus belle eau pour abreuver sa vie que celle justement de l'amour et de l'amitié. En quête de ce puit providentiel, pas à pas, voilà que l'aviateur comprend que certes, nous avons besoin d'eau, mais aussi d'amour et que l'amour ne consiste pas dans les grandes déclarations. L'amour passe par nos gestes. Je disais que toute la vie est dans un geste parfois. Et bien l'amour passe par nos gestes, le soin d'une fleur, nous dit Saint-Exupéry, le soin d'un petit prince.
Avec le peuple au désert, avec Jésus sur la croix, et avec un petit peu de poésie, avec Saint-Exupéry, nous voici amenés à réfléchir, que voulons-nous nous donner à boire les uns aux autres et quel puit voulons-nous faire surgir au désert ?
Lecture : Ce qui embellit le désert
Je vous invite à terminer en écoutant justement ce passage au désert. C'est Juliette qui nous conduit dans cette lecture.
Nous en étions au 8ème jour de ma panne dans le désert, et j'avais bu la dernière goutte de ma provision d'eau. Il dit : \"J'ai soif aussi, cherchons un puits.\" Je suis un geste de lassitude. Il est absurde de chercher un puits au hasard dans l'immensité du désert. Cependant, nous nous mîmes en marche. Quand nous eûmes marché, des heures, en silence, la nuit tomba, et les étoiles commencèrent de s'éclairer. Je les apercevais comme en rêve, ayant un peu de fièvre à cause de ma soif. Les mots du petit prince dansaient dans ma mémoire. \"Tu as donc soif, toi aussi ?\", lui demandais-je. Mais il ne répondit pas à ma question, il me dit simplement : \"L'eau peut aussi être bonne pour le cœur.\" Je ne compris pas sa réponse, mais mais je me tus. Je savais bien qu'il ne fallait pas l'interroger. Il était fatigué, il s'assit, je m'assis auprès de lui, et, après un silence, il dit encore : \"Les étoiles sont belles, à cause d'une fleur que l'on ne voit pas.\" Je répondis \"Bien sûr\" et je regardais, sans parler, les plis du sable sous la lune. \"Le désert est beau\", ajouta-t-il, et c'était vrai. J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable, on ne voit rien, on n'entend rien, et cependant, quelque chose rayonne en silence.
\"Ce qui embellit le désert\", dit le petit prince, \"c'est qu'il cache un puits quelque part.\" Je fus surpris de comprendre soudain ce mystérieux rayonnement du sable. Lorsque j'étais petit garçon, j'habitais une maison ancienne, et la légende racontait qu'un trésor y était enfoui. Bien sûr, jamais personne n'a su le découvrir, ni peut-être même ne l'a cherché. Mais il enchantait toute cette maison. Ma maison cachait un secret au fond de son cœur. \"Oui\", dis-je au petit prince, \"qu'il s'agisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible.\" Comme le petit prince s'endormait, je le pris dans mes bras et me remis en route. J'étais ému. Il me semblait porter un trésor fragile. Je me disais encore : \"Ce qui m'émeut si fort de ce petit prince endormi, c'est sa fidélité pour une fleur, c'est l'image d'une rose qui rayonne en lui comme la flamme d'une lampe, même quand il dort.\" Et, marchant ainsi, je découvris le puits au lever du jour.