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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

À la source des Noces de Cana | Un été pour se ressourcer 4/4 | Pasteure Nathalie Chaumet

Dimanche 27 juillet 2025 à 10h30
Nathalie Chaumet
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

 

Un miracle d'enfance : l'eau mystérieusement changée en vin

L'histoire de l'eau mystérieusement changée en vin est très connue. C'est un récit qui évoque beaucoup de souvenirs, notamment des souvenirs enfantins. Quelle joie de mimer ou de mettre en scène cette histoire avec les enfants de l'éveil biblique, par exemple. Quelle joie de voir leurs yeux écarquillés quand le pasteur ou le moniteur parvient à changer l'eau en vin d'un tour de passe-passe assez facile à réaliser.

Oui, quelle joie de voir les enfants qui écarquillent les yeux, même si bien sûr la plupart ne sont pas crédules, mais applaudissent à deux mains devant ce petit miracle. On peut alors imaginer la joie d'autant plus grande des convives à la fête du mariage qui, eux, boivent réellement quelques gorgées d'un vin transformé, et d'un très bon vin.

Le premier des sept signes : une nouvelle création dans l'Évangile de Jean

Bien sûr, il s'agit là de bien autre chose qu'un tour de passe-passe. Oui, Jésus change l'eau en vin, mais nous sommes dans l'évangile de Jean. Et dans l'évangile de Jean, tout est extrêmement symbolique, source de réflexion et passionnant à travailler.

Dans l'évangile de Jean, nous sont racontés sept signes ou miracles de Jésus. Sept, pas un de plus, pas un de moins. Pourquoi l'évangéliste Jean choisit-il sept signes ? Le chiffre est facile à comprendre : il évoque la création. C'est donc une manière de dire que Jésus vient faire œuvre nouvelle, qu'il vient poser une création renouvelée.

Et ce premier signe, cette eau changée en vin, est en quelque sorte la porte d'entrée dans cet évangile. On imagine bien donc que c'est là un signe essentiel, puisque c'est le premier des sept signes qui seront réalisés.

Au-delà de l'anecdote : quel est le sens essentiel de ce miracle ?

Nous pouvons nous interroger, nous lecteurs d'aujourd'hui. Finalement, qu'y a-t-il d'essentiel dans le fait de changer l'eau en vin ? N'avons-nous pas rappelé au contraire la semaine dernière à quel point l'eau est un bien précieux ? Alors à quoi bon la changer en vin ? Et puis, finalement, est-ce grave de manquer de vin à une noce ? Est-ce là l'essentiel ? L'essentiel n'est-il pas ailleurs dans l'amour qui unit un couple ?

Chaque fois que je prépare des mariés, je leur rappelle que les conditions matérielles de leur mariage ne sont pas si importantes que cela. Que peut-être il pleuvra, qu'il ne fera peut-être pas si beau, et que si le plateau des petits fours vient à être renversé, eh bien ça n'est pas grave, car l'essentiel est dans la joie partagée avec les amis et la famille.

Mais lorsque je vois tout le soin, la démarche, l'engagement qu'ils mettent pour préparer ce grand jour, ce jour J, oui, nous comprenons qu'il importe que les invités ne manquent de rien, qu'ils se sentent bien reçus. Cela dit, quand même, nous pouvons nous interroger : Jésus n'a-t-il pas mieux à faire que de changer l'eau en vin et de contribuer d'une certaine manière au taux d'alcoolémie des convives tard dans la soirée ?

C'est le premier signe dans l'évangile de Jean, donc un signe important. N'aurait-on pas pu penser que Jésus aurait mieux fait de poser un signe de guérison pour une personne paralysée, pour un aveugle ou que sais-je ? Cela n'aurait-il pas été infiniment plus important que de commencer avec une noce où l'on vient à manquer de vin ?

Le symbole de l'alliance renouvelée en Christ

Comme je vous le disais, tout est symbole dans l'évangile de Jean et cette fête est bien sûr à interpréter. De quoi est-il donc question ? Tout d'abord, il est question d'un mariage. Tiens, tiens, nous retrouvons donc le thème de l'amour, le thème de l'alliance. Nous ne sommes pas si loin du coup de foudre amoureux de Jacob et Rachel et des amours déçus de la samaritaine.

Nous avons compris maintenant que dès lors qu'il est question d'amour, de couple, d'alliance conclue, il est question de cette alliance que Dieu cherche à conclure avec nous. Et nous voyons bien que dans cette histoire, ce ne sont pas les mariés qui sont au centre. Celui qui est au centre de l'histoire, c'est Jésus.

C'est donc une manière de nous dire qu'il est question d'une alliance, une alliance nouvelle ou renouvelée en Christ, et que Jésus, en changeant l'eau en vin, vient manifester une œuvre nouvelle. D'une certaine manière, dans cette histoire, Jésus va devenir le grand chambellan, le maître de la fête. Voilà donc une histoire par laquelle Jean cherche à nous dire que Jésus vient faire alliance nouvelle, qu'il vient renouveler notre relation à Dieu.

Des jarres d'eau à l'abondance du vin : le passage de la loi à la joie

C'est justement ce qu'exprime l'eau des jarres dans ce récit. L'eau est souvent associée au symbole de la parole, mais c'est l'eau vive, l'eau qui jaillit, l'eau à laquelle il faut puiser. Ici, ce n'est pas une eau vive. Ce n'est pas une eau qui jaillit. C'est une eau enfermée dans ces grandes jarres.

À quoi servaient ces grandes jarres ? Elles étaient utilisées pour toutes les ablutions de la vie quotidienne, pour tous les rites de purification de la vie de ce temps-là. C'est l'eau, on peut le dire, des commandements de purification à appliquer. Six jarres. Six, c'est sept moins un. C'est le presque achevé. Le chiffre six vient évoquer ce qui est presque complet, mais quand même l'incomplétude.

Que manque-t-il donc dans notre histoire, que Jésus vient-il accomplir ? On estime que ces très grandes jarres contenaient plusieurs centaines de litres d'eau qui sont donc changés en vin. Jésus transforme donc cette eau en vin et le vin va couler à flot, comme dans d'autres récits, le pain sera multiplié en surabondance. Il y a donc non seulement ce qui est nécessaire au bon achèvement de la fête, mais il y a bien plus encore. Il y a l'abondance, la surabondance. La fête peut durer, le nombre des convives peut augmenter, le vin ne viendra pas à manquer.

Que symbolise le vin ? Dans la Bible, le vin ne représente pas d'abord le danger de l'ivresse, même si la Bible ne l'ignore pas, puisqu'elle nous raconte par exemple que Noé s'enivre. Mais le vin dans la Bible symbolise d'abord la joie. En changeant l'eau en vin, Jésus annonce d'une certaine manière qu'au-delà du strict respect de la loi, il cherche à nous conduire sur un chemin de joie intérieure profonde qui transcende loi et commandements, qui vient donner le goût d'un accomplissement.

Il ne s'agit pas de dire qu'il ne faut rien accomplir de la loi, mais que l'on peut vivre sa foi de différentes manières. On peut la vivre dans une observance stricte, fatigante et lourde, ou on peut la vivre avec la joie de faire signe, la joie d'entrer dans un petit goût de royaume déjà ici-bas. C'est ce que Jésus cherche à pointer. Par-delà la loi, ce qui compte le plus, c'est ce mouvement de la foi, de l'espérance au plus profond de nous-mêmes. Dans la foi, ce qui compte, c'est ce qui nous réjouit.

Le troisième jour : une préfiguration de la joie de Pâques

Au début du récit, une petite indication nous est donnée : la scène se passe le troisième jour. Lorsqu'on relit le début de cet évangile, à quoi correspond ce troisième jour ? C'est un peu obscur. L'évangéliste ponctue chaque étape par l'expression \"le lendemain\". Après quel lendemain ce troisième jour se situe-t-il, nous l'ignorons.

Mais nous savons bien sûr, a posteriori, que le troisième jour vient signer la victoire de la vie sur la mort, la victoire de Pâques, de la sortie du tombeau sur le corps crucifié. Oui, le troisième jour évoque déjà, dans l'évangile de Jean, Pâques et la promesse de la résurrection.

La joie intérieure profonde que Jésus vient manifester découle de cette espérance-là. Alors que Jésus inaugure son ministère, déjà, Pâques est là comme préfiguré. Qui évoque la résurrection évoque nécessairement aussi la crucifixion ; pas de victoire sur la mort sans mort traversée. Mais l'évangéliste rappelle que la joie que Jésus vient donner en abondance n'est pas une joie factice qui ferait fi des difficultés de notre existence. Ce n'est pas une joie qui ignorerait les drames de la vie. C'est une joie qui s'inscrit au cœur même de ces drames, dans l'espérance d'une vie plus forte que la mort. C'est dire si, finalement, ce premier signe n'est pas futile, mais au contraire, riche de sens. Signe d'une nouvelle alliance, il invite d'emblée le lecteur à vivre dans la joie de Pâques malgré les aléas, les difficultés que nous traversons.

Le rôle de Marie : l'initiatrice du ministère de Jésus

Peut-être avez-vous remarqué que Jésus n'accomplit pas ce premier signe de lui-même. C'est Marie qui vient lui dire que le vin vient à manquer. J'aime le fait que ce soit ainsi Marie qui vienne solliciter son fils. D'une certaine manière, cela me donne l'impression qu'elle le met au monde une seconde fois. Marie exhorte Jésus à prendre la place qui l'attend. Elle lui jette la perche que Jésus semble dans un premier temps refuser avant finalement d'accomplir ce signe.

Je me dis que finalement, c'est vrai pour nos vies aussi. Parfois, nous avons besoin d'être incités ou suscités par quelqu'un d'autre. Nous avons besoin d'être appelés à telle ou telle tâche pour que nous puissions nous révéler à nous-mêmes. Oui, parfois nous avons besoin de la parole d'un autre, même simplement pour oser témoigner ou nous mettre en chemin dans la foi. C'est un accompagnement les uns avec les autres pour que cette parole devienne vivante, pour qu'elle prenne le goût de la joie, de l'espérance chrétienne.

Les Noces de Cana de Véronèse : une lecture picturale du miracle

Un détour par un tableau très connu de Véronèse peut enrichir notre lecture. Véronèse, peintre attitré de la cité de Venise au 16e siècle, a connu un immense succès. \"Les Noces de Cana\" est une commande du monastère bénédictin San Giorgio Maggiore à Venise. C'est une œuvre monumentale de 9 mètres de long et plus de 6 mètres de haut, la plus grande toile du Louvre.

Cette peinture fourmille de personnages, on en compte environ 133. D'emblée, cela m'évoque l'idée que ce vin de l'abondance peut régaler autant de convives que l'on souhaite, une manière de dire que nous sommes tous accueillis à la table du Christ, sans limite.

À droite du tableau, on verrait les moines bénédictins qui ont commandé l'œuvre. À gauche, des convives aux costumes somptueux représentent sans doute les dignitaires de l'époque, peut-être même Charles Quint. Cela signifie que les plus grands comme les hommes de prière sont invités. Au centre, nous voyons le Christ auréolé, avec à ses côtés Marie et les disciples. Devant eux, des musiciens, dont Véronèse lui-même peint en blanc. La scène est une fête fastueuse, loin du petit village de Cana, représentant tout le faste de Venise pour illustrer l'opulence du vin transformé.

Mais le regard est emmené vers le haut, par la balustrade et les hautes colonnes, vers un ciel où volent des oiseaux. Cela nous invite à nous élever au-delà du terre-à-terre, vers Dieu. Le miracle est visible à droite, où un serviteur verse l'eau changée en vin. Mais c'est le Christ au centre qui est la clé. Au-dessus de lui, un homme armé d'un grand couteau prépare la viande, une allusion au sacrifice de Jésus, l'Agneau de Dieu. Marie, avec son voile noir, annonce déjà le deuil à venir. Un sablier sur la table rappelle que le temps de la fête est compté. Ce tableau mélange donc la joie de la fête et la préfiguration de la Passion.

Fidélité et interprétation : tricoter le récit biblique avec notre histoire

Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que Véronèse ne peint pas la scène comme si elle se passait à Cana en Galilée. Quelques années plus tard, il devra d'ailleurs comparaître devant l'Inquisition qui lui reprochera son manque de fidélité au récit biblique. Pour lui, il fallait peindre ce que l'on ressent du récit biblique. Ce mélange des genres est très intéressant.

N'est-ce pas ce que nous faisons lorsque nous lisons notre Bible ? Cette histoire vieille de 2000 ans, impossible de la revivre à l'exact. Nous la tricotons avec notre propre histoire, nous cherchons les résonances de l'amour et de la joie. Le peintre choisit de tricoter le récit avec son contexte. Cela est important, car la fidélité à l'Évangile n'est pas la reproduction à l'identique. La fidélité, c'est de permettre le déploiement du sens en chacun de nous. La fidélité, c'est de rester fidèle à la force transformatrice de l'évangile qui naît de la joie et de l'espérance.

Demeurer dans l'amour : un appel à la joie complète

Terminer ce cycle par l'épisode de Cana, c'est un peu pour chercher à vous envoyer dans la joie. Pas n'importe quelle joie, bien sûr. Mais la joie particulière, intérieure, profonde de l'espérance, qui ne fait pas fi des larmes, des drames, des épreuves. C'est la joie de se savoir chéri de Dieu en tout temps, dans la vie comme dans la mort.

L'évangile de Jean n'est pas un évangile hors sol. Ce récit des noces de Cana ne fait pas fi de la souffrance et de la mort. Mais c'est aussi un évangile qui, malgré les dimensions tragiques de notre vie, insiste sur cette joie profonde qui naît de la résurrection. Cette clé de lecture se retrouve au chapitre 15 de l'évangile de Jean, qui reprend le thème de la vigne et du vin. C'est à nouveau de joie qu'il s'agit. Jésus invite à demeurer dans son amour et il dit : \"Je vous ai dit cela afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.\"

Nous terminons avec cette lecture de quelques extraits du chapitre 15 de l'Évangile de Jean :

\"Je vous aime comme le père m'aime. Demeurez dans mon amour. Si vous obéissez à mes commandements, vous demeurez dans mon amour comme moi j'obéis au commandement de mon père et que je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. Le plus grand amour que quelqu'un puisse montrer, c'est de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteur parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous appelle amis parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon père. Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisi. Je vous ai chargé d'aller, de porter des fruits et des fruits durables. Alors, le père vous donnera tout ce que vous lui demanderez en mon nom. Ce que je vous commande donc, c'est de vous aimer les uns les autres.\"

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