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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

Du doute à la foi. L'itinéraire spirituel de Naaman le Syrien

Dimanche 19 octobre à 10h30
Nathalie Chaumet
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

Une Fable Biblique aux Multiples Niveaux de Lecture

Voilà, une petite histoire que j'aime beaucoup. Je l'aime beaucoup, tout d'abord parce que c'est une histoire et que comme toute histoire, elle offre différents niveaux de lecture, ce qui me passionne. Mais cette histoire particulièrement est d'une richesse incroyable que j'espère donc vous faire découvrir ce matin.

Alors tout d'abord, vous aurez sans doute noté qu'il y a deux histoires en une. La première, c'est celle de Naaman, la seconde, c'est celle de Guéhazi. C'est une histoire en double. Un petit peu si vous le voulez, comme dans les contes. Vous savez, dans les contes, il y a des archétypes, la jeune fille douce et parfaite à tous égards, et la méchante sœur ou alors la fée et la sorcière, ou bien le prince charmant et le dragon ou la jeune fille et la méchante belle-mère, et cetera.

Les contes nous présentent souvent des personnages aux traits saillants en noir et blanc pour mieux permettre aux enfants et peut-être aussi à nous-mêmes, de distinguer le bien du mal. Nous verrons qu'il y a un peu de cela dans notre histoire.

Naaman : Au Cœur du Conflit, un Ennemi Honorable

Mais tout d'abord, je vous propose d'entrer dans le pas à pas de cette histoire pour en découvrir toute la profondeur. Alors le cadre de notre histoire est le conflit entre le peuple d'Aram, Aram se situe dans l'actuelle Syrie, donc le peuple d'Aram et le peuple d'Israël vers le 9e siècle.

Notre histoire commence avec ce personnage important Naaman. Naaman est général du peuple d'Aram, ce qui correspond donc comme je vous le disais à une partie du territoire syrien. Il est donc la figure de l'étranger. Il est pour le peuple d'Israël, la figure de l'ennemi, celui dont on se méfie, celui qui ne partage pas la même foi, celui qui appartient à un peuple rival dans une guerre de territoire.

D'ailleurs, l'un des personnages secondaires est une jeune fille emmenée captive et devenue servante de la femme de ce général. Alors, avant d'aller plus loin, je prends le temps cependant de m'arrêter quelques instants.

Cette histoire de guerre, de guerre de territoire, cette histoire de la violence qui évoque la violence des conflits. Cette histoire où certains sont pris en otage, réduit en captivité, emprisonné ou réduit en esclavage, n'est pas sans faire écho bien sûr à bien des situations aujourd'hui et peut-être plus particulièrement le conflit israélo-palestinien. Bien sûr, la Syrie, ça n'a rien à voir avec la Palestine, mais cependant, nous voyons déjà toute la violence qui peut être à l'œuvre entre deux populations.

Une première étape dans notre lecture consisterait peut-être, malgré l'impuissance qui est la nôtre, à cependant refuser l'indifférence et à nous arrêter, à prendre le temps de la prière pour ces peuples, pour que des hommes et des femmes, instruments de paix, puissent se dresser, pour que cesse peut-être un jour, c'est notre espérance, cette logique de violence, de destruction et d'éradication de l'autre.

Le Voyage de la Foi Face au Mur de la Désillusion

Nous allons voir d'ailleurs que l'histoire va renverser toutes les catégorisations de logique de l'ennemi et nous inviter à dépasser nos logiques d'appartenance qu'elles soient religieuses ou nationales. En effet, Naaman, cet étranger, cet ennemi n'est pas un soldat sans vergogne. Il est loué dans notre histoire pour sa vaillance. C'est un homme de courage et d'engagement au service de son peuple. Être étranger au service de son propre roi ne fait pas de lui un homme sans foi ni loi.

De lui, le mot à mot dit qu'il a les faces relevées, ce qui veut dire qu'il jouit d'une haute reconnaissance. Notons d'ailleurs déjà que la victoire qu'il a gagnée sur Israël est attribuée à Dieu, ce qui nous présente déjà avec peut-être un peu d'avance sur notre récit, un Dieu qui dépasse les frontières, puisqu'il semble déjà accompagner Naaman. Cependant, Naaman, malgré tout son prestige est malade. On dit qu'il est lépreux.

Alors, il n'est pas certain qu'il est réellement la lèpre telle que nous l'entendons aujourd'hui, car il ne semble pas vivre en isolement comme c'était le cas de tous les lépreux qui se voyaient immédiatement bannis de toute vie sociale. La maladie en était-elle à son début ou bien était-il atteint d'une vilaine maladie de peau qu'on peinait à l'époque à qualifier. Nous ne le savons pas. Mais en tout cas, la souffrance de Naaman est suffisamment importante pour qu'une jeune servante du peuple d'Israël, capturée donc lors des conquêtes, s'en émeuve.

Elle parle alors du prophète Élisée à sa maîtresse. Cette jeune fille fait preuve d'une incroyable empathie, il faut bien le dire. Alors aujourd'hui, certains diront peut-être qu'elle était atteinte du syndrome de Stockholm, ce syndrome où l'on finit par prendre fait et cause pour son geôlier. Personnellement, je crois plutôt que sa réaction nous rappelle que bien souvent, dans la maladie, dans l'épreuve, toutes les frontières tombent et c'est ce que l'empathie de cette jeune fille vient ici exprimer.

Alors Naaman a l'immense chance de bénéficier du plus haut appui. Car le roi d'Aram propose son entremise et l'envoie vers son rival, le roi d'Israël, mandaté de sa requête, le guérir. Pour Naaman, bien entendu, cette lettre est une lettre de protection, elle lui garantit l'immunité alors qu'il traverse le pays d'Israël. Souvenons-nous que la guerre sévit entre les deux peuples.

Le roi d'Israël lui est au désespoir. Il craint un piège, vous l'avez entendu, et une reprise de la guerre. Oui, c'est vrai, il n'est pas toujours facile dans le conflit de savoir si les requêtes de paix sont avérées et réelles. Heureusement, Élisée vient sauver la situation. Il invite le roi à lui renvoyer Naaman.

Petit aparté, les exégètes voient dans ce passage le moyen pour le narrateur d'affirmer la supériorité du pouvoir prophétique sur le pouvoir royal. Mais voilà que Naaman se rend donc chez Élisée. Dans ce voyage qu'il a entrepris du lointain de ce pays d'Aram, dans ce voyage, donc, il a entrepris, ce voyage qui a pour chemin l'espoir, chaque pas compte. Chaque pas est un pas de foi.

Chaque pas est un pas qui fait le pari de la confiance. À l'issue de ce grand voyage, qui est, vous l'aurez compris, tout autant un voyage intérieur, l'espoir va soudainement prendre le visage de la désillusion. Car Élisée va tenir Naaman à bonne distance. Il ne le reçoit même pas. Lui, dont on disait, je parle de Naaman, qu'il a les faces relevées, et bien il n'est même pas envisagé au sens premier de ce mot, il n'est pas même regardé.

Élisée se contente de lui envoyer un serviteur lui dire d'aller se baigner sept fois dans le Jourdain. Alors, j'aime bien ce passage et je m'y arrête un petit peu parce que c'est un passage qui évoque les désillusions que nous pouvons traverser parfois. C'est un passage qui évoque le fossé qu'il y a parfois entre nos attentes, nos espoirs et la réalité brute.

C'est un passage qui nous parle de nos projets et des désillusions qu'il faut parfois affronter alors que nous sommes dans l'enthousiasme de ce projet. Il y a bien des situations auxquelles nous pouvons penser, ça peut être tout simplement un voyage que nous avons tant rêvé, tant attendu et où là, dans le lointain de son voyage, soudainement l'on tombe malade et l'on ne peut profiter de rien ou alors des problèmes d'avion ou que sais-je encore.

Mais il y a aussi des désillusions plus cuisantes. Pensons au temps des études, parfois lorsqu'on se lance dans les études, on peut rêver une profession. Et parfois, alors parfois c'est le cas bien heureusement, et j'encourage tous les étudiants, bien entendu. Mais il arrive aussi que parfois la réalité ne soit pas à la mesure des espoirs, des des espérances. Parfois un échec ferme une porte, parfois le métier se révèle plus décevant que ce qu'on avait pensé, ou alors parfois simplement les relations dans un service sont délétères.

Voilà, la réalité n'est pas toujours à la mesure des espoirs. Alors comment réagissons-nous face à la désillusion? Est-ce le découragement, l'abattement, l'envie de tout abandonner? Est-ce la colère envers un système, une institution, une équipe? Ou cherchons-nous les moyens de transformer la réalité? Ou sommes-nous simplement dans l'acceptation?

Le Choix de l'Humilité : Écouter la Voix des Petits

Dans notre histoire, Naaman est indigné, vous l'avez entendu, il est en colère. Il exprime toutes les projections, tous les espoirs, toutes les attentes qui avaient été les siennes. Il pensait que le prophète Élisée sortirait devant lui, il pensait qu'il toucherait les endroits malades, il pensait qu'il ferait des prières incantatoires. Et rien de tout cela. Aucun spectaculaire, pas même une rencontre avec ce prophète pour lui qui est venu de si loin.

Naaman vit un temps de confrontation au réel. Le réel, c'est que le prophète n'est pas hospitalier et il n'est pas accueilli à bras ouverts. Alors dans cette histoire, il n'y a rien de grave, Naaman n'a rien perdu, il peut rentrer chez lui tel qu'il est venu, mais oui, simplement le réel n'est pas à la hauteur de ses espérances. Alors nous pouvons nous interroger, pourquoi Élisée marque-t-il cette distance?

Lui, le prophète au service de Dieu, ce Dieu qui pourtant nous invite à partager l'amour, l'hospitalité. Nous sommes très très loin par exemple de l'histoire d'Abraham. Abraham qui avait accueilli au désert les trois étrangers de passage dans sa tente. L'inhospitalité du prophète peut nous étonner. Mais souvenons-nous. Souvenons-nous que Naaman est un général en chef des troupes ennemies.

Il est venu de toute sa hauteur et de toute sa puissance en passant par le roi lui-même. Et le récit insiste sur ce prestige. L'histoire nous dit qu'il se tient devant la maison du prophète avec ses chevaux et son char. Même si Élisée a choisi de le recevoir, sa présence s'est cependant imposée à lui. Et puis Naaman est sans doute aussi un homme contagieux. Élisée choisit peut-être une distance prudente.

Cependant, on peut quand même penser qu'il aurait pu sortir dehors, ne serait-ce que sur le pas de sa porte pour parler au loin à ce malade. Car si jamais il craignait de courir un danger, ce n'est quand même pas très valeureux d'envoyer son serviteur parler à sa place. Je crois que c'est plutôt un choix délibéré de la part d'Élisée pour signifier que Naaman ne lui en impose pas, même s'il est venu avec toutes ses richesses, tous ses chars, tous ses chevaux.

Donc Naaman trouve porte close et il reçoit ce seul message, va te baigner dans le Jourdain. Alors cela paraît simple, trop simple pour être vrai. Et d'ailleurs Naaman le dit tout de suite, s'il fallait que je me baigne dans un fleuve, alors j'aurais mieux fait de me baigner dans les fleuves syriens. En effet, les fleuves, les eaux des fleuves syriens avaient une belle réputation alors que les eaux du Jourdain n'avaient pas la pureté de ces fleuves syriens.

Les eaux du Jourdain étaient beaucoup moins transparentes, voire même boueuses. Naaman a donc ainsi l'impression que l'on se moque de lui. Peut-être se sent-il profondément humilié. Alors après la jeune servante du début de notre histoire, ce sont d'autres personnages secondaires qui vont faire avancer cette histoire. Ce sont eux, les serviteurs qui vont empêcher l'histoire de se refermer d'un seul coup.

Les serviteurs de Naaman l'interpellent, mais si le prophète t'avait demandé quelque chose de difficile, ne l'aurais-tu fait ? Pourquoi ne pas le faire puisque c'est une chose si simple ? Naaman doit faire un choix, un choix, un véritable choix intérieur. Il doit choisir quelle voix il écoute. Il doit choisir s'il écoute sa propre voix, c'est-à-dire la voix de sa fierté, la voix de son orgueil, la voix d'un homme qui refuse de ne pas être traité en considération avec son rang.

Ou alors s'il accepte, comme il l'a fait en se mettant en route, d'écouter la voix des plus petits, la voix de ses serviteurs, et par leur intermédiaire, la voix du prophète et de son Dieu. Oui, va-t-il écouter la voix de ceux et celles qui peut-être sont en prise directe avec la vie, avec le réel dans le quotidien de celle-ci ? C'est un choix décisif qui nous pose à nous-mêmes une question qui serait l'objet d'une autre prédication.

Quelle parole pour nous est digne de confiance ? À quelle parole pouvons-nous, voulons-nous nous fier dans nos vies ? Mais poursuivons.

Se Baigner dans le Jourdain : Un Chemin vers la Renaissance

Finalement, Naaman va aller se baigner dans le Jourdain. Alors pour aller se baigner dans le Jourdain, les exégètes racontent qu'il faut en réalité revenir sur ses pas en arrière, plusieurs dizaines de kilomètres en arrière. Et je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est comme si Élisée demandait à Naaman de se retourner sur le chemin qu'il a parcouru, de rentrer en lui-même et peut-être de retrouver la trace de son existence.

Naaman va se baigner sept fois. Cela peut sembler bizarre, voire superstitieux. Pourquoi ne pas simplement se baigner de manière prolongée dans le fleuve ? À quoi bon se baigner à sept reprises ? Nous ne savons pas pourquoi Naaman va être là guéri. Il y avait-il dans les eaux du Jourdain une composition apaisante comme dans certaines eaux thermales ? Ce qui m'intéresse, c'est la dimension symbolique de ce geste répété qu'Élisée demande donc à Naaman.

Tout d'abord, pour se baigner, il faut faire une chose essentielle, première, évidente, il faut se mettre à nu. Se mettre à nu, se dépouiller de tous nos oripeaux, de toutes nos identités superposées, se défaire peut-être des pelures d'oignons que nous présentons au regard les uns des autres. Si j'imagine cela pour moi-même, par exemple, et bien se mettre à nu dans le Jourdain, ça veut dire se défaire de toutes mes identités, se défaire de mon identité pastorale, de mon identité d'épouse, de mère de famille, de fille, d'enfant de mes parents, de sœur, d'amie, et cetera.

Être à nu dans une eau boueuse qui sans aucun doute évoque peut-être la glaise des origines, la fragilité de notre humanité, peut-être quelque chose de très primitif en réalité. Ou est-ce que ces eaux boueuses pourraient représenter notre inconscient, ce qui reste caché à la surface de notre vie. Faudrait-il ainsi plonger en nous-mêmes pour chercher d'où nous venons, ce qui est au cœur de notre existence, ce qui nous fait vivre.

En tout cas, c'est une démarche en humilité. Il me semble que Naaman redécouvre son son humanité avec ce mot qui nous dit aussi l'humus de notre vie, qui évoque cette poussière de terre qui nous rappelle que nous sommes tous et toutes des vases d'argile. Se baigner dans le Jourdain, c'est donc quitter tous les piédestals, toutes les élévations. Souvenez-vous de Naaman, on disait qu'il avait les faces relevées.

Et bien il faut là qu'il s'abaisse, qu'il s'abaisse en lui-même. Je crois qu'Élisée n'inflige pas une humiliation à Naaman, il l'envoie sur un chemin d'humilité. Naaman se baigne sept fois et sept, bien sûr, dans la Bible, c'est le chiffre de la création, le chiffre créateur. C'est à une recréation de lui-même que Naaman va vivre, qu'il est appelé, après le dépouillement, une véritable renaissance.

Une Peau Neuve, une Identité Révélée

Dans le Jourdain, donc, Naaman va se dépouiller de sa peau de général et découvrir son identité profonde. Alors, découvrir son identité profonde, qu'est-ce que cela veut dire ? Ce serait, cela nous fascine si nous pouvions nous aussi découvrir le cœur de notre identité. Mais en réalité, savons-nous toujours bien qui nous sommes nous-mêmes ? Ne nous trompons pas. Dans la Bible, l'identité que les humains sont appelés à découvrir, ça n'est pas le moi avec des majuscules.

C'est l'identité d'une filiation. C'est l'identité d'une filiation de l'esprit, l'identité d'enfant de Dieu, porté par son amour et appelé à vivre de cet amour et à faire vivre cet amour les uns avec les autres. De Naaman, le texte nous dit qu'il retrouve la peau d'un petit enfant, d'un petit jeune homme comme un être né de nouveau. Je crois que en se baignant dans le Jourdain, Naaman va découvrir cette identité que peut-être son nom évoque un peu.

En effet, Naaman, cela veut dire celui qui est agréable, celui qui est plaisant, celui qui est gracieux. Alors évidemment, cette lèpre faisait mentir ce nom qu'il portait. Mais peut-être que dans le Jourdain, il redécouvre, il redécouvre cette force d'être agréable à lui-même, d'être plaisant à soi-même, d'être comme disaient les sœurs comme disent les sœurs diaconesses, une présence amicale à soi-même.

Peut-être qu'il découvre aussi qu'il est gracieux. Alors en français, et en français, il y a un jeu de mots, vous savez, avec ce petit mot de gracieux qui évoque l'idée de beauté et de joliesse, mais aussi l'idée de la grâce, du pardon et de l'amour. Peut-être, peut-être que Naaman découvre qu'il est simplement aimé de Dieu pour ce qu'il est et non pas parce qu'il est général, non pas parce qu'il est puissant, non pas parce qu'il ordonne et qu'il est obéi, non pas parce qu'il a battu Israël.

Donc il est aimé à nu, pour ce qu'il est simplement.

La Transformation et le Retour : Intégrer la Foi au Quotidien

Alors voilà Naaman transformé et au lieu de rentrer dans son pays, il rebrousse ce chemin. Il choisit de prendre le temps de retourner voir le prophète. Il veut le remercier, lui faire des cadeaux. Mais Élisée n'accepte rien et heureusement car sinon la grâce de Dieu deviendrait un effroyable marchandage. On pourrait alors peut-être se dire un peu vite que Naaman ne s'est pas pleinement dépouillé, qu'il est resté dans sa logique de puissance et de pouvoir en essayant de donner tous ces cadeaux au prophète.

Mais personnellement, je choisis une autre lecture. Je crois que Naaman, avec ce geste d'offrande, vient symboliquement donner de la valeur à ce qu'il a reçu, de la valeur à cette parole de rien, de la valeur au chemin parcouru, de la valeur à ce dépouillement intérieur auquel il lui a fallu se confronter, de la valeur aussi à cette peau neuve qui est la sienne, celle d'un humain revêtu de la grâce de Dieu.

Cette histoire me plaît aussi parce que Naaman repart tel qu'il est, certes renouvelé, mais il repart dans sa vie d'avant. Et je trouve que c'est important dans notre réflexion. Car la foi ne vient pas transformer toujours radicalement nos existences. Parfois, bien sûr, ça peut être le cas. Mais parfois, c'est bien plutôt notre manière d'être au monde qui est changé.

Quelqu'un me racontait, un parent me racontait qu'il avait radicalement changé sa façon d'être avec sa famille en découvrant soudainement que cette famille n'était pas d'abord une charge, mais sa plus grande joie. Ainsi, sa vie, son quotidien n'a pas été transformé, mais la manière de le vivre, oui. Alors voilà que Naaman repart, il repart avec un geste un peu curieux. Vous l'avez entendu, sans doute que vous vous en souvenez.

Il repart avec un peu de terre. Deux de ses mulets sont chargés d'un peu de terre de la terre d'Israël. Alors, c'est curieux, voilà un geste qui peut paraître bien superstitieux. Mais n'oublions pas qu'à l'époque, chaque peuple, chaque terre avait son Dieu. Emporter un peu de terre, c'était aussi une manière de se souvenir de cette démarche en humilité, de se souvenir du Dieu d'Israël alors qu'il serait en pays d'Aram, de ne pas l'oublier lorsqu'il aurait revêtu de nouveau ses habits de généraux, de conseiller du roi, de se souvenir de l'humilité de cette démarche avec cette terre.

Finalement, nous faisons nous aussi la même chose d'une certaine manière, lorsque nous érigeons des temples, ce ne sont pas certes de la terre, ce sont des pierres que nous dressons, mais c'est une manière d'avoir un lieu où chercher ensemble la trace de Dieu dans nos vies. Peut-être qu'en emportant cette terre, et bien Naaman voulait pouvoir ériger une sorte d'autel à Dieu pour pouvoir le prier dans le quotidien de son existence.

Alors Naaman repart dans sa vie d'avant et il va continuer d'accompagner le roi dans son adoration du Dieu Rimmon. On pourrait penser qu'il manque de courage, qu'il n'a pas l'audace de tenter de convertir ce ce roi. Mais je crois que Naaman parle à nous-mêmes, il évoque toutes les compromissions que nous sommes parfois obligés de faire dans notre vie. Nous ne sommes pas toujours de lumineux témoins de la foi, même si nous devrions l'être.

Chacun fait bien comme il le peut pour vivre sa foi et son existence. Naaman n'est peut-être pas un super-héros de la foi en pays d'Aram, mais cela le rend aussi proche de nous.

Guéhazi : L'Envers du Miroir, la Chute par l'Avidité

Alors, et j'en ai bientôt fini, il y a maintenant l'envers du décor. Il y a le double négatif de Naaman. C'est le serviteur d'Élie, il appartient au peuple d'Israël. C'est lui, la figure du fidèle, d'abord parce qu'il appartient au peuple d'Israël, ensuite parce qu'il sert le prophète et que donc servant le prophète, c'est aussi Dieu qu'il sert.

Il devrait donc représenter la figure de la fidélité là où Naaman représentait l'étranger, l'étranger qui a servi. Mais ce serviteur va vouloir soudainement changer de peau. Les trésors de Naaman le font trébucher. Il les veut pour lui. Peut-être que le geste de Naaman a été pour lui une ostentation qui l'a fait trébucher. Alors pour changer de peau, notre serviteur va commencer par travestir la vérité.

Il va faire ce qu'on appelle aujourd'hui un abus de confiance. C'est-à-dire qu'il utilise la confiance de Naaman envers Élie à ses propres fins. Naaman, dans sa foi débutante, est aussi vulnérable. Il est dans l'enthousiasme des débuts, il est porté par cette transformation intérieure, il ne voit pas le mal. Et le serviteur qui est en qui devrait être en enfin qui est en position, voilà, de simple serviteur, va se placer en réalité en position dominante.

Il joue de sa relation avec Élisée pour asseoir sur Naaman un ascendant qu'Élisée lui-même a pourtant refusé. Il abuse de la confiance naissante de Naaman. Et c'est facile car Naaman est heureux, il a l'impression de rendre ce qui lui a été donné. Alors il donne avec générosité, d'un cœur large, une double portion de ce que le serviteur lui demande. Le serviteur a voulu changer de peau. Vous aurez bien compris que ce n'est pas le fait de vouloir changer de peau qui est ici critiqué.

C'est de le faire en se jouant d'autrui pour parvenir à ses fins. C'est de se glisser dans la peau d'un malfaiteur. Et bien cette peau de malfaiteur va lui coller à la peau justement, puisque le voilà affublé du mal dont Naaman était victime. Puisqu'il a voulu prendre ses richesses, et bien qu'il prenne tout ce qui va avec jusqu'à sa souffrance.

Quatre Clés de Lecture pour une Histoire Universelle

Alors finalement cette histoire est très morale, ça n'est pas toujours le cas dans la Bible. Bien mal acquis ne profite jamais. Ainsi pourrait-on conclure, un peu à la manière, vous savez, des morales des fables de La Fontaine. Bien mal acquis ne profite jamais et c'est une première manière de lire cette histoire. Pour résumer, je dirais qu'il y a bien des manières finalement de lire cette histoire.

Nous pouvons la lire simplement à la manière d'un conte qui déploie au fil du récit le bien et le mal, qui invite le lecteur à choisir à la suite de Naaman la positive attitude comme on dirait aujourd'hui, et qui le garde de la tentation de se glisser dans la peau d'un autre en usant de tromperie, car cette peau, celle du faux semblant, de l'abus de position dominante, ne conduit qu'à rien d'autre qu'à sa propre perte.

Voilà une première manière de lire cette histoire comme une fable un peu moraliste qui nous dit où est le bien, où est le mal. Autre manière de lire cette histoire, nous pouvons la lire comme un cheminement, comme un récit de vie. Un homme dont on dirait en langage moderne qu'il traverse une crise existentielle. C'est l'histoire d'un homme qui se découvre plus fragile qu'il ne le croit, qui découvre que tout son prestige, toute la force de sa parole qui ordonne, tous les regards admiratifs posés sur sa personne, mais aussi sa propre force de général et de vaillant guerrier, tout cela ne sert à rien au cœur de la maladie.

C'est un homme habile au combat et qui pourtant se retrouve désarmé. Cette crise existentielle va être à la source d'un incroyable itinéraire spirituel. Le chemin de Naaman d'Aram en Samarie, en s'arrêtant au Jourdain, lui fait quitter ses certitudes, il se dépouille, il se lave d'une vie de prestige, mais aussi peut-être d'exigences envers lui-même. Il se lave, je crois, de la colère et du ressentiment qui semble être facilement au cœur de ces interactions humaines.

Dans la solitude d'une plongée en eau trouble, à l'image peut-être de son trouble intérieur, il entend la résonance de son nom qui veut dire agréable, gracieux, peut-être qui lui rappelle l'amour de Dieu à ses côtés. Évidemment, dans une dynamique chrétienne, nous pourrions lire, nous pouvons lire ce récit aussi comme un rite de baptême, un baptême de purification comme Jean-Baptiste le pratiquera au Jourdain, avant d'aboutir à une belle confession de foi lorsque Naaman se présentera devant Élisée pour le remercier.

Mais nous pouvons lire aussi, 3e lecture, ce récit dans une autre dimension plus théologique cette fois-ci. Ce récit nous dit aussi que la parole de Dieu est un bien pour tous et toutes, un bien que chacun peut servir à sa manière. Dans la communauté de foi que nous formons, chacun joue un rôle clé et vous aurez noté que dans cette histoire, chaque personnage est important.

Élisée compte, bien sûr, mais aussi cette jeune fille, cette jeune servante, mais aussi ces serviteurs qui remettent Naaman sur le droit chemin. Chaque personnage joue un rôle essentiel et cela nous rappelle que dans la communauté de foi que nous formons, et bien chacun et chacune d'entre nous est important et joue un rôle essentiel dans cette communauté que nous essayons de faire vivre.

Et puis nous pouvons aussi découvrir dans ce récit l'affirmation d'une théologie à visée universelle. Vous savez que dans les récits bibliques, plusieurs lignes théologiques se confrontent. Dieu dans ce récit n'est pas le Dieu des uns séparés des autres par une frontière. Il accompagne Naaman, l'étranger, et ce dernier lui est sans doute plus fidèle que le serviteur issu du peuple au service du prophète lui-même au service de Dieu.

Dans ce récit, les frontières et les identités sont renversées, le plus haut devient le plus faible, le général se dépouille, le serviteur s'empare d'un pouvoir dont il abuse, celui qui aurait dû être la figure de la loyauté est déloyal et l'étranger vient incarner la fidélité de la foi. Si l'on considère, comme le pensent les exégètes, que ce récit a été écrit sans doute après l'exil, c'est-à-dire au 5e siècle, alors il serait au service d'une théologie qui refuserait le repli du peuple sur lui-même, qui rappellerait que le Dieu que nous confessons, le Dieu en quel nous croyons, est un Dieu sans frontière qui rappelle sans cesse aux hommes et aux femmes leur commune humanité.

Voilà, je ne sais pas quelle lecture vous aura porté, la lecture peut-être à la manière d'un conte, la lecture qui nous parle d'une crise existentielle ou les lectures plus théologiques. Et bien, regardez comment cette histoire vous accompagnera toute la semaine, sans doute encore une autre lecture émergera-t-elle pour vous. Amen.

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