Albert Schweitzer, prophète du vivant. Une éthique pour notre temps
Ô Père céleste, protège et bénis tout ce qui respire, préserve-les de tout mal et laisse-les dormir en paix.
Quelle était la prière du soir d'Albert Schweitzer, alors qu'il était enfant.
Une Clé Éthique pour Penser notre Rapport au Vivant
Pour nos amis auditeurs à distance de ce culte, je rappelle simplement qu'aujourd'hui, nous allons réfléchir sur le thème de la création. Y a-t-il une clé éthique pour penser le rapport au vivant ? Telle est notre question ce matin. Et très humblement pour cela, parce que c'est un sujet extrêmement complexe, difficile, parfois politisé à l'extrême, et bien je m'appuierai sur les prédications et la pensée d'Albert Schweitzer qui a beaucoup, qui a élaboré une réflexion sur ce sujet et nous verrons si la clé de voûte de son éthique peut nous aider pour ce monde d'aujourd'hui, pour notre propre réflexion.
Alors, vous avez entendu ces versets dans le psaume 104 qui loue les louanges de la création. Et vous avez entendu ce verset de l'apôtre Paul qui nous rappelle que le sens de notre vie n'est pas en nous-même. Alors, bien sûr, ce verset est à modérer. Il ne doit pas conduire à l'oubli de soi. Souvenons-nous que Jésus nous dit \"Aime ton prochain comme toi-même.\" Cependant, peut-être qu'à l'heure de notre société, à l'heure du chacun pour soi et parfois d'un narcissisme effréné, il est bon de prendre le temps de réécouter cette exhortation. Le sens de notre vie n'est pas en nous-mêmes ou en tout cas, pas seulement en nous-mêmes.
Voilà peut-être une exhortation intéressante à l'heure donc où la vie ressemble parfois à une quête nombriliste exacerbée. À partir de cette parole de Paul, le pasteur Albert Schweitzer dans une prédication de 1919, invitait justement ses auditeurs à sortir d'eux-mêmes et à réfléchir à leur rapport au vivant, à toute vie dans le respect, nous allons le voir de toute existence.
De la Théologie à la Médecine : Le Parcours d'un Homme Engagé
Mais avant d'aller un petit peu plus loin dans l'éthique, la conception théologique d'Albert Schweitzer sur le rapport à la création, il nous faut peut-être entrer dans la vie de ce personnage et pour mieux la comprendre donc. Alors, je vous en dis quelques mots de sa vie passionnante.
Il naît en 1875, il est fils de pasteur et il est petit-fils de pasteur et donc c'est assez naturellement qu'il entreprend des études de théologie et de philosophie qu'il mène très vite à bien. Il est ordonné pasteur de l'église luthérienne en 1900, nommé vicaire de la paroisse de Saint-Nicolas. De plus, sans être professeur en titre, il donne des cours à la faculté de Strasbourg. De 1903 à 1906, il est aussi directeur du Stift, le Stift est une institution bien connue à Strasbourg encore aujourd'hui, c'est le foyer des étudiants en théologie et il s'investit dans leur accompagnement et leur soutien.
Mais Albert Schweitzer est un esprit exigeant, exigeant avec lui-même, exigeant au regard de l'idéal de vie qui est le sien. La théologie n'est pas pour lui d'abord une dogmatique, même s'il était tout à fait, même s'il avait passé bien tous ses examens si l'on peut dire dans ce domaine. Mais la théologie pour lui, c'était d'abord une foi en action dans la suvivance du Christ. Il raconte avoir décidé en 1896, donc alors qu'il n'a que 21 ans, qu'il ferait pasteur jusqu'à l'âge de ses 30 ans et qu'ensuite, il donnerait une autre direction à sa vie pour se mettre au service donc de l'humanité. Et c'est bien ce qui va se passer.
En 1904, il lit dans le journal dans le cadre, le journal de la société des missions évangéliques de Paris, un appel à volontaire pour partir au Congo. Et cet entrefilet de ce journal va être pour lui un point de bascule. Après quelques hésitations sur la manière de se mettre au service de la mission, plutôt en tant que pasteur ou non, avec peut-être un bagage un peu médical, il va finalement décider de reprendre tout simplement des études de médecine.
Alors petit clin d'œil pour nous, paroissiens, paroissienne ici de l'avenue de la Grande Armée. Et bien c'est de l'avenue de la Grande Armée à Paris, donc ici, que le 13 octobre 1905, Albert Schweitzer poste les lettres à destination de sa famille et de ses amis pour les informer de son projet d'entamer des études de médecine. Ce sera la consternation, tant dans sa famille que parmi ses amis, car il faut bien imaginer ce qu'impliquait une telle décision. Hein, les lettres mettaient plusieurs mois pour arriver et en plus et bien partir en mission était source de risques. Il paraît que 10 des 12 prédécesseurs de Schweitzer étaient morts en mission durant les deux premières années de leur service. Alors, c'est également le même jour et toujours de l'avenue de la Grande Armée, qu'il envoie également sa lettre de démission de son poste de président du foyer des étudiants.
Alors que faisait Albert Schweitzer avenue de la Grande Armée? Avait-il participé au culte à l'étoile? Y avait-il joué de l'orgue puisqu'il était un spécialiste de Bach, un grand musicologue et également organiste? Je laisse aux passionnés, voilà, parmi nous, le soin de rechercher cette information que je n'ai pas trouvé.
Toujours est-il qu'il entame ses études de médecine tout en restant vicaire de sa paroisse, car prêcher pour lui une dimension fondamentale. Il dira \" j'éprouvais un sentiment merveilleux de pouvoir m'adresser à l'assemblée chaque dimanche sur les questions les plus profondes de la vie. Sentiment que je crois nous partageons chaque fois que nous prêchons avec vous dimanche après dimanche.
En 1912, le voici donc habilité à exercer la médecine. Il a donc 37 ans. Cependant, partir ne va pas se révéler si simple et une autre question pour un autre culte pourrait être celle de la vocation. En effet, la société des missions n'est pas enthousiaste face à ce candidat qui réclame d'être envoyé au Gabon. Tout d'abord, elle hésite à envoyer un citoyen allemand, puisque c'était le cas à l'époque, dans un contexte international de tension croissante. D'autre part, elle considère que la théologie d'Albert Schweitzer est beaucoup trop libérale et ne convient pas à une mission d'évangélisation.
Finalement, c'est donc à ses propres frais, financé pour partie par des dons amicaux, mais aussi par un grand nombre de concerts d'orgues qu'il donna, qu'Albert Schweitzer parti, accompagné de son ami de toujours, devenue sa chère épouse, Hélène Bresslau, elle-même ayant repris des études d'infirmière. Autre clin d'œil pour nous ici, c'est à l'organiste de l'étoile de l'époque, Alexandre Selier, qu'en partant, il confia la société Bach qu'il avait participé à fonder 8 ans plus tôt.
Alors pour partir, il a quand même dû s'engager à ne pas prêcher. Un engagement pris, vous le comprendrez, la mort dans l'âme, mais bien vite sur place, il le rompra et il associera à son action de médecin, celle de prédicateur le dimanche. Cet engagement au Gabon va être parsemé d'embûches, comme quoi accomplir une vocation n'est pas toujours simple. En 1917, le couple sera renvoyé en France, car c'est la guerre et interné dans un camp comme prisonniers civils dans les Hautes-Pyrénées du fait de leur nationalité allemande. Et ce n'est que près d'une dizaine d'années plus tard qu'Albert Schweitzer repartira au Gabon à Lambaréné. Donc entre 1904, le moment de l'intuition et 1927, on peut dire que sa vocation est un parcours semé d'embûches. Mais c'est aussi un parcours qui révèle une ténacité, une volonté hors norme, un engagement corps et âme, même au détriment parfois de ses liens familiaux.
Entre Reconnaissance et Controverses
Alors l'engagement d'Albert Schweitzer sera tout d'abord loué. Puis, vivement critiqué. En 1949, il sera déclaré par le Times Magazine personnalité de l'année qui écrira de lui qu'il est l'un des hommes les plus extraordinaires des temps modernes. En 1952, il obtient le prix Nobel de la paix.
Mais dans les années 60, sa popularité s'effondre, à l'heure de la décolonisation, on lui reproche une vision colonialiste de la mission, on lui reproche aussi un hôpital somme toute rudimentaire, une attitude pour le moins paternaliste, voire patriarcale. Si l'on regarde quelques extraits, certains passages écrits d'Albert Schweitzer ou quelques extraits des vidéos, oui, il faut le reconnaître, il y a bien des critiques à émettre. Parfois, il y apparaît une attitude pour le moins ascendante, bien éloignée de la dimension d'échange qui est ou qui devrait être à la base de toute relation.
Albert Schweizer n'était donc pas un saint et nous ne le célébrons pas. Et le piédestal sur lequel il a été placé avant d'être déboulonné si l'on peut dire, doit nous inviter dans une attitude bien protestante à nous méfier de toute adulation ou tout culte de la personnalité. Mais en même temps, il est toujours difficile d'interroger la vie de ces personnalités au regard de nos critères de l'époque, de notre époque. Et son parcours reste pour l'époque, celui d'un engagement incroyable. Il a, s'il y a critiqué, il n'en reste pas moins qu'il a accompli une œuvre de soins que tous ont reconnu, une œuvre de soins considérable et que l'on venait parfois de très loin pour se faire soigner dans cet hôpital. Voilà donc pour les grandes lignes de la vie d'Albert Schweitzer qui est resté sur place où il est finalement décédé à l'âge de 90 ans.
Le \"Respect de la Vie\" : Révélation au Cœur de l'Afrique
Mais ce qui m'intéresse tout particulièrement aujourd'hui, c'est son éthique, son éthique de la vie. Car la question à laquelle il a tenté de répondre, parmi toutes les questions qu'il a abordées, c'est \"y a-t-il un principe autour duquel articuler l'éthique, une clé de voûte qui permettrait d'envisager les différentes situations, une clé qui nous permettrait en tout temps, de toute manière, de savoir comment agir, de savoir discerner le bien du mal.\"
Alors cette clé de voûte, et vous le savez peut-être déjà, hein, pardon si c'est un rappel, il la découvre en 1917 alors qu'il remonte le cours du fleuve à la vue d'un troupeau d'hippopotame dispersé. C'était sur le fleuve Ogooué, dans la lumière du soleil couchant, à la vue d'un troupeau d'hippopotame que le bateau avait dérangé et dispersé. Soudain, sans que je l'ai pressenti ou cherché, l'expression Ehrfurcht vor dem Leben s'imposa. Alors en français, la traduction choisie sera respect de la vie. Mais en allemand, l'expression allemande est plus qu'un sentiment de respect. C'est plutôt un mot qui exprime une crainte révérencieuse. C'est un respect qui tient à distance, un respect qui force à s'incliner. Autrement dit, c'est une manière de signifier que le mystère de la vie est si insondable, si impressionnant, si incompréhensible pour nos existences, que nous ne pouvons que la respecter.
Alors comme l'écrit un commentateur, nous pouvons penser que Schweitzer a fait l'expérience dans ce moment-là, tout à la fois de l'émerveillement devant la magnificence de la nature, la beauté d'un soleil couchant sur le fleuve, mais aussi de sa puissance dans le flot du fleuve et la force des hippopotames. Ce respect de la vie, il va alors en faire un impératif catégorique.
Une Éthique Révolutionnaire, Au-delà de l'Humain
Alors on peut peut-être avoir un sentiment de déception. Est-ce que c'est cela finalement la clé de voûte de toute l'éthique de Schweizer? Le respect de la vie. Mais finalement, est-ce que ça n'est pas ce à quoi toutes les religions, tous les humanismes appellent ou devraient appeler respecter la vie d'autrui? Et n'est-ce pas une autre manière de traduire ce trésor de l'histoire, le commandement du décalogue? Tu ne tueras point. Est-ce que tout n'était pas déjà dit dans ce commandement fondateur?
Alors Albert Schweitzer le reconnaît lui-même, il n'y a rien de flamboyant dans ces quelques mots. Il dit si ces quelques mots n'ont rien d'éblouissant, ils sont tout de même riches de sens. Le grain de blé est lui aussi sans éclat et cependant, il contient en puissance tout ce qui sortira de lui. Ce respect de la vie va devenir pour lui la source de l'éthique. Il dit \"Qu'est-ce que cette force qui fait naître, exister et mourir, qui rejaillit dans d'autres existence, meurt et renaît à nouveau sans jamais s'arrêter d'éternité en éternité? Nous ne pouvons tout, nous pouvons tout et nous ne pouvons rien, car toute notre sagesse est impuissante à créer la vie. La vie est force, volonté surgissant des causes premières et se renouvelant en elle. Et si tu creuses le sens de la vie, et bien tu es pris de vertige. Partout, tu retrouves le reflet de ta propre existence. Ce scarabée gisant mort au bord du chemin, c'était un être qui vivait, qui luttait pour subsister comme toi, qui jouissait des rayons du soleil comme toi, qui éprouvait la peur et la souffrance comme toi et qui maintenant n'est plus qu'une matière en décomposition, comme toi, tôt ou tard, tu le deviendras un jour.\" Respecter l'immensité sans fin de la vie, ne plus être un étranger au milieu des hommes, participer et compatir à la vie de tous. Voilà le fondement donc de l'éthique de la vie d'Albert Schweitzer, ce qu'il écrit donc dans son sermon de 1919.
Alors, comme je le disais, en quoi est-ce différent du commandement tu ne tueras point ? Et bien ce qui a été pour l'époque extrêmement novateur, c'est qu'Albert Schweitzer pense global. Pour lui, ce respect de la vie ne concerne pas que l'humain, il concerne aussi les animaux, du plus grand éléphant au plus petit insecte, comme vous l'avez entendu, même le scarabée. Il concerne aussi les fleurs des champs et les arbres. Bref, Albert Schweitzer ne se préoccupe pas de la vie humaine spécifiquement, mais de toute vie qui pour lui doit être respectée dans sa vocation de vivre.
D'une certaine manière, il prêche déjà ce qu'on désignerait aujourd'hui par les mots d'écologie intégrale, c'est-à-dire un rapport des humains à la création qui ne pense pas seulement sa propre fin, mais qui pense tous les liens du vivant, les uns avec les autres. Alors, cet appel à respecter la vie ira très loin, puisqu'en 1917, il ira jusqu'à écrire \"Jamais je ne reconnaîtrai des différences de valeur objectives entre les êtres vivants. Chaque vie, dira-t-il, est sacrée, sacrée signifie qu'il n'y a plus rien au-dessus qui serait supérieur.\"
Sur cette question, on peut penser, mais il faudrait demander à des savants plus spécialistes que Albert Schweitzer a évolué puisqu'en 1912 on trouve des propos comme quoi l'humain était au sommet, il place l'humain au sommet de la création dans une charge de responsabilité qui le différencie des autres créatures. Et ensuite, vous avez entendu ces paroles où il dit que chaque vie est sacrée et qu'il n'y a plus rien au-dessus qui serait supérieur. Il dira \"L'éthique provient de ce que je ressens la nécessité de témoigner à toute volonté de vivre le même respect pour la vie qu'à la mienne.\" Ainsi l'éthique est pour lui le sens de la responsabilité élargi à l'infini envers tout ce qui vit. Et cette éthique émerge pour Albert Schweitzer qui avait quand même grandi dans la campagne, la campagne alsacienne et bien elle émerge du sentiment d'un long contact avec la nature.
Alors ce n'est pas seulement son rapport à la nature qui est transformé, concernant les humains, il fait aussi tomber les barrières. Il vivait la déchirure entre les peuples français et allemands comme une profonde souffrance. Et lorsqu'on lui demandait s'il était allemand ou français, il répondait \" je suis un homme de Gunsbach, sa ville d'enfance et je suis citoyen du monde. On pensait donc extrêmement novatrice, bien avant la mondialisation. Voilà donc la clé éthique posée par Albert Schweitzer, le respect de la vie.
Utopie ou Réalisme ? L'Éthique à l'Épreuve du Quotidien
Et je prends maintenant le temps d'interroger cette clé éthique. Je ne sais pas si vous êtes transporté par cette clé éthique, le respect de la vie, je ne sais pas si vous voyez voilà une clé pour notre rapport au vivant. Personnellement, je m'interroge quand même. L'éthique de Schweizer est-elle réellement possible ?
D'abord, je suis un peu mal à l'aise, il faut le dire, avec ce qu'écrit Albert Schweitzer que toute vie est sacrée parce qu'en protestantisme le sacré s'il y a relève de Dieu, ce qui ne veut pas dire que toute vie ne soit pas infiniment précieuse. Mais bon, c'est un autre sujet, une autre prédication. Revenons à cette idée, voilà du respect de la vie en tout temps, de toute manière. Est-ce réellement possible ? Est-ce possible de respecter toute vie en tout temps, de toute manière ? Toute vie, cela veut dire aussi, et bien voilà, je ne sais pas, celle des frelons asiatiques par exemple, ou celle qui prolifère tant qu'elles en deviennent une nuisance.
Alors la théologie d'Albert Schweitzer n'est-elle pas trop exaltée? Bien sûr, la lecture de ces extraits de prédications donc que je vous ai lu, est tout à fait poignante. Mais au quotidien, que faire ? Il faudrait-il donc laisser les frelons avoir raison des abeilles sans jamais intervenir? Faudrait-il donc laisser certaines espèces proliférer sans mettre de limites? Mais alors si ce respect de la vie relève davantage de l'utopie du royaume que de notre existence, alors sommes-nous bien au contraire incapables d'échapper à la logique de lutte des espèces et de destruction, de violence sans merci qui fragilise notre monde. Si l'éthique d'Albert Schweitzer paraît un peu comme une utopie, alors reste-t-il à espérer?
Alors pour comprendre peut-être un peu mieux ce caractère à la fois prophétique et fondateur de l'éthique de Schweizer, et bien il faut peut-être se rapprocher un petit peu de l'homme qu'il était. Il était, vous le, je l'ai rappelé, homme et médecin dans un climat où la nature si belle et si puissante qu'elle soit, était aussi rapidement hostile. Donc il n'est pas possible qu'il n'ait pas été confronté à la violence de la création. D'ailleurs à plusieurs reprises, il s'interroge, il dit comment le Dieu de la grâce et de l'amour en Jésus-Christ peut-il être aussi le créateur de cette nature qui est régie par une logique de dévoration? La nature crée la vie de mille manières, mais la détruit aussi de mille manières. Les créatures ne vivent qu'au dépend de la vie des autres créatures. Tels insectes perforent d'autres de leur dards pour y pondre leurs œufs. Et combien de fois écrit-il ai-je été saisi d'effroid en analysant le sang d'un malade atteint de la maladie du sommeil et en voyant sous mon microscope les minuscules corpuscules fins et pâles.
Ainsi cette vie qu'il qualifie de sacrée, et bien lui-même y met un terme en cas de nécessité et c'est cela que j'apprécie particulièrement chez Schweitzer. C'est que sa théologie n'est pas que de l'utopie, il est aussi pragmatique, il a les deux pieds bien ancrés dans la terre. Lui-même a lutté contre les fourmis pour les empêcher d'envahir son armoire à pharmacie. Il a même, il le racontait, tuer des chatons parce que ceux-ci proliféraient, tant ils devenaient une nuisance pour l'hôpital. Il a tenté de protéger l'hôpital des dégâts causés par les éléphants. Et lorsqu'il y a eu un pélican qui se promenait dans le village, et bien il a bien fallu choisir entre le pélican ou les poissons qui constituaient la nourriture du pélican. Enfin, comme je vous l'ai lu, il se désolait de toutes les bactéries, larves, etc., qui pouvaient envahir un système sanguin.
Alors voilà ce qu'il écrit concernant un hippopotame. Quant à l'hippopotame qui fréquente les parages de l'hôpital, c'est un personnage grossier et méchant. Saisi d'une rage aveugle, il s'en prend aux pirogues qui abordent, les renverse et en poursuit les occupants jusque dans l'eau. C'est ainsi qu'il a tué un homme et grièvement blessé une femme hospitalisée chez nous. Comme il est devenu un danger, son arrêt de mort a été prononcé. Mais en secret, nous souhaitons que la sentence n'ait pas à être exécutée et que le monstre, averti par quelques instincts, préfère aller exercer ailleurs sa sauvagerie et sa méchanceté.
Contre l'Indifférence : L'Appel à la Sensibilité
Voilà l'éthique de Schweitzer. Un absolu qui pointe une direction, respecter la vie autant que faire se peut, chaque fois que cela est possible et suspendre, suspendre peut-être nos actions lorsque nous sommes contraints, et bien de venir à bout peut-être des frelons asiatiques, des fourmis ou même de cet hippopotame qui met les humains à mort. Réfléchir, toujours prendre le temps de réfléchir, de savoir si cette action est réellement nécessaire et s'il n'y a pas d'autres moyens d'agir. Ce médecin pasteur invite à lutter contre un écueil majeur qui était pour lui celui de l'indifférence.
Il dit lorsque tu vois une fourmi qui se débat sous ton pied ou un petit scarabée que tu as écrasé, et bien la voix du tentateur peut s'élever en toi pour te dire à quoi bon te tourmenter, sois indifférent, sois sans cœur et sans pensées comme tout le monde. Mais c'est alors qu'on se forge une cuirasse d'indifférence. Pour Schweizer, la clé du rapport au vivant, c'est finalement notre propre sensibilité, notre écoute des autres vivants, qu'ils soient animaux, végétaux ou humains. Il dira malheur à nous si notre sensibilité s'émousse. Alors, s'en est fait de notre conscience.
Avec son éthique du respect de la vie, ce que Schweitzer condamne, c'est la jouissance ou le plaisir lié à l'acte de tuer. Alors il a pris position sur des sujets comme la corrida ou comme toute forme d'action où la mise à mort peut être associée à un plaisir. Et d'une certaine manière, il était précurseur dans l'attention à la souffrance animale. Son éthique du respect de la vie vient invalider les rapports de prédation et de dévoration.
Mais elle me semble particulièrement intéressante parce que comme je vous l'ai dit, elle n'est pas, voilà, détachée dans les hautes sphères, nous ne partons pas là, voilà, respecter toute vie de toute manière en tout temps, c'est une invitation à faire ce que nous pouvons et à garder cette belle sensibilité qui est la nôtre. Il dit \"veillez, veillez et ne laissez pas s'émousser votre sensibilité, il y va de votre âme.\" C'est rare aujourd'hui que l'on louange, si l'on peut dire, la sensibilité. C'est peut-être cette sensibilité qui nous préserve de tomber dans cette spirale de la violence dans laquelle nous semblons être de plus en plus emportés, dans cette spirale de la dévoration. Au lieu de nous dévorer les uns les autres, Schweitzer nous invite à reconnaître en chacun la force de la vie, la force de cette vie qui nous est confiée par ce Père éternel que nous nous confessons.
Amen.