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« Cela me sort par les narines »

 (Nombres 11 :20)

 

Certaines expressions que l’on trouve dans la Bible sont  imagées, c’est le cas de celle-là qui exprime bien le sentiment d’écœurement. Mais ce qui interpelle c’est le contexte dans lequel elle s’inscrit : le chapitre 11 du livre des Nombres. Finalement cette mention de « sortir par les narines » semble  presque anecdotique. Pourtant, elle participe au mouvement de cette histoire dense et touffue.

Lorsque vous lisez ce récit, vous en mesurez la complexité, on perçoit comme deux récits qui se superposent. Cela semble un peu confus. Et, certes, il y a probablement deux traditions, deux histoires qui ont été mises ensemble par les rédacteurs de la Bible. Mais ils ont voulu nous les présenter ensemble, et c’est ainsi qu’elles s’offrent à notre lecture, et finalement il y a du sens dans cette confrontation.

Je suis persuadée que ce travail rédactionnel est en lui-même plein de sens pour ce peuple : il permet de se construire une histoire commune reconnue par tous. C’est cette mise en dialogue de plusieurs  traditions qui fait « vérité ». C’est essentiel, pour le peuple qui revient d’exil, à l’heure où va se forger le judaïsme, mais encore pour nous aujourd’hui, cette notion de sens dans le dialogue et la mise en tension de points de vue différents est une leçon d’ouverture et un guide de survie. Mais au-delà de cette invitation à l’écoute, en quoi ce texte fait « vérité » pour nous ? Je vous propose de suivre, comme le petit Poucet, les pierres, ou plutôt les indices du texte.

Les premiers versets nous alertent, et éclairent l’ambivalence du vocabulaire.

C’est le  verbe qui ici dit la destruction, qui donne le nom au lieu : Tavéera, que l’on retrouve lors de la révélation de l’Eternel à Moïse dans le Buisson ardent. Nous sommes donc invités à être attentifs aux mots, à faire un petit tour par d’autres textes pour saisir toute la profondeur du sens et c’est bien ce qui se joue dans : « sortir par les narines ».

Dans l’Ancien Testament les narines, le nez ont un rôle important. Lorsque dans les Psaumes on parle de la patience de Dieu, on nous dit qu’il est lent à la colère, mais littéralement le texte hébreu nous dit qu’il a un « long nez ». Or, ici, la patience, c’est justement cela qui manque à nos hébreux du désert, leur nez n’est pas à la longueur,  c’est justement par là qu’ils vont souffrir. Cela ne manque pas d’un certain humour, très noir certes, d’autant plus qu’à la fin du récit ce n’est pas seulement du dégoût qu’ils vont éprouver mais ils vont également affronter la mort ! Si la sentence est terrible, il ne faut pas, à mon avis la lire au pied de la lettre, mais plutôt nous interroger sur leur faute. Est-ce simplement le désir de varier la nourriture ? Ou n’est-ce pas également la nostalgie de l’Egypte ? Probablement un peu des deux.

C’est un avertissement : on ne peut pas tout avoir  au risque de faire une indigestion de nos biens, de nos possessions. En vouloir d’autres encore et encore jusqu’à plus, jusqu’à la nausée, que cela nous sorte par les narines. Et, sur le chemin de la libération, il y a des exigences : on ne peut tout posséder, mais en plus, il ne nous faut pas regarder en arrière. Nous sommes invités à nous tourner vers demain, non pas dans la nostalgie d’un passé qui probablement n’a jamais existé tel que dans nos regrets, ne pas nous laisser enfermer dans une nostalgie morbide, mais au contraire avoir confiance en l’avenir, même lorsqu’il paraît bouché. Ne pas renoncer, ne pas nous laisser enfermer, emprisonner par nos envies. Nous laisser porter vers la vie, c’est ce qui nous relie à l’autre histoire, celle des 70 anciens qui reçoivent l’Esprit.

Et le lien, en dehors de la personne de Moïse, c’est l’Esprit. Car c’est le même « Souffle » qui tombe sur les 70 et qui amène les cailles. Tout comme l’embrasement, le nez, les résultats de l’action du souffle sont ambivalents. Mais une lecture simultanée nous invite à revisiter l’opposition entre son action dans les deux histoires. Cette opposition nous permet de cerner l’opposition entre l’Esprit et la chair, qui sera si chère à l’apôtre Paul. Le Souffle contre la chair de cailles. Cela nous éclaire sur la chair condamnable : celle de l’envie de la convoitise, celle qui nous repousse en arrière au lieu de nous laisser pousser par le Souffle.

 Ce Souffle qui donne vie, comme une mise au monde, et d’ailleurs ce récit est une histoire de naissance : dans le dialogue entre Moïse et l’Eternel, ce sont des figures féminines qui sont convoquées : « est-ce moi qui ai conçu ce peuple, est-ce moi qui l’ai engendré. »

On représente souvent Dieu comme un Patriarche, mais ici le Dieu vers qui Moïse se tourne est plutôt une mère, la mère du peuple, et lui Moïse est la nourrice. Et le Souffle, c’est la traduction du mot hébreu « rouah », mot féminin. Le souffle,  n’est-il pas cette part féminine de Dieu qui donne naissance à la terre, et qui enfante l’humain ? « Il insuffla dans ses narines l’haleine de la vie. » (Gen 2 :17)

Une histoire de naissance, si bien offerte, incarnée par le Christ dans l’Evangile de Jean.

Naître à nouveau et se nourrir de sa Parole, lui, le pain de Vie. Sa Parole, douce comme le miel, et pour sûr, elle ne nous sortira pas par les narines !

 

Florence Blondon   

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