Conférences de l'Étoile - étés 2001/2002

Les écrivains face à Dieu

 

Antoine de SAINT-EXUPÉRY

Par Alain Houziaux

 

De Saint-Exupéry, je retiens en particulier ceci : le goût qu'il a pour les "actes gratuits" et pour les actions effectuées par simple obéissance à une "consigne", pour reprendre le mot qu'il utilise à propos de l'allumeur de réverbères dans Le Petit Prince (1).

Ce que prône Saint-Exupéry, c'est une manière de conduire sa vie en fonction d'un parti pris "arbitraire" (2) qui peut paraître sans justification, sans fondement, et même contraire au bon sens. 

Quand Saint-Exupéry dit qu'il est prêt à donner sa vie et la vie d'un équipage entier d'aviateurs pour sauver "le courrier" (puisque c'est la "consigne"), je ne suppose pas qu'il attache un quelconque intérêt vital à ce courrier fait de lettres de commerce, de banalités familiales ou même de convenances amoureuses. Il n'y a là rien qui puisse justifier un quelconque sacrifice. Mais, en fait, être prêt à donner sa vie pour ce courrier, c'est la manière de "concevoir la vie comme un don à accomplir" (3), et d'accepter que ce don soit effectué "pour rien".

Néanmoins, il est vrai que Saint-Exupéry dit aussi que l'obéissance et le service qu'il réclame des hommes ont un but : la construction de la "citadelle" pour reprendre le titre donné à son ouvrage posthume. Mais qu'est-ce que cette "citadelle" ? Elle est en elle-même une œuvre gratuite. La citadelle ne sert à rien, ou plus exactement elle n'est qu'un prétexte pour légitimer le droit de "dresser" les hommes à l'obéissance, pour qu'ils deviennent de simples lignes de force et de simples nœuds de relations, comme s'ils constituaient eux-mêmes cette citadelle (4). 
On ne peut s'empêcher de penser à la Tour de Babel. Elle aussi n'était construite que pour dresser les hommes à n'être que des moellons que l'on ajuste les uns aux autres et que l'on soumet les uns aux autres. 

Et j'ajouterai même que, pour Saint-Exupéry, "dieu" (ou "Dieu") n'est en fait qu'une invention qui permet de justifier les contraintes et les sacrifices. "Le concept de Dieu facilite donc bien le sacrifice… Comment faire dériver l'autorité d'autre chose que de Dieu ?" (5). 

En fait, pour Saint-Exupéry, la référence à Dieu est utile pour "encenser les sacrifices" et ordonner les lois. La citadelle n'a de sens que si elle s'achève en Dieu. Dieu est le nœud qui noue toutes choses ensemble et les sauve de la dispersion et de l'effritement. 

Bien sûr, cette manière de voir inquiète quelque peu. Il y a quelque chose de maurassien chez Saint-Exupéry, bien que, chez lui, il s'agisse plus d'esthétique que de politique. Et, aujourd'hui, nous savons que "la consigne pour la consigne" et "le devoir pour le devoir" (c'est la même chose pour Saint-Exupéry) conduisent au fanatisme, à l'inconscience, au suicide et au meurtre des innocents. Mais, disons-le à la décharge de Saint-Exupéry, il n'aurait peut-être pas écrit Citadelle s'il avait eu connaissance des horreurs du nazisme.

Et pourtant, j'aime la manière dont Saint-Exupéry évoque son "Dieu". En effet, j'aime son honnêteté intellectuelle : même s'il évoque "Dieu", même s'il invoque ce Dieu dans la prière, il est clairement agnostique et il le dit. En vérité, pour lui, "dieu", même s'il le pare quelquefois d'une majuscule, est seulement l'étendard d'un système, d'un cérémonial et d'une éthique du devoir et de la cohésion. Saint-Exupéry a l'honnêteté de reconnaître que son "dieu" est l'invention d'une "ferveur" (Saint-Exupéry aimait beaucoup ce mot) et aussi le centre de gravité d'un ensemble de forces. Il ne fait pas de son dieu un Dieu existant en lui-même, de manière objective. C'est la ferveur, et seulement la ferveur, qui donne à Dieu sa force et son soleil. Cet aphorisme l'énonce clairement : "Supposons le soleil éteint ; c'est alors à la vie de créer le soleil" (6). J'accroche ma charrue à une étoile ; et c'est ainsi que je la fais exister.

Les théologiens font en effet la différence entre le dieu de la ferveur et le Dieu de la foi. La foi, à la différence de la ferveur, se caractérise comme une réponse à l'appel d'un Dieu qui parle par lui-même, indépendamment de la foi. La foi confesse un Dieu qui existe indépendamment de la foi. En revanche, la ferveur a d'abord le goût de servir et ajoute, ensuite seulement, qu'elle le fait au nom d'un dieu. Le dieu de la ferveur est un symbole, même si, tel un aimant, il a aussi par lui-même une force attractive.

Mais, à dire vrai, je ne sais pas si l'on peut faire clairement la différence entre la ferveur et la foi. Saint-Exupéry a raison de s'irriter devant les théologiens chrétiens lorsqu'ils prétendent faire une différence radicale entre un Dieu objectif et un dieu subjectif, c'est-à-dire entre la foi et la ferveur (7).

Je me hasarde à le dire : Peut-être la foi n'est-elle qu'une des formes de la ferveur. Et peut-être que, réciproquement, la ferveur a les mêmes caractéristiques que la foi. Car, la ferveur, elle aussi, rencontre un Dieu qui, de fait, parle et interpelle. En effet, la ferveur a un effet boomerang. Le dieu qui naît de la soif, du manque et de la ferveur "se retourne" comme une exigence, une lumière et une parole vers celui qui appelle dans la nuit et le silence. Alors la soif suscite elle-même une source, l'appel suscite lui-même une interpellation en retour et la ferveur fait elle-même naître un Dieu qui la bouscule. 

La parabole biblique du combat de Jacob avec l'Ange (Gen 32, 24-32) le montre clairement. L'Ange est peut-être, et même sans doute, le double de Jacob qui se débat avec lui-même. Mais l'Ange est aussi l'Ange de Dieu qui blesse Jacob et qui lui donne un nom nouveau (8).

Quelquefois, nous le savons bien, le croyant "perd la foi", et il en vient alors à avouer que le Dieu de sa foi n'était en fait que l'enjeu et le point d'accrochage d'une ferveur. Mais je voudrais que, bien loin de se sentir humilié de s'être ainsi dupé lui-même, il ne regrette pas pour autant le chemin qu'il a ainsi parcouru "par la foi". Je voudrais qu'il ne soit pas triste de découvrir qu'en fait sa "foi" n'était qu'une "ferveur". En effet la ferveur, en elle-même, est bien une forme de salut et d'honneur.

Ainsi le Père Auguste Valensin, ose écrire : "si par impossible, à mon lit de mort, il m'était manifesté, avec une évidence parfaite, que je me suis trompé, qu'il n'y a pas de survie, et même qu'il n'y a pas de Dieu, je ne regretterais pas de l'avoir cru ; je penserais que je me suis honoré en le croyant, que si l'univers est quelque chose d'idiot et de méprisable, c'est tant pis pour lui, que le tort n'est pas en moi d'avoir pensé que Dieu est, mais en Dieu de n'être pas" (9).

Alain Houziaux


(1) Nous citons le passage : " Lorsque le petit prince aborda la planète, il salua respectueusement l'allumeur :
      "Bonjour. Pourquoi viens-tu d'éteindre ton réverbère ?
      - C'est la consigne, répondit l'allumeur. Bonjour.

- Qu'est-ce que la consigne ?
- C'est d'éteindre mon réverbère. Bonsoir."
Et il le ralluma. 
"Mais pourquoi viens-tu de le rallumer ?
- C'est la consigne, répondit l'allumeur.
- Je ne comprends pas dit le petit prince
- Il n'y a rien à comprendre, dit l'allumeur. La consigne, c'est la consigne ".

(2) Saint-Exupéry le dit lui-même : "j'oppose mon arbitraire à cet effritement des choses et n'écoute pas ceux qui me parlent de pentes naturelles" (Citadelle).

(3) Bernard d'Astorg, Principes de la littérature contemporaine, Paris 1952.

(4) "L'homme n'est qu'un nœud de relations". Pilote de guerre, Paris 1942, page 171.

(5) Carnets, Paris, 1953, pages 35, 41, 42.

(6) Texte inédit, cité page 57 par P. Chevrier, Saint-Exupéry, Gallimard, 1959.

(7) Carnets, pages 32, 72-73 ; Citadelle, Paris, 1948, pages 72-73, 511-513 etc.

(8) J'ai tenté d'exprimer cette ambiguïté dans ce petit poème de Mon silence te parlera (Cerf 1997).
       Dans le désert sans orient ni repère, ni mirage,
       où le sable soulève l'espace sans ciel, 

O Dieu, tu es le vent qui me fait marcher en combattant le Vent.
Par la force de mon combat, je vois naître ton Ange
et par la force de ton Ange, je renais au combat.

(9) Auguste Valensin, sj, Autour de ma foi, Aubier 1948, citation aimablement communiquée par André Devaux.

 

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