Conférences de l'Étoile - novembre-décembre 1998

Le retour du religieux, qu'en penser ?

 

OÙ EN EST LE NEW AGE ?

 

I. Michel Lacroix : Le New Age, un "grand tournant" ou une forme de drogue ?

 

Je voudrais rappeler d'abord ce que dit le New Age. Trois idées forces peuvent être dégagées :

1. L'annonce d'un grand tournant. Le New Age est inséparable de l'attente de grands événements qui vont modifier profondément l'aventure humaine. Ces grands événements sont présentés, selon les auteurs, soit dans une optique astrologique, soit dans une optique socio-politique. Au point de vue astrologique, le New Age annonce l'entrée dans l'ère du Verseau, d'une durée de deux mille ans environ, qui sera une période de spiritualité élevée, de réconciliation et d'amour. L'approche socio-politique, quant à elle, repose sur la prise en compte du processus d'unification de la planète, grâce notamment aux moyens de communication électronique, aux satellites, etc. permettant à chaque individu d'entrer en contact avec n'importe lequel de ses semblables. On assisterait donc à l'émergence d'un cerveau planétaire et, dans le discours du New Age, ce mot n'est pas pris au sens figuré, mais au sens propre. Il s'agit d'un véritable champ de conscience global, dans lequel tous les humains sont immergés, et où ils vont perdre leur individualité. Chacun de nous n'est plus qu'un neurone dans le système nerveux central d'une immense divinité terrestre, Gaïa.

2. En second lieu, le New Age formule une thèse métaphysique sur la réalité. En apparence, explique-t-il, la réalité est fragmentée. Elle semble constituée de parties séparables. Je suis séparé de mes semblables, la culture humaine est séparée de la nature, les créatures sont séparées de leur créateur. Mais le New Age ajoute aussitôt : si nous faisons l'effort de dépasser cette apparence, si nous modifions notre appareil de perception, alors l'unité de toutes choses jaillira comme une évidence irréfutable. Si nous parvenons à nous défaire de notre grille de lecture "séparatiste" du monde, ce dernier nous apparaîtra irrévocablement un. Une formule résume cette thèse moniste : le "paradigme holistique" (du grec holos, signifiant "tout"). 

3. Le troisième volet du New Age est l'exigence d'une modification de nos comportements, d'un travail sur soi. Le New Age déclare : "Ne vous contentez pas d'acquiescer intellectuellement aux idées de tournant et de holisme. Vous devez vous préparer à vivre l'ère du Verseau dans votre vie quotidienne. Vous devez intérioriser le paradigme holistique dans les fibres de votre être, dans vos relations avec les autres, dans votre spiritualité". C'est le rôle assigné à la transformation personnelle, qui permettra à chacun de vivre sur un mode fusionnel, " océanique ".

Pour parvenir à ce résultat, le New Age propose des techniques variées, visant principalement la modification des états de conscience (les fameux EMC, états modifiés de conscience). À première vue, la multiplicité de ces techniques défie l'imagination, mais en réalité elles sont apparentées car elles sont au service d'un même projet de modification du vécu. Il s'agit de l'hypnose, de la récitation de mantras, de la relaxation, de la méditation, de procédés respiratoires, de techniques d'extase et de transe.

Venons-en à la question qui est posée : où en est le New Age ? On entend dire parfois qu'il est dépassé. De fait, lors de mon enquête dans les milieux du New Age, j'ai constaté que beaucoup de personnes qui appartiennent à ce mouvement ont, paradoxalement, tendance à récuser cette étiquette. Elles refusent d'être inféodées à une idéologie, mais si l'on prête attention à leur témoignage, on s'aperçoit que leur dénégation laisse transparaître, en filigrane, un message qui énonce ceci : "Nous avons intégré les idées du New Age, et c'est pourquoi nous n'avons plus besoin de lui". Je traduis cela ainsi : le New Age est dépassé, pour la simple raison qu'il a été complètement assimilé! Bien des signes indiquent, en effet, qu'il est enraciné dans notre culture, et si le mot est parfois récusé (notamment en France), la chose, elle, est très présente. L'attente millénariste d'un grand tournant, le postulat holistique et le souci de la transformation personnelle sont inscrits profondément dans notre conscience collective.

Le New Age se porte donc plutôt bien. C'est une raison suffisante pour tenter d'exercer son esprit critique. J'aimerais en particulier poser à ce mouvement trois séries de questions :

1. S'agissant d'abord du thème du grand tournant : à une époque où la philosophie du progrès est en panne et où le sens de l'histoire est brouillé, la notion d'ère du Verseau n'est-elle pas un succédané commode, un moyen facile de se rassurer en reconstituant une apparence de sens ? L'attente millénariste ne traduit-elle pas le refus de vivre dans une histoire déboussolée et un besoin irrépressible de rendre le futur lisible à tout prix ? Mais alors cette notion de tournant ne désigne pas une réalité objective, vérifiable : elle reflète simplement un besoin subjectif. 
N'y a-t-il pas aussi dans le New Age une propension à parler de la transformation personnelle en termes grandiloquents ? Certes, le travail sur soi constitue une tendance sociologique majeure de notre époque. Est-il raisonnable, pour autant, de situer cette transformation personnelle dans le cadre grandiose d'un changement d'échelle cosmique ? Cette mise en scène n'est-elle pas emphatique ? Comme si le cosmos s'intéressait à ce que ce que nous faisons ! Le New Age explique que l'Age de la conscience (autre nom de l'ère du Verseau) représente une mutation aussi importante que l'apparition de la vie sur la Terre et, plus encore, que le Big Bang. De telles comparaisons font sourire. Le "grand tournant" est un habit taillé vraiment trop large.

2. Concernant le paradigme holistique, je remarque que le rapport entre le New Age et la science est ambivalent. Le New Age demande volontiers à la science de lui fournir des exemples théoriques capables de légitimer son paradigme holistique. Ainsi, il invoque un théorème de la physique quantique sur la non-séparabilité, selon lequel deux particules qui ont été réunies à un moment donné gardent le souvenir de leur complémentarité même si on les sépare, de sorte que toute action exercée sur l'une de ces particules se répercutera instantanément sur la particule soeur, fut-elle très éloignée. C'est le théorème fétiche du New Age, qui y voit la confirmation de la thèse holistique. 

Mais, curieusement, le New Age adopte en même temps une attitude condescendante vis à vis de la communauté scientifique. Il lui reproche de rester prisonnière de paradigmes dépassés : "Il faut sortir des chemins stériles de la science académique", répète-t-il. Cela débouche sur une exaltation de l'intuition immédiate et sur des affirmations singulières comme celle-ci : "Grâce aux états de conscience modifiés (EMC), vous obtiendrez un savoir bien plus grand que le scientifique avec ses expériences et ses raisonnements hypothético-déductifs". 

3. Venons-en, enfin, à l'exigence, constamment réitérée, d'une transformation personnelle. Celle-ci est, le plus souvent, liée à un projet spirituel. Le travail sur soi et les EMC s'articulent, en effet, à une quête mystique. Ce faisant, le New Age s'inscrit dans le vaste mouvement de retour du religieux. Il exprime un point de vue original en raison de trois traits affirmés avec force : le libre choix des traditions spirituelles, la prise en compte du corps et de la respiration considérés comme des portes d'accès à la mystique, la défiance à l'égard des institutions religieuses et des dogmes. Ces trois traits définissent, si je puis dire, la carte d'identité religieuse du New Age.

Mais la question suivante ne saurait être esquivée : quelle est la valeur réelle, en définitive, de cette spiritualité ? Ne risque-t-elle pas de se réduire à une mystique dégradée, sauvage ? Je songe à l'instrumentalisation dont les états mystiques font souvent l'objet. Voici par exemple ce qu'on apprend dans le prospectus d'un casque électronique que le new-ager est invité à mettre sur ses yeux et ses oreilles. Cet appareil, est-il indiqué, enverra des signaux visuels et auditifs cadencés au rythme des ondes cérébrales alpha, qui correspondent à un état intermédiaire entre la veille et le sommeil. Le médecin qui a inventé cet appareil assure qu'en seulement trente minutes d'utilisation, on parviendra au même degré d'extase qu'un sage de l'Orient au terme de trente années d'exercices spirituels...

Les pratiques du New Age suscitent une autre inquiétude : en faisant une grande publicité aux états modifiés de conscience, le New Age ne donne-t-il pas, avec une coupable complaisance, sa caution à la culture de la drogue qui imprègne la société actuelle ? La sacralisation des EMC n'est-elle pas une manière insidieuse de légitimer la toxicomanie?

Il faut s'interroger aussi sur le projet de dépassement de l'ego qui est au coeur des pratiques de transformation personnelle. Le New Age exalte le fusionnel. Il invite à dépasser les frontières qui emprisonnent notre ego et à nous évader dans le monde illimité du transpersonnel. Que devient alors notre individualité? N'est-elle pas dangereusement dévaluée? Notre culture occidentale est fondée, au contraire, sur le sens de l'individualité, lequel s'est forgé à la dure, si l'on peut dire, dans un dialogue exigeant avec un Dieu lui aussi personnel, - dialogue dont la Bible retrace les étapes. Le sens de l'individualité fait partie de notre carte d'identité culturelle. Dans ces conditions, le New Age apparaît comme une sorte de reniement culturel.

Les EMC appellent une dernière mise en garde. Assurément, ils donnent au sujet le sentiment grisant de la toute-puissance sur le monde. Ils permettent une odyssée psychique, qui se traduira par la conquête du monde. Par le jeu des identifications multiples réalisées grâce aux EMC, on naviguera librement de l'atome jusqu'au cosmos tout entier. Mais, par ailleurs, ces EMC placent le sujet dans un état de moindre vigilance. Ils affaiblissent l'esprit critique. Qu'on le veuille ou non, la descente en ondes alpha signifie suggestibilité et influençabilité accrues. Le danger est évident. L'envers de la toute-puissance est, bien souvent, la toute-faiblesse. La spiritualité du New Age ouvre la voie à la manipulation mentale. Et ce n'est certainement pas un hasard si le New Age est la principale réserve d'idées des mouvements sectaires, comme le souligne le dernier rapport de la Commission d'enquête parlementaire sur les sectes.

 

  

II. Jean-Pierre Lintanf : Le retour de la religion populaire

 

La difficulté majeure à mes yeux est d'imaginer le New Age comme une réalité repérable sociologiquement. C'est plutôt une tendance, une nébuleuse, à laquelle nous appartenons tous plus ou moins.

Le New Age, contrairement à ce que l'on croit est une réalité qui vient d'Europe. C'est un spirite français, Paul Lecourt, en 1937, qui a développé l'idée de l'arrivée de l'ère du Verseau. Tous les 2000 ans, le soleil se lève, à l'équinoxe de printemps, dans un signe zodiacal différent : il y a eu le Taureau, à l'époque de l'Assyrie, puis le Bélier, qui correspond à Abraham jusqu'à Jésus, avec l'agneau pascal, puis le Poisson, Ichtus, le temps du Christianisme, et voici que nous allons entrer dans une nouvelle ère, le Verseau, qui est harmonie, paix.

Le phénomène New Age n'est pas arrivé tout seul ; beaucoup de gens y ont contribué. Je pense à Guénon, Alan Kardec, Steiner. On fait beaucoup référence aussi à Maître Eckart, provincial des Dominicains du XIVème siècle, à Lanza del Vasto, à Teilhard de Chardin, à l'évangile de Thomas etc. Ils sont avant-coureurs de ce mouvement. C'est une sorte de monde très flou, insaisissable. Dès 1960, avec la Comédie musicale Hair beaucoup de choses sont posées. Ecoutez le texte du choeur final, qu'il m'est arrivé de jouer en liturgie tellement je le trouve beau : "Harmonie, loyauté, clarté, sympathie, lumière et vérité, personne ne supprimera la liberté, personne ne pourra plus museler l'esprit, la mystique va nous donner de comprendre, l'homme va réapprendre à penser, gloire au Verseau !"

Quand on demande "Qui est dans le New Age ? " Il n'y a personne ! Je rencontre beaucoup de gens qui, de mon point de vue, appartiennent à ce climat du New Age, mais très rares sont ceux qui me disent "Je suis New Age !"

Dans ces réalités qui constituent ce climat général New Age, on retrouve, l'astrologie, la croyance en la réincarnation, la numérologie, l'anthroposophie, la théosophie, le training autogène, la bioénergie, la sophrologie, les techniques de rebirth, de cri primal, la gestalt thérapie, les approches dites intégratives (psychosynthèse spirituelle, PRH , l'Analyse Transactionnelle, avec l'influence de Yung,) toutes les thérapies alternatives, les médecines douces, les courants qui vous parlent de fluide, d'énergie, les techniques qui mettent en oeuvre les massages, le magnétisme, les biorythmes, tous les types de méditation - yoga, zen, bouddhisme tibétains -, toute les mobilisation des énergies, à la manière de Maguy Lebrun, les chaînes de prières, les coalitions d'énergie, les chemins initiatiques, le tarot psychologique tibétain, les voyages hors du corps. La liste pourrait s'allonger. Il y a aussi deux grands films qui disent très bien New Age : Le grand bleu, et Jonathan le goéland.

Pour un bon nombre d'observateurs, dont je suis, les groupes du renouveau charismatique sont en fait une modalité du New Age, - même s'ils le dénoncent comme l'ennemi -, avec l'importance accordée à la guérison, au vécu, à l'expérience, au ressenti, à la transparence, la chaleur de la communauté.

D'où vient le New Age ?

Trois raisons à cette nouvelle attitude face à la vie.

1. Première raison : La montée du sujet. C'est la montée de l'individualisme, avec l'importance accordée au sujet et la perte du poids des institutions et de leurs contraintes, qui fait que l'homme moderne est celui qui va se déterminer tout seul. " Ce qui détermine l'homme moderne, c'est la nécessité pour lui de s'auto-déterminer en ne reconnaissant aucune possibilité d'intervention extérieure dogmatique ou morale. " 
Les sociologues qui ont valorisé le sujet : Gilles Lipoveszcki, -l'ère du vide -, puis l'empire de l'éphémère, Gérard Mendel : 54 millions d'individus sans appartenance, Gauchet : Le désenchantement du monde.

2. Deuxième raison : l'échec du paradigme technico-scientifico-matérialiste et marchand, avec l'impossibilité de ce monde à nous apporter le bonheur par la technique ou la science.

3. Troisième raison : le nouveau statut social de la vérité. Nous avons connu une période où la Vérité était reconnue dans un monde social. Il y avait la Vérité des catholiques, la Vérité des protestants, celle du marxisme. Aujourd'hui, on accepte le pluralisme, qu'il y ait du bon dans l'autre. Cela relativise nos modèles. J'ai chez moi une image du Dalaï Lama en train de faire ses dévotions à la grotte de Lourdes en compagnie de l'Evêque de Tarbes. Pouvez-vous imaginer ce que cela peut représenter dans le subconscient de gens qui ne savent plus trop à quel saint se vouer ?

L'homme moderne flotte, sans appartenance, et tout flotte autour de lui. Il fait son petit montage. Le New Age est alors une sorte de bricolage, une religion de supermarché, où on prend un peu de ceci, un peu de cela ou de cela. 

On note cependant des lignes de forces : 

  • On veut un climat communautaire chaud, tolérant, bienveillant ;
  • Centration sur soi ;
  • Intériorité, accession à de nouveaux états de conscience ;
  • Recherche du bien être, avec l'importance donnée à une médecine centrée sur la personne ;
  • Retour au vécu : est vrai ce qui te fait du bien ;
  • Instantanéisme, avec le risque de la perte de mémoire, et de l'inscription dans une tradition ;
  • Importance accordée au "tout" plus qu'à la partie et vision planétaire du monde ;
  • Retour du "christique", religion de la conscience universelle bienveillante, dont le but est de préparer le retour de l'instructeur mondial, le Christ, le Verbe, le Christ cosmique ;
  • Croyance en la réincarnation, apparitions etc.
Qu'en penser ?

Il y a des attaques violentes qui le perçoivent comme le diable.

Je pense qu'il faut l'écouter, lui accorder autant d'attention à ce que nous appelons la religion populaire.

Il y a là des choses très positives : un actif, des frontières et des ruptures.

L'actif, c'est le primat donné au spirituel. Nous sortons d'une période matérialiste et nous assistons à la fin d'une certaine forme de scientisme ou de messianisme politique. Le retour à l'intériorité favorise une attente de beaucoup de gens, une recherche spirituelle profonde. Beaucoup de gens recherchent une pacification intérieure et une communication avec Dieu, et ils pensent qu'ils ne peuvent pas dans leurs églises trouver ce qu'ils cherchent. C'est là une question fondamentale pour toutes nos communautés chrétiennes.

Les frontières. Il y a le danger du narcissisme, avec des régressions fondamentales. Il y a aussi la confusion entre l'émotionnel et le spirituel - émotionnel personnel ou venant du groupe -. Je ne crois pas qu'il faille mettre l'Esprit Saint à toutes les sauces psychologiques ou émotionnelles.

Il y a aussi un réenchantement du monde, une sorte de paganisme qui revient, avec des esprits un peu partout, ainsi que l'importance accordée à la guérison, qui me semble assez dangereuse. La communication avec l'au-delà me semble aussi extrêmement dangereuse, dans la mesure où elle entraîne le refus de faire un travail de deuil et d'accepter le mystère de la mort.

Les ruptures. Trois points majeurs qui ne me permettent pas de tout accepter dans cette nébuleuse New Age.

L'horizon du Christianisme est un horizon de communion, alors que celui de ces groupes est un horizon de fusion.

La disparition du Jésus de l'histoire, avec l'incarnation et l'abattement avec lequel cet homme a vécu notre condition humaine dans ce qu'elle avait de plus difficile, de plus heureux aussi, et de plus dramatique. C'est ainsi que nous avons vu s'inscrire le mystère de Dieu dans notre histoire.

Le refus des médiations, à partir d'une recherche personnelle, le désir de trouver "son " truc, en écartant les dimensions sociétaires et communautaires. Il y a un vocabulaire qui me permet de repérer cela. " La lutte pour le XXIème siècle ne sera pas, comme on pouvait le croire il n'y a pas longtemps entre les matérialistes scientistes et les religieux, mais entre les religieux et les spirituels " Pour lui, le religieux est celui qui s'aliène dans une institution qui lui dit ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire, et le spirituel est celui qui mène sa quête personnelle, dans une sorte de gnose, en prenant ici ou la, dans une fidélité à une attitudeintérieure. Plus de communication. Pas d'institution, pas de communauté, pas de médiation, et surtout pas de régulation des savoirs.

Beaucoup de gens n'ont plus de système référentiel cohérent autour duquel on peut discuter. Ils me donnent l'impression d'enfants à qui on essayerait d'apprendre cinq ou six langues à la fois, sans qu'ils aient eu à la base, une charpente.

C'est une forme d'adolescence.

 

 

III. Alain Houziaux : Le New Age pose de bonnes questions

 

1 - Présentation sommaire du " New Age "

Même si, aujourd'hui, plus personne ne se reconnaît " New Age ", on peut néanmoins caractériser le courant " New Age " en cinq points :

C'est une recherche du sens de sa vie. Cette recherche s'effectue de manière individuelle et même individualiste (" chacun doit trouver sa voie "), c'est-à-dire indépendamment de tout système philosophique, théologique, dogmatique, ecclésiastique ou institutionnel. Cette recherche n'est ni intellectuelle ni spéculative. C'est plutôt une quête psychologique, affective et émotionnelle.

C'est une recherche du bonheur, c'est-à-dire de l'harmonie et de l'équilibre. Pour cela, il faut développer ses " ressources personnelles " par des techniques psychocorporelles de façon à régénérer l'être intérieur pour qu'il puisse affronter la vie avec les autres qui est souvent vécue comme contraignante voire agressive.

C'est une recherche de l'unité et de l'unification. Tout doit aller dans le sens de la réconciliation et du dépassement des contradictions, des conflits, des paradoxes, des " double bind " (doubles contraintes). Il faut donc récuser les distinctions et les séparations classiques entre Dieu et l'homme, entre la nature et le surnaturel, entre la science et la religion.

C'est une recherche sur soi-même pour mieux s'accepter, se connaître, s'aimer et pour mieux se réaliser. C'est une recherche de son identité propre.

C'est une " spiritualité ". Qu'entend-on par là ? Une " spiritualité ", c'est une quête et une connaissance qui ne visent pas tant " Dieu " lui-même que le sacré, le surnaturel, le mystère. C'est aussi une pratique qui reprend les rites et les symboles de diverses religions traditionnelles, mais en les recodant " à la carte " selon un bricolage personnel. C'est enfin une expression de soi qui s'enracine dans la présence en soi de l'" esprit " qui est à la fois souffle, énergie et principe divin.

2 - Critique du New Age par le Christianisme " officiel "

Pour quels motifs le Christianisme " officiel " critique-t-il le New Age ?

Le New Age, dit-on, est une forme de paganisme et d'animisme.

Le New Age, dit-on, mélange tout : la science et la religion, l'esprit et la matière, Dieu et l'homme, la religiosité naturelle et la foi au Christ. Il confond la spiritualité, le bonheur et la santé au lieu de distinguer, comme le voudraient les théologiens orthodoxes, ce qui est de l'ordre de la foi et de la théologie, ce qui est de l'ordre de la psychologie et du bonheur et ce qui est de l'ordre de la médecine et de la santé.

Le New Age, dit-on, ne respecte pas les spécificités de chacune des orthodoxies religieuses (Bouddhisme et Christianisme en particulier) et confond, entre autre, réincarnation et résurrection.

3 - Critique de la critique du New Age

Face au New Age, la plupart des articles et des ouvrages chrétiens se posent trop souvent en juges au nom de la Bible : " une telle vision (le New Age), demandent-ils, peut-elle être confirmée ou infirmée par la Bible ? Est-elle contraire à la révélation biblique ? " (sic). Cette manière dogmatique de procéder ne me paraît pas souhaitable. Le " dogmatisme " avec lequel les théologiens traditionnels critiquent le courant du New Age m'apparaît tout à fait analogue au dogmatisme, à l'assurance et à la bonne conscience avec laquelle les " Evangéliques " condamnent les Protestants plus ou moins libéraux.

Les bons théologiens qui critiquent le New Age font trop souvent la distinction, qui me paraît artificielle entre d'une part la foi (la vraie, la bonne, la chrétienne) fondée sur la Bible et d'autre part la " religion naturelle " (la croyance à l'astrologie, aux anges, aux esprits) qui serait superstitieuse, païenne, animiste et idolâtres.

Mais me semble-t-il, les choses ne sont pas si simples. D'une part, le fait de vouloir fonder la foi exclusivement sur la Bible, considérée comme la Parole de Dieu, relève peut-être aussi d'une forme de superstition. D'autre part, il faut rappeler que le Judaïsme a assumé en son sein le paganisme et l'animisme qui l'ont précédé. Ajoutons que la Bible, dans bien de ses passages, assume une mentalité que l'on pourrait qualifier de superstitieuse, animiste et païenne (croyance aux esprits, aux démons, au séjour des morts, aux anges, aux astres...).

Les " bons théologiens " font valoir que le New Age est une forme de croyance aux phénomènes paranormaux. Ce qui ne serait pas biblique. Mais c'est oublier que la Bible elle-même fait souvent référence à des phénomènes paranormaux (cf. I Samuel 28 ; Actes 5, 9).

Ils font également valoir que le New Age confond réincarnation et résurrection, ce qui ne serait pas biblique. Mais le fait, pour les juifs des temps bibliques, d'attendre le retour d'Henoch ou de Moïse ou d'Elie " revenus à la vie " (Mat. 16, 14 etc. ...), plusieurs siècles après leur mort, n'est-il pas, somme toute, assez proche d'une croyance à la réincarnation ?

Ils font enfin valoir que le New Age confond l'Esprit Saint et " les esprits " (qui relèveraient de superstitions païennes). Mais c'est oublier que la Bible n'ignore pas les " esprits " (qu'ils soient bons ou mauvais et démoniaques).

Ainsi je ne vois pas pourquoi il faudrait être plus puriste que Jésus-Christ et que la Bible. Il faut, me semble-t-il, faire la différence entre deux choses : d'une part accepter qu'il y ait des phénomènes paranormaux et d'autre part les considérer comme des manifestations divines. Ce que fait le discours biblique, ce n'est pas ignorer les " réalités invisibles " (paranormales), mais les soumettre à Dieu (Gen. 1, 16).

4 - Le New Age pose de bonnes questions

En fait, le New Age pose de vraies questions à la théologie chrétienne orthodoxe :

En effet, il met en question, à juste titre à mon avis, la différence que fait la théologie chrétienne orthodoxe entre ce qui est de l'ordre de la Révélation tombée d'en haut (qui enseignerait une vérité que doit croire l'homme) et la religion naturelle, psychologique et émotive qui exprime ce que l'homme croit spontanément. Peut-être serait-il temps de se rappeler que le Christianisme est une religion de l'incarnation. La Parole révélée s'est faite " chair ", c'est-à-dire émotion, souffrance, désir, sentiment, bref " religion naturelle ", avec tout ce que cela comporte d'équivoque mais aussi d'humanité.

Le New Age met aussi en question la méfiance que la théologie traditionnelle a toujours eue vis à vis de la cosmologie et peut-être même vis-à-vis de la science en général. Les grandes mises à l'index ont été faites sur ce point (Galilée, Teilhard de Chardin). La théologie chrétienne d'aujourd'hui, pour sauver son honneur face aux découvertes scientifiques, accentue la distinction entre science et foi. Et ce tout en continuant néanmoins à affirmer que le monde a été créé par Dieu (ce qui la met en contradiction avec elle-même). Le New Age, lui, a le mérite de présenter une spiritualité dans laquelle l'homme est partie prenante du cosmos et même au confluent des forces du cosmos. De plus, le New Age réactualise des questions de fond qui sont depuis toujours en débat dans le christianisme. J'en vois trois.

Peut-on donner un sens à la vie ? Faut-il vraiment persister à dire (comme le font, en particulier, les bons théologiens luthériens) que la vie n'a aucun sens ni aucune justification en elle-même et que Dieu seul, par un acte gratuit, " justifie " la vie et lui accorde une valeur et un sens qu'elle n'a en aucune manière en elle-même ? Ou bien faut-il reconnaître que le chrétien peut, par lui-même et par sa vie spirituelle, donner un sens à sa vie ?

La quête du bonheur est-elle légitime ? Faut-il vraiment persister à dire que toute recherche d'un bonheur personnel est finalement égoïste et qu'elle est une façon de vouloir se sauver par soi même ? Ou bien faut-il concéder que la recherche du bonheur est un devoir que nous donne Dieu lui-même ?

Quelle est la vocation de l'Eglise ? L'Eglise doit-elle être une minorité de confessants qui se réfèrent à la vraie doctrine ou bien doit-elle accueillir aussi tous les hommes de bonne volonté qui tâtonnent dans leurs certitudes ?

Je termine par un rappel évangélique : le Royaume de Dieu est premièrement non pas pour les " pharisiens " qui confessent la juste doctrine, mais pour les " tout-petits " et les " pauvres ". Les " pharisiens ", ce sont peut-être aujourd'hui ceux qui estiment avoir une bonne théologie, et les " tout-petits " ce sont peut-être aujourd'hui ceux qui cherchent leur spiritualité (même si celle-ci est imprécise et vague) dans leurs émotions, leur mal d'être et leur désir d'en sortir.

 

 

IV. Débats

Question : Comment expliquer le succès du New Age?

Michel Lacroix : Tout d'abord, le millénarisme du Verseau exerce une puissante séduction parce qu'il restaure la confiance en une histoire fléchée vers un avenir meilleur.

Le New Age doit son succès également au fait qu'il accorde une grande importance au corps. Il réhabilite le corps, - ce corps déshonoré et humilié dans les camps de concentration. Face aux images d'archives montrant des êtres humains squelettiques, le New Age symbolise la revanche du corps. Il invite à le redécouvrir.

En outre, le corps a été le grand oublié de la spiritualité occidentale. Le New Age constitue une réaction contre cette tradition. Il dessine un chemin de spiritualité qui passe par les sens, le souffle, le travail sur les postures et le mouvement, le geste juste, les arts martiaux, la gymnastique sacrée, et même la sexualité, à l'instar du tantrisme. Cette approche, inspirée par l'Orient, séduit nos contemporains.

Une autre raison de son succès tient au caractère prométhéen du message qu'il délivre. Les pratiques du New Age expriment le rêve d'un dépassement de soi, d'un franchissement des limites. Elles offrent la possibilité d'élargir la conscience, d'aller au-delà de l'ego. Elles font goûter la saveur d'une identité à géométrie variable. Elles assurent l'homme qu'il possède un fantastique potentiel cérébral, affectif, social, spirituel, et que ce potentiel peut être actualisé. Le surhomme n'est pas loin...

Par là, le New Age entre en résonance avec la culture de l'illimité qui marque profondément la sensibilité actuelle. Cette culture de l'illimité se manifeste de multiples façons, dans le sport, le désir de prouesses, le dopage, la drogue, la croyance en la réincarnation, l'intérêt pour la parapsychologie, l'attrait pour l'occultisme.

Evidemment, ce New Age prométhéen n'a plus grand chose à voir avec le Christianisme, pour lequel l'homme a besoin d'être sauvé par la grâce divine. Les techniques du New Age entretiennent le mythe de la toute-puissance et de l'auto-rédemption. Le new-ager entend assurer son salut lui-même. Il affirme son indépendance sotériologique.

Pour expliquer le succès du New Age, on est tenté, enfin, d'invoquer un facteur matériel, d'ordre à la fois économique et démographique. Le New Age répond au besoin des individus de satisfaire des besoins psychologiques, une fois que leurs besoins économiques et matériels sont satisfaits. Une fois que le bien-être matériel est assuré, l'exigence d'épanouissement prend, tout naturellement, la relève. Mais surtout, il faut tenir compte de l'accroissement vertigineux de la longévité. Les individus atteignant quarante ou cinquante ans savent que leur espérance de vie est encore très élevée. Ils ne sont qu'à la moitié de leur existence. Si bien que cet âge, qui est ordinairement celui des bilans, se trouve être en même temps celui des nouveaux projets. Les individus ont encore un long chapitre de vie à écrire, et ils veulent en profiter pour corriger les erreurs commises dans le passé, et donner à leur existence plus d'intériorité et de profondeur. "Nous passons la moitié de notre vie à glisser au fond d'un trou, et la seconde moitié à essayer d'en sortir", disait Jung, avec une sagesse teintée d'humour. Pour beaucoup d'individus, le New Age est l'outil qui, pensent-ils, leur permettra de s'extraire de ce trou.

Question : Quelle est la responsabilité des églises dans le phénomène New Age ?

Alain Houziaux : Comme le Père Jean-Pierre Lintanf, je pense qu'une sorte de clivage est visible entre les églises d'une part et d'autre part les spiritualités qui se font en dehors des églises. Je voudrais dire deux choses.

C'est comme s'il y avait un front commun entre d'un côté la libre pensée, la laïcité, les églises qui, chacune à leur manière,récusent la religiosité, les superstitions et peut-être même la spiritualité naturelle et populaire, et de l'autre côté, ceux qui, voulant tout de même vivre une spiritualité, seraient rejetées en dehors des églises. 
Entre les deux, il y a les charismatiques, qui sont spirituellement assez proches du New Age, et qui font tout de même partie des églises, protestantes ou catholiques. 
Quoi qu'il en soit, il y a une sorte de responsabilité fondamentale des églises dans le fait que, maintenant, si on veut vivre la spiritualité, il faut la vivre avec le bouddhisme, avec le New Age, avec la gnose ou l'ésotérisme. On ne peut plus la vivre dans les églises, parce que les clercs ont trop insisté sur le travail intellectuel, sur l'exégèse des textes saints, et sur les implications sociales et politiques de la vie chrétienne.

Je vais être provocant, et même peut-être injustement méchant. Le New Age me paraît une sorte de luxe pour une société comblée, riche et vivant en paix. Même si le New Age n'est pas né en Californie, cet intérêt pour le développement personnel, pour le corps et la recherche forcenée du bonheur, comme l'insistance sur le sentiment océanique, me semblent être des recherches intérieures de personnes qui n'ont pas de problème avec la faim, les épidémies, les guerres, les violences de dictature.

Je vois dans le New Age une sorte d'avatar de la civilisation de la prospérité. Mais je pense que cela ne tiendra pas la route pour le XXIème siècle, parce que je crois que nous allons vers une période de crises extrêmement profondes, non seulement à l'Est et dans les pays d'Afrique, mais également en Europe. Dans des pays qui vivent la guerre, les crises économiques et le chômage, cet intérêt nombriliste disparaîtra et sera considéré comme secondaire.

Comme je pense que, malheureusement, au XXIème siècle il y aura beaucoup plus de crucifiés qu'il y en a eu dans cette deuxième moitié du XXème siècle, je pense que la religion de demain ne sera pas le New Age mais sera peut-être de nouveau le judaïsme et le christianisme.

Jean-Pierre Lintanf : Je suis d'accord sur la chance redonnée au christianisme comme religion de salut, mais avec un nouveau visage. Nous avons autour de nous des tas de gens qui vont chercher ailleurs ce qu'ils seraient en droit de trouver dans leurs églises. Il y a de nouvelles mentalités, de nouvelles sensibilités, dont nous sommes tous une peu marqués, et qui vont nous permettre de donner à nos églises de demain une autre allure.

 

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