Conférences de l'Étoile - octobre-décembre 2004

Vivre, revivre, survivre 

 

JUSQU'OÙ PEUT-ON CHANGER SA VIE ?

Par Alain Houziaux

 

Qu'est ce que se convertir ?

 

Arthur Rimbaud, le poète de Une saison en enfer, le trafiquant du Yemen, est-ce le même homme ? Il y a un avant, il y a un après. Pour un changement, c'est un changement ! Dans sa correspondant "d'après", rien, absolument rien que l'on puisse rapprocher du Rimbaud d'avant. Que s'est-il passé ?

Jusqu'où peut-on changer sa vie ?

"Changer sa vie", c'est une chose. "Changer de vie", c'en est une autre. Et " se changer", une troisième.

Dans le désir de changer sa vie, il y a quelque chose de dramatique et même de tragique. C'est l'aveu d'un échec. C'est même le désir d'en terminer, d'une manière ou d'une autre, avec la vie que l'on traîne. Pour avoir une autre vie.

Ce dont on parle de plus en plus aujourd'hui, ce n'est pas du désir de changer sa vie, c'est du désir de se changer. Il suffit d'ouvrir les publications de psychologie et de développement personnel. Se changer, disent-ils, c'est apprendre à s'aimer, apprendre à accepter les autres, vivre de manière moins dépendante ...

Il faut d'ailleurs noter, à propos de ce désir de se changer, qu'il y a eu une évolution considérable dans la manière de le concevoir. A l'époque des instituteurs de la Troisième République, se changer, c'était devenir moins paresseux, plus honnête, plus propre, plus vertueux. Mais, aujourd'hui, "se changer" se décline non plus dans le registre de la morale, mais dans celui de la psychologie, pour ne pas dire du confort personnel. Se changer, aujourd'hui, cela signifie mieux accepter sa vie, sans pour autant la changer. C'est donc très différent de "changer sa vie".

Ce dont on parle aussi beaucoup aujourd'hui, c'est de "changer de vie". Mais "changer de vie", ce n'est pas non plus "changer sa vie". Changer de vie, c'est, par exemple, refaire sa vie avec un autre conjoint. C'est aussi changer de métier, d'environnement. S'engager dans la Légion. Partir élever des chèvres en Lozère.

Mais on peut changer de vie tout en restant le même. En revanche, "changer sa vie" est beaucoup plus décisif. C'est, par exemple, renoncer de manière radicale à une vie dépravée. Cela peut être "prendre de bonnes résolutions" et les mettre sans délai en application. Cela peut être aussi renoncer à une vie facile, à l'alcool, à la drogue.

Changer de vie, c'est une mutation d'ordre sociologique, géographique ou professionnelle. Se changer, c'est une mutation d'ordre psychologique. Changer sa vie, c'est une mutation d'ordre moral.

Changer de vie évoque l'idée de "reconversion". Se changer, celle de "transformation". En revanche, changer sa vie évoque une "conversion". Cette conversion peut être éthique, elle peut aussi être idéologique ou religieuse.

Parler de "conversion", cela peut paraître aujourd'hui tout à fait désuet. On n'en parle plus beaucoup, même dans les églises ! Même le catéchisme des églises traditionnelles ne prêchent plus la conversion. Et pourtant, de par le monde, il y a de plus en plus de personnes qui se convertissent, que ce soit dans les pays en voie de développement (plus de 40% de la population du Guatémala est composée de convertis) ou dans les pays dits développés, tels que les Etats-Unis (où le courant des « born again » , des pentecôtistes et des évangéliques a pris une importance considérable).

Donc, dans le cadre de cet article, nous ne traiterons que d'une seule question : qu'est-ce que changer sa vie ? Jusqu'où peut-on changer sa vie ? Et, plus précisément, nous nous demanderons : Qu'est-ce que se convertir ?

Je sais bien que les deux questions ne se recouvrent pas exactement. Et pourtant, le fait de changer sa vie (par différence à "changer de vie" et "se changer") me paraît toujours peu ou prou une forme de conversion.

 

La conversion, est-ce nécessairement une conversion religieuse ?

 

J'en suis persuadé, il y a aujourd'hui, chez beaucoup, un désir de changer sa vie et même de conversion. On peut le ressentir à 16 ans et aussi à 75. On a l'impression que si on ne change pas sa vie, la vie restera terne, fade, médiocre, insipide. La conversion est une sorte de bouleversement auquel on aspire pour donner du feu et de l'intensité à son existence.

On peut faire la comparaison avec le désir de tomber amoureux. On a l'impression que si on poursuit sa vie sans pouvoir tomber amoureux, on passera à côté d'une expérience qui donne à la vie une densité unique et un sens.

En fait, le désir de conversion n'a rien de spécifiquement religieux. Tomber amoureux fou est aussi une forme de conversion qui induit un changement radical de sa vie et de sa manière d'être.

Le désir de conversion peut s'exprimer sous des modes très différents les uns des autres.

Dans l'Antiquité pré-chrétienne, les conversions n'étaient pas religieuses car les religions ne requéraient pas un changement de la vie de leurs adeptes. Les véritables conversions étaient philosophiques. Le philosophe était lui-même un converti. Il changeait de costume, suivait un régime alimentaire, abandonnait la vie du monde et pratiquait assidûment les exercices spirituels.

Il peut y avoir aussi des conversions politiques. On embrasse une nouvelle conviction, un nouveau drapeau. On renie son passé. On donne à tous des preuves de sa nouvelle conviction. On peut aussi se convertir au naturisme, à l'écologie, aux régimes végétariens, à la franc maçonnerie ...

Et il peut même y avoir aussi des conversions sexuelles. On peut, du jour au lendemain, décider de changer sa vie en s'avouant à soi-même son homosexualité, en la proclamant devant les autres et en décidant de vivre en tant que tel. Et ce changement est vécu comme une "nouvelle naissance" pour utiliser une expression biblique.

Mais dans tous ces cas, la structure et la dramaturgie de la conversion sont plus ou moins identiques. Invocation d'une prise de conscience, voire même d'une "révélation" à l'occasion d'un événement décisif de l'existence. Reniement du passé. Proclamation publique de sa conversion. Acceptation d'une éthique nouvelle. Et quelques fois allégeance à une communauté ou une secte.

Il faut d'ailleurs insister sur un point. Les conversions qui s'expriment sur le mode religieux ne sont souvent en fait qu'une manière d'exprimer un désir de changer sa vie sur un mode éthique et profane. C'est le désir de renoncer à l'alcool ou à une vie dissolue qui suscite bien des conversions religieuses. En fait, bien souvent, on exprime sa conversion sur un mode religieux ("je me donne à Jésus") pour la magnifier, la conforter et aussi refouler le fait qu'elle s'effectue, en réalité, sur un mode beaucoup plus profane ("je veux renoncer à l'alcool"). Ainsi, par exemple, le fait d'entrer dans un ordre monastique n'est pas forcément dû à des motivations exclusivement religieuses. Et c'est sans doute la raison pour laquelle l'aspect proprement religieux de la vie conventuelle est englobé dans une discipline (celle des trois voeux monastiques) qui n'est pas spécifiquement religieuse.

Nous voudrions maintenant préciser en quoi consiste la conversion en insistant sur trois éléments caractéristiques de sa dramaturgie.

 

Premier trait : la séparation

 

Se convertir, s'est se séparer de son ancienne vie et aussi bien souvent de son ancien milieu. La conversion est d'abord une rupture, un reniement, un renoncement. « Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres ». La conversion est d'abord une séparation.

Le premier moteur de la décision de changer sa vie, ce n'est pas d'aller vers une vie nouvelle dont on rêve et que l'on idéalise. C'est bien plutôt de se séparer de la vie que l'on a jusqu'à présent. Elle vous est insupportable. Il faut en changer.

Certes, le terme de "séparation" peut surprendre. Toute séparation semble être une épreuve et une souffrance. On pense à la séparation du nouveau-né par rapport à sa mère et aussi au travail de deuil lorsque l'on est définitivement séparé de ceux que l'on aime.

Mais la séparation ne fait pas forcément souffrir surtout lorsqu'elle est séparation de ce qui fait souffrir. Etymologiquement, se séparer, c'est se placer à l'écart, comme l'indique le préfixe "se" que l'on retrouve dans « séduction » (conduire à l'écart) « sécession » (aller à l'écart) "ségrégation" (s'écarter du troupeau)...

La séparation, c'est alors l'acte de se placer à l'écart de ce qui vous fait souffrir, vous aliène et vous gangrène.

Pour Platon, la conversion, c'est le fait de détourner son regard des ombres du monde sensible pour le tourner vers la lumière qui émane de l'idée de Bien. Ainsi la conversion est une séparation par rapport aux illusions du sens commun.

Dans le Judaïsme, la notion de séparation est également fondamentale et fondatrice. La création du monde ne se fait pas ex nihilo mais par une séparation de ce que Dieu veut d'avec ce qu'il ne veut pas (à savoir le tohu bohu primitif à partir duquel est créé ou plutôt séparé le monde). Comme le dit Maurice Blanchot dans l'Entretien infini, « tout commencement est une séparation ».

L'élection d'Abraham, il vaudrait mieux dire la vocation d'Abraham, est d'abord un appel à se séparer d'une vie devenue insupportable. Même si l'exégèse actuelle insiste à la suite de Marie Balmary, sur le fait que l'appel entendu par Abraham serait d'abord un « Va vers toi », il est aussi et surtout un « Quitte la maison de ton père ». Ce qui n'a rien à voir avec un simple changement de domicile. Cela signifie plutôt : Sépare toi de ce lieu de malheur, d'inceste, de promiscuité et de renfermement. Brise les idoles de la maison de ton père (1). Le départ d'Abraham, ce n'est peut-être pas une conversion au sens strict, mais c'est bien un changement de sa vie et pas simplement un changement de vie.

Comme le dit Lacoue-Labarthe (2), le Dieu d'Abraham, avant d'être une promesse, est d'abord un impératif de séparation. Il faut mettre un terme à la vie que l'on mène. Il faut la quitter pour la quitter, sans savoir ce qu'il y aura après. La conversion est le contraire d'un acte de prudence.

De fait, le désir de changer sa vie, ce n'est pas d'abord le désir d'être un autre, c'est plutôt d'abord le désir de ne plus être ce que l'on est. Le moteur de la conversion n'est pas dans l'appel ou la promesse d'une vie meilleure, il est dans le rejet et la dénégation de la vie infectée que l'on a menée.

On saisit ainsi la différence fondamentale entre le désir de changer sa vie et le désir de se changer. Le désir de se changer serait le désir d'aller vers soi et d'exprimer sa véritable identité. Au contraire, le désir de changer sa vie, c'est le désir de sacrifier sa vie empestée, de la tuer et d'en faire une sorte de sacrifice sur l'autel de la vie convertie à laquelle on aspire.

La conversion a donc à voir avec le sacrifice. L'acte de se séparer de soi et de sa vie (ce qui peut être comparé à une forme de suicide) constitue non pas le prélude à la conversion, mais la conversion elle-même. Se convertir, étymologiquement, ce n'est pas se tourner vers un ailleurs, mais retourner sur ses pas (rebrousser chemin) en piétinant la trace de ses pas (d'ailleurs, une "conversion" en termes de ski, c'est une rotation de 180 degrés).

Cette volonté du converti de piétiner ce qu'il a vécu jusqu'alors peut d'ailleurs être ressentie douloureusement par ceux qui appartiennent au monde renié. Le converti laisse derrière lui des proches qui peuvent se sentir rejetés puisqu'ils appartiennent au monde de l'"erreur" et du péché.

 

Deuxième trait : le "déclic" et le "flash"

 

Le deuxième trait qui peut caractériser la conversion, c'est l'illumination, "le flash" ou le "déclic". Mais, même si nous parlons de "deuxième" trait, cela n'implique pas que nous décrivions plusieurs temps de la conversion qui se succéderaient chronologiquement. En fait nous spécifions plusieurs modes de conversion, chacun d'eux suffisant à la caractériser en tant que telle.

Alors que la séparation peut être considérée comme le mode juif de la conversion, l'illumination en serait plutôt le mode gnostique, mystique, ou plus simplement psychologique.

Prenons un exemple pour caractériser ce que nous entendons par « illumination » : la conversion du fils prodigue (Luc 15) lorsqu'il décide de changer sa vie et de revenir à la maison paternelle. Le fils prodigue avait choisi la liberté. Il se retrouve chez un éleveur de cochons, à nourrir ses pourceaux sans avoir le droit de se nourrir lui-même de ce qu'ils mangent. Trop, c'est trop. C'est le "déclic". Il "implose" en lui-même. Tout d'un coup, il est « illuminé » par la prise de conscience de ce qu'est devenue sa vie. Son goût de la liberté l'a réduit à être un sous-cochon. La vérité explose, elle se "dé-voile" (si l'on peut se permettre ce pléonasme, puisque pour Heidegger, la vérité, c'est ce qui se dévoile). Elle fait irruption. Et, l'instant d'un "flash", tout lui devient évident : il faut qu'il change sa vie. Et sa vie est d'ores et déjà changée.

Le récit de la conversion de Paul est particulièrement significatif à ce sujet. Il prend conscience qu'il a persécuté le Christ, un innocent. Il devient aveugle. Mais, peu après, « il lui tomba des yeux comme des écailles et il recouvra la vue » (Actes 9,18-19).

Le déclic, c'est l'événement qui suscite la prise de conscience, l'illumination, qui peut éventuellement être un "flash" si elle est vécue comme particulièrement brusque. Pour St-Paul, le "flash", c'est le fait de prendre conscience que, en persécutant les chrétiens, il persécute un innocent, Jésus-Christ. Le désir de changer sa vie, ce n'est pas forcément le désir de devenir meilleur. Cela peut être la prise de conscience, angoissée, que l'on fait du mal.

Cette illumination est une dé-couverte. Ce qui était couvert, occulté et refoulé est mis à jour, généralement soudainement. La vérité se dévoile. La vérité devient évidente, elle se donne à voir (l'"évident", étymologiquement, c'est ce qui se voit). La taie (ou les "écailles") de l'oeil qui occultait le regard tombe, et on voit la vérité toute nue.

Et ce dévoilement, ce "flash", c'est non seulement l'appel à la conversion, mais la conversion elle-même.

Donnons quelques exemples de conversion "par déclic" (3).

Clovis est douloureusement frappé par la mort de son fils. Et, selon le récit de sa conversion donné par Grégoire de Tours, tout vacille pour lui. Il s'interroge sur la vie et sur l'au-delà. Et il embrasse la foi chrétienne qui lui donne la vision de l'au-delà de la mort.

Saint Augustin, quant à lui, ressentait, de son propre aveu, une forte confusion à vouloir et à ne pas vouloir Dieu. Dans un jardin, il entend un enfant qui chante une comptine « Prends et lis ». Revenu chez son ami Alypius, il ouvre la Bible et tombe sur l'Epître de Paul aux Romains : « Point de ripailles ni d'orgies » (Rom. 13, 13-14). Et c'est l'expérience d'un basculement.

Che Guevarra (celui qui deviendra le Che) est un jeune bourgeois promis à la carrière de médecin et fiancé à la fille d'un riche propriétaire terrien. Au cours d'un voyage qui le conduit d'Argentine au Vénézuela, il est converti par la découverte de la misère et de l'injustice. Le film Carnets de voyage qui relate ses rencontres le montre, par une sorte de baptême, traverser à la nage un fleuve d'Amazonie pour quitter la rive des bien-portants et gagner celle des pauvres, des lépreux et des exclus. A la fin de son voyage, un nouvel être est né.

Simone Weil, lors d'un voyage au Portugal, tombe tout d'un coup en arrêt devant le spectacle d'un groupe de femmes de pêcheurs, sur une plage, vêtues de noir, dignes et pauvres. Elles "faisaient le tour des barques, en procession, portant des cierges et chantaient des cantiques très anciens d'une tristesse déchirante... Et, ajoute Simone Weil, j'ai eu soudain la certitude que le Christianisme est par excellence la religion des esclaves, que les esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi d'autres » (4) .

Bernard Egly, un jeune mennonite, prend le volant après une soirée bien arrosée avec une amie de rencontre. Il a un accident de voiture. Le visage de son amie est couvert de sang. Il s'écrie : « O Dieu, si tu me sors de là, avec mon amie, je te donne ma vie ». Il se convertit et change sa vie (5).

Jean Valjean, le héros des Misérables de Victor Hugo, vole les chandeliers de Mgr Myriel, l'évêque de Digne. Celui-ci, devant les gendarmes qui ont arrêté Jean Valjean, fait comme s'il les lui avait donnés. Cette révélation de la bonté détermine le mauvais garçon à consacrer sa vie aux pauvres pour réparer son larcin.

Le "flash", c'est l'irruption et l'effraction de la vérité. Et la vérité, c'est ce que l'on ne voulait pas savoir. La vérité, c'est que la liberté est une illusion (le fils prodigue), c'est que la débauche est une diversion (Saint Augustin), c'est que nous sommes, chacun à notre manière, des pauvres et des esclaves en mal de salut (Simone Weil), c'est qu'un simple geste de bonté et de gratuité peut résonner sans fin au coeur d'un homme (Jean Valjean). On pourrait multiplier les exemples.

Le flash naît d'un événement (le "déclic") qui, semble-t-il, est fortuit, totalement inattendu et totalement imprévisible. Mais, est-ce si sûr ? On peut faire la comparaison avec l'éclair qui zèbre le ciel. Il semble inattendu. Et pourtant, s'il y a éclair, c'est parce qu'il y avait une tension telle qu'il ne pouvait qu'advenir. Mais cette préparation n'est pas consciente. En fait, on est préparé sans le savoir, non pas tant par une quête spirituelle, mais plutôt par une prise de conscience de l'absurde et de la déréliction de son existence. En fait, c'est vrai, il y a certainement une forme de préparation à la conversion. Mais, contrairement à ce que l'on pourrait penser, elle ne se fait pas par une sorte de quête spirituelle et intellectuelle, elle se fait par le sentiment croissant, de plus en plus insoutenable, que la vie que l'on mène est inadmissible et absurde. Mais ce sentiment en dépit du fait qu'il soit très vif et très profond, peut aussi être inconscient et refoulé.

L'illumination mystique, la prise de conscience soudaine, la vérité qui éclate sont ressenties comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages. Mais en fait, elles sont sans doute la cristallisation d'une latence.

Pourtant, ensuite, le flash sera identifié comme la seule et unique cause de la conversion. Il sera reconnu comme un miracle, comme une parole venue d'ailleurs, comme une lumière tombée d'en haut, comme celle qui terrassa Claudel près d'un pilier de Notre Dame.

 

Troisième trait : la nouvelle naissance

 

Le troisième trait qui peut caractériser, à côté des deux premiers, la conversion, c'est l'expérience d'une "nouvelle naissance".

L'expression "nouvelle naissance" frappe par sa radicalité, bien plus par son impossibilité. Même dans ses rêves les plus fous, comment peut-on aspirer à "naître de nouveau" ? Et pourtant, on le sait, cette expression a fait fortune. Il doit bien y avoir une raison.

Cette expression est d'abord biblique. Le Nouveau Testament rend compte de cette nouvelle naissance par trois termes grecs différents. Mais, on le constatera, les sens de ces trois mots sont finalement très proches.

- Palingenesia , naître de nouveau (étymologiquement, naître en sens contraire, en rebroussant chemin). Ce terme s'applique à la vie individuelle (Tite, 3,5) et aussi à la restauration du monde tout entier (Matthieu 19,28) lors du retour du Messie.

- Anagennao, remettre au monde, engendrer de nouveau (1 Pierre 1,3 et 23). Dieu, dit Pierre, nous a « fait renaître pour une espérance vivante ».

- Gennao ( anôten), "naître" ("de nouveau" ou "d'en haut"). Ce terme se rencontre treize fois chez Jean, et en particulier en Jean 3,5-7 où Jésus dit à Nicodème « Ce qui naît d'un père humain est humain ; ce qui naît de l'Esprit saint est esprit... Vous devez tous naître de nouveau ».

On le voit, cette "nouvelle naissance" n'a rien à voir avec la première naissance naturelle. Elle caractérise le fait de naître d'En Haut, de Dieu, de l'Esprit. En fait, il s'agit plus de la genèse d'une vie nouvelle que d'une nouvelle naissance. Cette expression radicalise la différence entre un avant et un après, comme l'explicite Paul (Ephésiens 2,11-13)

Comment peut-on caractériser cette "nouvelle naissance" ?

On peut certes considérer que la conversion est le point d'arrivée d'un processus de quête et de malaise, d'interrogation et de déréliction. Mais, en fait, pour le converti, elle est seulement un point de départ qui met à néant la vie qui l'a précédé.

Pour le converti, la vie commence le premier jour de sa conversion. Ce n'est qu'à ce jour qu'il naît à la vie. Jusqu'à ce jour, il a perdu sa vie. Pour lui, la vie qu'il a menée jusqu'alors, ce n'était pas la vie. De même celui qui tombe amoureux à 40 ans peut dire avec Edith Piaf : « Ma vie commence avec toi ».

On remarquera d'ailleurs que dans les initiations religieuses des peuples animistes, l'initié, au terme du processus d'initiation, sort d'une grotte qui représente le sein maternel, monte dans le lit de sa mère et jette son premier cri de nourrisson. Il "naît" effectivement de nouveau (6).

St-Augustin va plus loin encore. Il identifie le mouvement par lequel son âme s'est arrachée au péché et a été illuminée par Dieu à l'événement du fiat lux de la création du monde (7).

La conversion se différencie profondément d'un appel à aller "vers soi". Il ne s'agit pas d'un appel à découvrir sa véritable identité et à aller vers elle.

Et, à ce sujet, il faut différencier l'apostasie (le renoncement à la foi) de la conversion religieuse. L'apostasie est vécue comme le recouvrement de son identité propre alors que la conversion religieuse est plutôt l'éradication de son moi pervers (8). Celui qui rejette la religion qui a été la sienne jusqu'alors a l'impression que ses convictions religieuses n'étaient qu'un endoctrinement et une aliénation. Et en rejetant la religion, il a l'impression de redevenir lui-même.

En revanche, celui qui se convertit à la foi a l'impression de "se donner", au Christ par exemple. Il fait don de sa personne. Il abandonne sa prétention à être lui-même. La conversion n'a donc rien à voir avec le "devient ce que tu es" de Nietzsche.

La conversion religieuse est une sorte de suicide positif, un suicide pour la vie.

La conversion religieuse est peut-être une forme de sublimation du désir de suicide. Celui qui se convertit, c'est celui qui est au bout du rouleau.

Je sais bien il y a cependant des personnes qui changent leur vie par idéal, par désir de se rapprocher de la vie qu'ils voudraient avoir. Et pour eux, le rejet de la vie passée n'est pas premier. Mais il y a aussi des personnes qui changent leur vie par renoncement, par ascèse et par besoin de "naître de nouveau", d'une manière radicale.

On est dans une impasse. Et on est poussé soit vers le suicide, soit vers la conversion. D'ailleurs on connaît des exemples de moines qui ont fait des tentatives de suicide avant de se convertir. Est-ce que cela signifie pour autant que, lorsqu'on est "au bout du rouleau", on a le choix entre se convertir et se suicider ? Y a-t-il une troisième voie ?

Voyons les caractéristiques de cette "nouvelle naissance", radicale, ascétique et le plus souvent religieuse.

- La conversion se veut de l'ordre de l'irréversible et de l'irrévocable. L'irréversible proclame "jamais plus" et abolit le passé. L'irrévocable affirme "pour toujours" et vise l'avenir. Se convertir, c'est décider que le passé est maintenant irréversible, qu'il ne reviendra jamais au présent. Et c'est aussi décider que l'on s'engage irrévocablement dans une vie nouvelle.

- La conversion procède aussi d'une volonté de consécration. La vie consacrée à laquelle aspire le converti, c'est une vie "sainte"(c'est à dire "sacrée" et "séparée"), peut-être même séparée de la vie, en tout cas de la vie commune.

Une vie consacrée, c'est une vie vouée à.... La conversion ne vise pas une vie épanouie, ni même une vie profondément morale et impeccable (c'est-à-dire sans péché). Les saints ont quelques fois vécu de manière immorale (cf. les starets de la tradition russe ou les convertis des courants gnostiques et cathares (9)). La vie consacrée pour laquelle opte la conversion, c'est une vie sacrifiée, dépossédée d'elle-même.

En fait, le mobile de la conversion, c'est la conversion elle-même, et rien d'autre. Et c'est en ceci qu'il y a une différence fondamentale entre la conversion et la confession de foi. On peut se convertir sans être sûr de sa foi. Les catégories du sacrifice, de la conversion et de la consécration sont existentielles. Elles ne sont pas à proprement parler religieuses.

- Enfin, la conversion induit immédiatement un désir d'orthodoxie, c'est-à-dire un désir de se conformer à des règles. On se souvient que le fils prodigue, après sa conversion demande à être un serviteur, un esclave sans autonomie personnelle. Il en est de même pour celui qui se convertit. L'étude de Christian Decobert (10) montre que la première démarche du converti est de souscrire à des rituels, à des règles, à une discipline, indépendamment du sens qu'ils peuvent avoir. Il veut qu'on lui dise ce qu'il doit faire et ce qu'il doit croire.

Le premier désir du converti est de suivre des règles alimentaires, sexuelles, financières. Il jeûnera le Vendredi Saint. Il versera la dîme de ses revenus. Il renoncera à sa sexualité. Il demandera le baptême. Il s'instruira du catéchisme de ce qu'il doit désormais croire. Ainsi Zachée (11) dès qu'il s'est converti, applique la Loi juive du partage de ses biens avec une particulière rigueur (Luc 19,1). Ainsi, également, Saint Paul va se mettre au service du premier chrétien qu'il rencontre, à savoir un certain Ananias qui le baptise (Actes 9,18-19). Et il se met en suite, immédiatement, au service de Barnabé (Actes 9,27). Saint Augustin, dès sa conversion, entre dans un processus d'apprentissage du christianisme, de ses rites et de l'Ecriture.

Pourquoi ce besoin de conformité, sinon de conformisme ? Sans doute par insécurité et par besoin de sécurité. Le converti est comme un égaré dans un monde nouveau. Il lui faut changer sa vie non pas par lui-même, mais en se moulant dans des comportements réglés de l'extérieur, définis par une tradition et un magistère (12). Et c'est ce qui fait le succès des sectes et des religions d'autorité auprès des convertis. Le libre examen et la foi personnelle sont aux antipodes de ce que réclame la conversion. Et c'est pourquoi le protestantisme des Eglises réformées et luthériennes accueillent plus les nomades poursuivant une quête spirituelle que les convertis en mal d'un catéchisme énonçant les règles de ce qu'il faut obligatoirement croire.

 

Conversion et récit de conversion

 

Ainsi la conversion peut être caractérisée de trois manière différentes :comme une séparation par rapport à un passé, comme un flash et une révélation sur soi-même et sur sa vie, comme une naissance nouvelle.

Nous voulons insister sur un dernier point.

Il faut faire la différence entre d'une part le désir de changer sa vie qui peut rester un simple désir, d'autre part l'expérience de la conversion, et enfin le récit par lequel on relate sa conversion. En effet, dans les Eglises Pentecôtistes et Evangéliques, lors des offices et des réunions d'évangélisation, tout un chacun est appelé à "rendre témoignage" et à faire le récit de sa conversion. C'est là une sorte de rite récurrent.

Le désir de changer sa vie ne conduit pas forcément à une conversion. Il peut rester un simple désir et mène plutôt à une psychanalyse.

La conversion, elle, est de l'ordre d'une expérience existentielle, vécue dans la surprise, et souvent comme un miracle.

Enfin le "récit de la conversion" (tel qu'il se pratique en particulier dans les Eglises Pentecôtistes et Evangéliques) a un caractère stéréotypé. Il est relaté, la plupart du temps, selon un schéma quasi immuable en trois séquences (13).J'étais dans le péché, perdu, dévoyé et déboussolé. Dieu m'a rattrapé et m'a parlé. Maintenant je suis en sécurité et protégé.

Le troisième terme de ce "récit de conversion" peut surprendre. Le besoin le plus essentiel de l'homme serait-il non pas celui de l'épanouissement mais celui de la sécurité ?

S'il est vrai que beaucoup des "esprits religieux" sont des nomades en quête d'une "religion à la carte", il y en a aussi, fort nombreux, qui ont seulement peur d'être libres et seuls. Ils ont d'abord besoin d'être rassurés, conduits et encadrés. On peut peut-être le regretter. Mais il faut aussi savoir l'accepter.

Le sentiment religieux reste lié à la crainte. Et le besoin de sécurité est certainement lié au besoin de se rassurer et de résorber cette crainte.

 

Alain Houziaux

 

 

(1) Selon la tradition juive et musulmane, la famille d'Abraham était dégénérée et pratiquait l'idolatrie.

 

(2) Philippe Lacoue-Labarthe in La Séparation, ouvrage collectif sous la direction de André Barbier et Jean-Michel Porte In Press, 2003

 

(3) cf Christian Décobert, « Conversion, tradition, institution » in Archives de Sciences sociales des Religions, 2001, 116 (octobre-décembre) pages 67-90.

 

(4) Simone Weil, Attente de Dieu, La Colombe, 1950, page 55.

 

(5) cf. La Conversion à Jésus-Christ, Les Cahiers de Christ seul » Editions Mennonites, numéro 1, 1995

 

(6) Cf Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, Folio Essais, page 243-245.

 

(7) Cf Confessions XIII, citées par Pierre Hadot, article "conversion", Encyclopediae Universalis, 1989, tome 6, page 499.

 

(8) cf. Christian Decobert, article cité

 

(9) Parmi les Cathares, il y avait deux groupes, l'un, celui des "parfaits" qui vivaient de manière asexuée, l'autre où, au contraire, la débauche sexuelle était conçue comme une manière de "consumer" le péché.

 

(10) article cité

 

(11) Zachée, c'est le petit bonhomme qui, nous raconte l'Evangile, monte dans un arbre pour voir Jésus.

 

(12) cf. Alain Houziaux, Le Désir, l'arbitraire et le consentement, Aubier Montaigne, 1973

 

(13) cf. Christian Decobert, article cité

 

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