L'indifférence : une fatalité ?
La Parabole du Riche et de Lazare : Une Histoire qui Dérange
Nous avons écouté au chapitre 16 de l'Évangile de Luc, la parabole du riche et de Lazare. Rien à voir avec le Lazare que vous connaissez bien, le Lazare que Jésus ressuscite dans l'évangile de Jean. Ici, Lazare est un personnage fictif auquel Jésus attribue ce nom qui signifie très paradoxalement Dieu pourvoit. Un nom qui ma foi peut sembler bien paradoxal au regard de la vie de Lazare.
Dans cette petite histoire, vous l'avez entendu, un riche se complait en banquet chaque jour de sa vie, tandis que Lazare qui n'a rien, rien même moins que la peau sur les os, puisqu'il est couvert d'ulcères, nous dit le récit. Et bien, ce pauvre espère se nourrir des restes du riche. Mais voilà, c'est peine perdue et c'est au contraire les chiens qui se repaissent de ses plaies. Bon, cette petite histoire n'est pas très agréable, il faut bien le dire, à écouter.
Et voilà que Lazare et le riche meurent. Lazare rejoint alors le sein d'Abraham et les félicités célestes, tandis que le riche brûle aux enfers. Le riche supplie, comme vous l'avez entendu, Abraham d'envoyer Lazare lui donner une petite goutte d'eau. Mais lui répond Abraham, un gouffre sépare le paradis et les enfers.
Le riche alors se préoccupe peut-être enfin de ses frères et il supplie Abraham d'envoyer Lazare afin qu'il change de comportement et que plus tard, au moment de leur mort, n'aille pas en enfer. Mais la réponse est toujours aussi cinglante, inutile d'envoyer Lazare puisqu'ils ont déjà Moïse et les prophètes, les prophètes qui font raisonner dans leurs pages l'appel à la solidarité.
Un Jugement Impitoyable ou une Grâce Oubliée ?
Alors, voilà une petite histoire que paradoxalement, j'aime bien. En général, on trouve plutôt que cette histoire est épouvantable. Voilà, ces flammes de l'enfer, cette condamnation, ce riche qui va brûler. Et c'est vrai que cette histoire a de quoi nous faire dresser les cheveux sur la tête. Oui, on y parle d'enfer, de flammes et ce n'est pas vraiment réjouissant. De plus, c'est une histoire qui ne paraît pas vraiment évangélique, au sens du mot évangélique qui veut dire la bonne nouvelle de l'amour et de la grâce de Dieu.
En effet, le riche ne reçoit aucune grâce en enfer. Pas même, ne serait-ce qu'une toute petite goutte d'eau. Alors, nous qui prêchons le pardon en tant que chrétiens et peut-être encore plus en tant que protestants, par-delà le jugement, nous annonçons la grâce de Dieu. Avec cette petite histoire, ce n'est pas vraiment réussi.
Ici, nous sommes au contraire dans un jugement impitoyable, puisque le riche ne s'est pas préoccupé de Lazare, et bien grand mal lui fasse, il a trouvé sa destinée. Alors Luther, lorsqu'il prêchait la grâce de Dieu, lorsqu'il s'efforçait de battre en brèche les terreurs liées au purgatoire et à l'enfer à son époque, avait-il donc oublié cette histoire ?
Car oui, la grâce semble bien absente de ce petit récit. Pourtant, au chapitre précédent de l'évangile de Luc, si vous vous y replongez, Jésus vient raconter une autre parabole, celle du fils prodigue. Dans cette histoire, le père serre sur son cœur, le fils prodigue malgré toutes ses fautes. Et la parabole nous fait chanter, proclamer la grâce de Dieu, son pardon.
D'ailleurs, elle se conclut par un festin certain que le lecteur est auquel le lecteur est invité pour célébrer le retour du fils prodigue. Et voilà ainsi que après cette belle parabole sur la grâce, l'amour, le pardon, voilà que au chapitre suivant de Luc, soudainement c'est la douche froide ou devrais-je dire plutôt le coup de chaud, on pourrait dire, parce qu'il n'est plus question de grâce et de pardon, il est question de flamme, d'enfer et de jugement dernier.
Et dans ce jugement, donc, aucune porte sur le pardon, aucun espoir de pouvoir un jour peut-être, comme on le disait du purgatoire, passer des flammes de l'enfer au paradis. Aucun espoir même de pouvoir amender sa vie dans un purgatoire qui permettrait d'espérer encore les félicités célestes.
Dieu, un Justicier dans l'Au-Delà ?
Alors, pourquoi cette petite histoire nous est-elle racontée ? L'évangéliste Luc cherche-t-il à nous effrayer avec cette parabole ? Pourquoi vient-elle battre en brèche les belles histoires du chapitre 15 ? Pourquoi l'évangile de Luc manie-t-il ainsi la carotte d'un côté et le bâton faisant au chapitre précédent espérer le meilleur de Dieu, sa grâce et son amour et au chapitre suivant lui faisant craindre le pire ?
Oui, pourquoi cette plongée soudaine dans ces flammes de l'enfer ? Alors, une première réponse pourrait insister sur la justice de Dieu. Après tout, cette parabole présente un Dieu qui finit, même si c'est après coup, par faire droit au plus miséreux. Même si sur terre Dieu semble avoir été aux abonnés absents pour Lazare, enfin, voilà qu'il le rétablit et Dieu est lui-même rétabli finalement dans son rôle de Dieu et ce rôle de juge.
L'injustice est compensée, le pauvre Lazare entre dans les félicités du ciel, alors que le riche croupit au sépulcre. Nous pouvons nous dire donc que cette histoire viendrait insister sur la majesté de ce Dieu juge qui rétablirait l'équilibre dans cet au-delà après notre mort.
En passant, soit dit en passant, nous pouvons quand même souligner que si nous prenons cette interprétation, eh bien une telle histoire en tout cas, vient battre en brèche la théologie de la prospérité. Une théologie qui fait encore parfois les choux gras de certains courants du protestantisme et de ses pasteurs. La théologie de la prospérité s'enracine dans l'idée que Dieu comble de bénédiction et ou de richesse ses fidèles. Ici, le fidèle, c'est Lazare, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas vraiment comblé de richesse dans son existence.
Plus qu'un Récit sur l'Au-Delà : un Miroir pour nos Vies
Mais revenons donc à notre interprétation. Si cette lecture fait droit à un Dieu de justice, elle n'est cependant pas vraiment satisfaisante. Car le royaume de Dieu sera-t-il réellement ce monde en noir et blanc qui a si longtemps alimenté les peurs des croyants ? Revenons-nous donc à l'époque du Moyen-Âge où l'on avait si peur de brûler en enfer ? Et puis faudrait-il donc être plus pauvre que Job lui-même, aussi pauvre que Lazare qui n'avait donc même plus la peau sur les os pour entrer au royaume des cieux ?
Et d'autre part, les riches sont-ils donc destinés de par le fait qu'ils sont riches à aller en enfer ? Et pourquoi si Dieu est grâce et amour, n'y a-t-il même pas une petite goutte d'eau pour le riche en enfer ? Alors une autre manière de comprendre cette parabole, c'est une manière toute simple, c'est de nous souvenir justement qu'elle est une parabole. Une parabole, c'est comme un conte, ce n'est donc pas la description de la réalité de ce qui nous attend dans l'au-delà. Dans la Bible, les histoires et plus particulièrement les paraboles nous sont racontées comme un révélateur. C'est-à-dire un miroir qui permet aux humains de relire leur vie et de la questionner.
Je ne crois donc pas que cette histoire en réalité nous parle du tout de notre au-delà. Je crois que l'évangéliste utilise l'au-delà pour nous projeter dans un ailleurs qui nous permet en miroir de nous distancier de nos actes et de réfléchir à notre manière de vivre. Et là, avec cette parabole, et bien Jésus, dans cet évangile de Luc, nous fait réfléchir sur l'enfer parfois que nous pouvons construire ici-bas.
L'Évangile de Luc : le Chantre de la Miséricorde
Oui, je crois que la vocation de cette histoire, c'est de nous renvoyer à nous-mêmes pour que nous relisions l'art et la manière de vivre que nous mettons en œuvre. Vous le savez peut-être, l'évangile de Luc est sans doute l'évangile qui cherche le plus à interpeller ses lecteurs sur notre vocation en humanité, notre vocation solidaire. L'évangile de Luc, c'est celui qui attire le plus l'attention de ses lecteurs sur les pauvres, sur les humbles, sur ceux et celles qui se trouvent en situation de précarité.
Et il le fait dès le début de l'évangile. Ainsi, lorsque Marie chante les louanges de Dieu au moment où elle rend visite à Élisabeth, elle s'écrit le Seigneur jette les puissants à bas de leur trône et il élève les humbles, les affamés. Les riches, il les renvoie les mains vides. Voilà donc la couleur annoncée.
Dans l'évangile de Luc, Dieu n'est pas le Dieu des puissants, ou pas seulement le Dieu des puissants. La bonne nouvelle est là pour tous, même pour les plus fragiles, même pour les invisibles. Et c'est ainsi que là où Matthieu dans son évangile fait venir des mages, des savants aux cadeaux rutilants, et bien Luc, lui va raconter la simple visite des bergers. Mais cette insistance sur les plus démunis se continue tout au long de l'évangile.
Là où Matthieu parle dans ses béatitudes, si nous prenons ce texte magnifique, des pauvres en esprit, Luc, lui, reste terre à terre. Il parle des pauvres et de leurs besoins matériels. Heureux vous, les pauvres, le royaume de Dieu est à vous. Et si le lecteur n'avait pas compris, il va même jusqu'à invectiver les puissants. Mais malheur à vous, les riches, vous tenez votre consolation, là où Matthieu, lui, se garde bien d'une telle imprécation.
Ainsi, l'évangile de Luc insiste particulièrement sur les plus démunis, ce qui fait qu'il est parfois appelé l'évangile de la miséricorde. Luc nous dit que la bonne nouvelle est pour tous et toutes, même ceux que le monde oublie comme dans notre histoire du riche et de Lazare. Voilà donc une clé de lecture que je crois tout à fait pertinente, une clé de lecture simple. Elle est d'autant plus pertinente que cette parabole ne se trouve que dans l'évangile de Luc.
Le Gouffre de l'Indifférence : de la Terre au Ciel
En invoquant l'enfer, les flammes et le fossé entre Lazare et le riche, et bien l'évangéliste cherche à secouer les consciences de leur torpeur et à nous faire prendre conscience des fossés qui deviennent parfois infranchissables ici-bas, tant nous mettons d'ardeur à les creuser.
Car vous aurez bien remarqué que tout se renverse dans notre parabole et que ce fossé qu'il y a entre Lazare et le riche, entre le paradis et l'enfer, au point que Lazare ne peut pas le franchir pour aller donner une goutte d'eau à notre riche, et bien ce fossé est l'exemple inversé du fossé qu'il y avait entre le riche et Lazare, alors qu'ils étaient pourtant dans une situation de toute proximité, puisque Lazare était sous le porche du riche.
Je crois qu'en mettant en situation deux personnages de manière aussi contrastée, Jésus exagère les archétypes pour qu'on ne puisse pas s'y méprendre. D'un côté, ce riche, très riche, enfermé dans son égoïsme, qui ne fait rien d'autre que festoyer chaque jour. Et de l'autre côté, donc un très pauvre, plus pauvre que Job, qui n'a pour seul compagnon que les chiens. Voilà une critique claire de la manière dont les richesses peuvent parfois devenir une tour d'ivoire et une invitation dans l'autre sens à prendre soin de notre prochain.
Et pour dénoncer l'égoïsme effréné de ce personnage qui est mis en scène, Jésus utilise un moyen simple. L'avez-vous remarqué ? Le riche n'a pas de nom. C'est je crois, une manière astucieuse de nous dire quelque part la vanité de sa vie, dont il ne dont il ne reste rien en mémoire si ce n'est la répétition de ces banquets.
Mais nous pouvons nous interroger. A l'inverse, pourquoi Lazare s'appelle-t-il Lazare ? Dieu pourvoit, cela fait rire lorsqu'on voit, enfin rire de manière ironique, lorsqu'on voit le sort de Lazare. Et bien, la parabole nous raconte que Lazare a été jeté à la porte du riche. C'est un peu bizarre comme manière de raconter. Mais en tout cas, nous comprenons que quelques miettes de la table de ce riche lui auraient suffit à vivre.
Et Lazare le savait bien. Seulement, voilà, le riche en passant sous son porche tous les jours, n'a pas exercé le secours et le pouvoir qui était dans ses mains. En racontant cette petite histoire, Jésus reprend donc à son compte l'appel à la solidarité que les prophètes n'ont cessé de porter et la parabole le dit, ils ont Moïse et les prophètes. Mais c'est peut-être pour cela que j'aime bien cette petite histoire.
Je l'aime bien parce que je trouve incroyable qu'une petite histoire nous aiguillonne finalement bien mieux que tout précis de morale. Oui, c'est vrai, dans les récits bibliques, les appels des prophètes sont sans ambiguïté. Sans cesse, Amos, Michée, Isaïe et bien d'autres dénoncent l'avarice, la pas du gain démesuré, l'écrasement des plus petits. Mais ces appels, dont certains sont parfois parmi les plus belles pages de la Bible, nous pouvons peut-être plus facilement les mettre sous le boisseau, les oublier, voilà. Alors qu'en endossant le rôle de conteur, et bien Jésus frappe les esprits et Lazare, malgré ses ulcères et les chiens, et bien Lazare, lui, ne sera pas de sitôt oublié.
Ce n'est pas la Richesse qui est Condamnée, mais l'Indifférence
Alors voilà une première lecture de cette parabole. Cette histoire est là pour nous rappeler, nous exhorter, nous secouer, nous faire sortir de nos torpeurs, nous rappeler la vocation solidaire de notre vie. Et si vous ne retenez que cela, et bien cela suffit amplement. Cependant, je crois qu'il nous faut être attentifs aux propos de cette parabole. Car ce que et à la manière dont nous la manions surtout.
Car, et je pense que vous l'avez bien compris, ce que dénonce la parabole, ce n'est pas la richesse d'un côté pour exalter de l'autre la pauvreté. Ce que dénonce la parabole exactement, c'est le mésusage de la richesse et l'oubli des plus démunis, l'invisibilisation comme on dirait aujourd'hui. Et c'est important de bien noter cela. Parce que lorsque Luc invective les riches et replace les plus démunis sur le devant de la scène, il n'exalte pas la pauvreté pour condamner la richesse. D'ailleurs, le sort de Lazare est épouvantable. Alors qui voudrait partager ce sort ?
Comme le disait Martin Luther King, la richesse en soi n'est pas vicieuse. Et la pauvreté n'est pas non plus vertueuse. En général, la pauvreté c'est même l'inverse, c'est une spirale inflationniste dans la misère. Ce que dénonce, je crois, la parabole, ce n'est pas la richesse parce que de nos richesses, tout dépend ce que nous faisons et nous pouvons faire des choses magnifiques avec l'argent qui nous est confié. Ce que dénonce la parabole, c'est l'indifférence.
C'est le fait que ce riche qui a l'hasard au pied de sa porte ne le voit pas. Le seul moment où le riche voit l'hasard, c'est le moment où il est à son tour en enfer. Mais avant, il ne faisait pas de mal à l'hasard. Simplement ce Lazar n'avait pas d'existence en vis-à-vis de lui-même. Alors nous pouvons penser que la parabole est dure, car finalement Lazare, certes, il n'a pas partagé, mais il n'a rien fait de mal non plus.
Mais en réalité si, parce qu'en ignorant Lazare, le riche l'a condamné. Il l'a condamné à une misère toujours plus grande. Voilà, nous avons bien compris que cette parabole est un vibrant appel donc non pas à condamner nos richesses, mais bien à dépasser nos indifférences pour essayer à notre manière de faire vivre la solidarité.
Face à la Misère du Monde : Sommes-nous tous Condamnés ?
Mais penchons-nous alors un peu plus sur l'indifférence. C'est un sujet qui m'intéresse tout particulièrement. C'est vrai que le riche est indifférent. Mais l'attitude du riche est-elle si condamnable ? Parce que si le riche est condamné, alors ne sommes-nous pas tous ici immédiatement condamnés ? Car dans une grande ville comme Paris, des personnes qui m'ont dit qu'ils quêtent leur subsistance, il y en a à peu près à chaque étape de notre périple, à chaque fois que nous sortons pour nous rendre quelque part. Devant chez nous, dans le métro, dans les commerces successifs où nous nous arrêtons. Alors, faisons-nous attention à elle ? Et bien parfois oui, parfois nous sommes saisis de compassion, parfois nous donnons quelques euros, un sourire ou une adresse où se rendre, parfois nous déposons un sandwich.
Mais quand même le plus souvent, dans l'immense majorité des cas, nous continuons notre chemin tout simplement parce que la misère est trop grande. Alors serons-nous donc tous condamnés pour indifférence ? Prenons une autre situation, celle de nos écrans où nous arrivent à toutes sortes de cris de l'enfant malade, du jeune en attente de greffe, d'une chagrin d'une famille en deuil, mais aussi de tous les pays qui se trouvent en guerre, de toute la misère et aujourd'hui tout particulièrement de la situation à Gaza, mais aussi des bateaux de réfugiés qui sombrent en tentant de gagner le rivage, de toutes ces mères qui sont aujourd'hui les porches de ces paraboles.
Le pape François, tout au long de son ministère, a dénoncé une civilisation de l'indifférence. Une civilisation de l'indifférence. Les mots sont forts. Alors pouvons-nous sortir aujourd'hui de nos indifférences et faire barrage à ce fléau, ce fléau qui aujourd'hui semble particulièrement toucher les jeunes puisque vous savez qu'on réfléchit à à proposer des cours d'empathie pour réapprendre la relation à l'autre. Alors c'est là aussi où j'aime cette parabole parce que elle nous aiguillonne et elle nous fait réfléchir.
Oui, l'indifférence c'est-elle une fatalité devant la misère du monde ? Et avons-nous toujours d'autres choix que l'indifférence ? Dans la Grèce antique, pour certains courants de pensées, l'indifférence n'était pas si condamnable. Si vous prenez par exemple les sceptiques, ils considéraient qu'il fallait suspendre le jugement sur les événements, se détacher des choses et laisser les événements et les êtres se débrouiller entre eux pour rester soi-même dans un état aussi dépassionné que possible, dans un état d'apathie au sens littéral, c'est-à-dire un état sans passion, sans état d'âme, un état d'absence de ressenti.
Alors, sur cette question, oui, clairement l'évangile prend position. L'apathie, ce n'est pas le propos de l'évangile. L'évangile nous raconte Jésus qui pleure, Jésus qui est parfois bouleversé au trip, Jésus qui nous bouscule avec des histoires comme celle-ci et d'autres encore comme celle du bon samaritain, une histoire là encore propre à l'évangile de Luc. Et dans tous les évangiles, cette parole aime ton prochain comme toi-même résonne ou comme nous l'avons dit tout à l'heure, comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres.
Sur l'apathie prônée par certains philosophes grecs, sans hésitation, l'évangile choisit l'empathie, mais pas seulement, l'empathie mais aussi l'engagement de soi. Mais si l'évangile nous lance ainsi donc de vibrants appels à la solidarité, alors que faire de nos indifférences ? Et comment faire barrage à son emprise aujourd'hui grandissante.
Indifférence ou Impuissance : Ne nous Culpabilisons pas Trop Vite
Tout d'abord, je crois qu'il ne faut pas être trop dur avec nous-mêmes. Parfois, notre inaction n'est pas de l'indifférence. Elle est juste l'expression de notre limite. Et nous n'avons pas à nous culpabiliser à outrance. Il y a tant de fois où nous ne pouvons simplement pas agir. Nous ne pouvons pas agir parce que nous courons après notre propre subsistance, après le bien-être de nos proches. Parfois aussi, nous avons peur. Et la peur n'est pas toujours mauvaise conseillère.
Par exemple dans un monde de fake news, un monde où n'importe quelle image peut être générée par l'IA, et bien nous pouvons craindre parfois d'être abusé, que notre bon cœur soit abusé, c'est une crainte qui peut être légitime. Et puis bien souvent, nous nous sentons tout simplement impuissants. Il y a beaucoup de situations qui nous émeuvent, beaucoup de situations qui nous bouleversent, tout particulièrement aujourd'hui la situation à Gaza. Mais bien souvent, nous ne savons que faire, nous nous sentons incapables ou impuissants à agir d'une manière ou d'une autre.
Et je crois que cette impuissance, ce sentiment d'impuissance, il est décuplé à l'heure des réseaux sociaux. Alors que nous avons sous nos yeux des nouvelles de toute la terre, tant et si bien qu'il est impossible émotionnellement de porter la charge de la misère. Et paradoxalement, ce flot continu de misère qui nous est mis sous les yeux dans nos réseaux, sur Instagram et cetera, et bien cela génère, je crois, plus d'apathie que cela n'éveille les cœurs et les consciences à l'action.
Les réseaux, oui, captent notre attention, ils figent notre regard dans une pulsion du voir, mais ils ne nous donnent pas de regarder, de nous regarder les uns les autres. Nous voyons, mais nous ne regardons pas. Vous savez, c'est un peu comme certaines lumières, certains éclairages tamisés éclairent parfois beaucoup plus que des spots aveuglants.
Et bien de même, je crois que les vues de nos écrans sont parfois si nombreuses que nous en oublions de regarder et d'aimer autour de nous. Voilà, la charge, la fatigue, la peur, le sentiment d'impuissance nous empêchent parfois d'agir et ce n'est pas de l'indifférence. Et je ne crois pas que la parabole soit là pour nous culpabiliser. Dans notre histoire, il n'est pas reproché au riche de n'avoir pas sauvé toute sa ville de la misère. D'ailleurs, et il n'est pas reproché non plus d'ailleurs au riche de festoyer.
D'ailleurs au chapitre précédent, dans la parabole du fils prodigue, le père fait un festin pour le retour du fils prodigue. Donc se réjouir, mener une vie aussi heureuse que possible, ce n'est pas ce que critique la parabole. Ce que critique la parabole, c'est lorsque la jouissance devient le seul motif de l'existence et sépare les êtres humains au lieu de les relier. Ce que critique la parabole, c'est l'inflation du moi sans limite. Et malgré des tas de réactions, des tas de posts, des tas de tweets bien désolant que nous lisons aujourd'hui qui conduisent à la haine d'autrui et qui creusent le lit non seulement de l'indifférence mais aussi de la haine, je crois fondamentalement que la plupart d'entre nous, nous ne sommes pas si indifférents que cela, bien au contraire.
Au-delà de la Peur : la Joie Profonde de la Solidarité
Je crois qu'au contraire, nous avons une immense capacité de générosité, de mobilisation et que nous cherchons tous à faire tout ce que nous pouvons, comme nous le pouvons, chaque fois que cela est possible. Simplement, c'est comme un arbre qui pousse, vous savez, cela se fait sans bruit, là où un arbre qui s'abat fait un fracas épouvantable. Je crois que nous avons cette chance, humain, riche ou pauvre, d'avoir une profonde soif de solidarité, une soif de solidarité bien réelle.
Et c'est peut-être là que je m'éloigne un peu de cette histoire. C'est peut-être quand même, il faut bien le dire, ce qui est dommage dans cette parabole. Désolé, voilà, je critique cette parole de Jésus mais quand même, c'est que cette parabole, oui, elle est là pour nous aiguillonner, pour nous faire réagir, pour nous mettre en avant, enfin voilà, faire vivre la solidarité. Mais est-ce que ça n'est pas dommage finalement qu'elle manie la peur au lieu de mettre en avant la joie profonde que nous ressentons chaque fois que nous vivons une forme de solidarité ici ou là.
Car la solidarité permet à chacun, chacune de découvrir que la vocation humaine, ça n'est pas la seule jouissance de l'existence, mais c'est la joie d'être avec et pour autrui. Et c'est peut-être aujourd'hui ce qui manque à notre société aujourd'hui dans nos rapports les uns avec les autres, c'est de faire vivre, de prôner, euh de développer ces lieux d'engagement solidaire, au centuple, de les mettre peut-être davantage sur les réseaux, de communiquer autour de tout ce qui se fait pour que nous retrouvions la joie, la joie du lien solidaire qui nous rassemble.
Avez-vous peut-être remarqué que Lazare a cinq frères ? Ce qui fait de lui une famille donc si vous avez bien compté de six frères. Alors dans le jeu des sept familles, six c'est la famille au complet. Le père, la mère, les grands-parents, le fils, la fille. Mais dans la Bible, le chiffre 6, c'est souvent considéré comme le chiffre imparfait, comme l'expression du manque pour parvenir à la perfection.
Si le riche s'était préoccupé de Lazare comme de son frère, si Lazare avait simplement compté, et bien voilà que cette famille aurait été au complet selon le sens biblique, cela aurait fait une famille donc de sept frères. Voilà, une petite histoire qui est donc là en simplicité pour nous aiguillonner, une petite histoire qui n'est pas là pour la lire dans la culpabilité ou la peur, mais pour nous rappeler qu'être vivant, c'est être en relation, c'est chercher à aimer.
La Grâce qui Coûte : un Appel à l'Engagement
Pour moi, cette parabole finalement, et je conclus par là, cette parabole met en scène un texte théologique de Dietrich Bonhoeffer qui s'intitule La grâce qui coûte. Alors la grâce qui coûte, c'est un texte que pendant des années auquel je n'ai absolument rien compris. Parce qu'à chaque fois, je me disais si c'est la grâce de Dieu, elle est gratuite. Alors pourquoi est-ce qu'elle serait coûteuse ?
Si nous sommes sauvés par grâce, qu'est-ce que Dietrich Bonhoeffer veut dire en nous disant la grâce qui coûte ? Pourquoi y aurait-il un prix à payer ? Alors évidemment, il faut rappeler que Bonhoeffer écrivait en 35, après s'être opposé aux compromissions de l'église protestante d'Allemagne avec le pouvoir hitlérien. Donc dans une époque où la foi en acte pouvait donc coûter très cher. Mais ce que Bonhoeffer cherchait à exprimer, c'est que suivre le Christ, et bien oui, c'est un engagement, cela nous engage. Voilà.
Suivre le Christ, et bien c'est se battre contre l'idée d'une grâce qui nous conduirait à la paresse d'être. D'ailleurs, le titre de l'ouvrage de Bonhoeffer, c'est Nachfolge, ce qui veut dire la suivance. Bonhoeffer prêche une grâce qui nous met en route, qui nous relève, qui nous envoie. Et il dit que oui, et c'est bien vrai, le suivre le Christ, et bien c'est vrai, ça n'est pas de tout repos.
Suivre le Christ, la suivance du Christ, ça n'est pas un film qu'on suit au fond de son canapé, sous la couette, avec un bon plateau télé. Alors, je ne critique pas ces moments, hein, ce sont des moments très agréables, mais il relève de notre distraction. La grâce, elle, nous engage dans le service, le service de notre prochain, sans culpabilité, mais pour faire vivre la joie du lien solidaire. Et je crois que c'est à cela que nous sommes appelés. Amen.