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La foi est-elle superstition ?

Dimanche 2 février 2025
Nathalie Chaumet
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

Dans cette prédication, la pasteure Nathalie Chaumet interroge la frontière parfois ténue entre foi et superstition. En partant d'une définition de la superstition comme "croyance irrationnelle considérée comme vaine", elle explore comment cette notion est souvent projetée sur les pratiques de l'autre, qu'il soit d'une autre confession ou non-croyant. À travers une analyse fine des textes bibliques et en s'appuyant sur l'héritage protestant, elle démontre que la foi se distingue de la superstition par son caractère libérateur : là où la superstition fige dans la crainte, la foi insuffle un élan de vie et de confiance. Une réflexion nuancée qui invite à repenser nos propres pratiques et à ne pas juger trop hâtivement celles des autres, tout en questionnant la possibilité d'une foi totalement dépourvue de pensée magique.

La foi est-elle superstition ? Une première approche

Réfléchissons aujourd'hui à la question suivante : la foi est-elle superstition ? Lorsque l'on évoque le mot superstition, diverses images viennent à l'esprit. Pour certains, ce sont les chats noirs, les échelles ou encore le chiffre 13, des éléments de la superstition dans le monde profane. Pour d'autres, et notamment dans une perspective protestante, cela peut évoquer certaines pratiques religieuses comme s'agenouiller devant une statue ou embrasser un objet sacré. Mais peut-on affirmer que toutes les pratiques d'autres religions ou courants de pensée sont nécessairement de la superstition ?

La distinction n'est pas toujours évidente. Pour un athée, par exemple, toute pratique religieuse relèvera de la superstition. La définition même du mot superstition est une \"croyance irrationnelle ou irraisonnée, considérée comme vaine\". Ce dernier mot, \"vaine\", est essentiel pour comprendre la distinction.

La superstition, c'est toujours la pratique de l'autre

Interrogé sur ce sujet, un professeur de théologie de la faculté de Strasbourg offrit une réponse simple mais pertinente : \"La superstition, c'est forcément toujours la pratique de l'autre.\" Cette réflexion est particulièrement éclairante. Naturellement, nous ne nous considérons pas comme superstitieux, car si nous mettons notre foi en pratique, c'est que nous y croyons. La superstition est donc une étiquette que l'on attribue à la foi de l'autre, à ses rituels, à ses pratiques.

Ce qui différencie ce que l'un nommera pratique spirituelle et l'autre superstition, c'est le jugement de valeur. Pour le croyant, sa pratique est digne de foi ; pour l'observateur extérieur, elle peut n'être qu'une croyance vaine. La superstition renvoie donc à une pratique qui, pour autrui, ne sert à rien d'autre qu'à perdre son temps. Le superstitieux, c'est donc l'autre : le croyant pour l'athée, le fidèle d'une autre religion ou même d'un autre courant au sein de sa propre foi.

Les réformateurs face aux pratiques religieuses

Il est utile de balayer devant notre propre porte. Les réformateurs du XVIe siècle se sont fermement opposés à de nombreuses pratiques religieuses de leur époque, qu'ils considéraient comme de la superstition. La contemplation des reliques, la croyance en l'efficacité des pèlerinages ou certains gestes rituels étaient pour eux des déviances.

On pourrait donc définir la superstition comme le regard que l'on pose sur des pratiques religieuses qui nous sont étrangères ou incompréhensibles. Mais l'inverse est aussi vrai : la superstition peut être le jugement des croyants sur des pratiques non religieuses qu'ils estiment superstitieuses.

Les superstitions du quotidien : un phénomène universel

Examinons quelques-unes de ces superstitions profanes. En France, on évite le chiffre 13. En Chine, c'est le chiffre 4, dont la prononciation est proche de celle du mot \"mort\". On évite de passer sous une échelle, de croiser un chat noir, ou d'ouvrir un parapluie à l'intérieur. Au théâtre, il est dit que porter du vert sur scène porterait malheur, car Molière serait mort en scène dans un costume de cette couleur.

Dans notre culture, nous touchons du bois ou croisons les doigts pour attirer la chance. Au Vietnam, on choisit avec soin la première personne qui franchira le seuil de la maison le premier jour de l'an, car elle influencera le déroulement de l'année. En Espagne, perdre son portefeuille ou poser son sac à terre est un présage de perte d'argent. En Bretagne, faire un signe de croix sur le pain était censé le faire durer plus longtemps.

Même si nous rions de ces pratiques, certaines expressions comme \"croiser les doigts\" ou \"toucher du bois\" persistent. Certaines superstitions s'imposent même collectivement : des compagnies aériennes évitent le chiffre 13, montrant que la peur de quelques-uns peut formater l'organisation de tous.

La dimension psychologique de la superstition

Bien que ces superstitions semblent profanes, elles traduisent en réalité une dimension religieuse, d'autant plus forte qu'elle n'est pas nommée. Redouter un chiffre ou croire qu'un geste peut influencer le cours des choses, c'est attribuer à des objets ou des rituels une force bénéfique ou maléfique. C'est croire qu'une force extérieure peut porter bonheur ou malheur à notre vie.

Le geste superstitieux vient apaiser une crainte diffuse que nous peinons à nommer. En conférant un pouvoir à certains objets ou pratiques, nous circonscrivons notre angoisse et délimitons un espace où nous nous sentons protégés. D'un point de vue psychologique, la superstition permet d'apprivoiser l'anxiété en la focalisant sur un objet, qui devient alors porteur de pouvoir.

La superstition est une forme de pensée magique qui nous donne le sentiment de reprendre la maîtrise de notre vie. Si j'accomplis tel rituel, je serai protégé. C'est une manière inconsciente de mettre le divin à notre service, de négocier avec lui ou avec des forces obscures imaginaires. C'est un marchandage : si je fais ceci, la vie me sourira. Si ce marchandage procure un soulagement immédiat, il a un coût psychique important : en nous soumettant aux diktats du surnaturel, nous perdons insidieusement l'exercice de notre liberté.

La foi biblique, un appel à la liberté

Cette question de la liberté est centrale dans la Bible, qui cherche patiemment à délivrer les humains de leurs pratiques superstitieuses pour les appeler à vivre d'une parole qui met debout et rend libre. Cette thématique est évidente dans les récits de l'Exode, où l'Éternel libère son peuple de la servitude et lui donne la loi non comme un fétiche, mais comme un guide vers la liberté dans le respect des autres.

L'apôtre Paul, dans ses épîtres aux Romains et aux Corinthiens, lutte également contre le risque superstitieux. À son époque, les chrétiens se demandaient s'ils pouvaient manger des viandes sacrifiées aux idoles païennes, si un jour était préférable à un autre pour le culte, ou si la circoncision était nécessaire pour les nouveaux convertis. Paul répond avec clarté : \"Ce n'est pas un aliment qui nous rapprochera de Dieu. Nous ne perdrons rien si nous n'en mangeons pas, et nous ne gagnerons rien si nous en mangeons.\" Il ajoute dans l'épître aux Galates : \"Le Christ nous a libérés pour que nous soyons vraiment libres.\" Paul combat ainsi toute peur irrationnelle liée à l'observance de pratiques religieuses.

La Réforme protestante et la désacralisation du monde

Cette liberté de la foi fut extrêmement chère aux réformateurs. Ils s'attaquèrent à toutes les pratiques qu'ils jugeaient superstitieuses, régies par la peur de l'enfer ou du purgatoire. Ils fustigèrent le culte des reliques et dénoncèrent la vanité des pèlerinages qui épuisaient les croyants. Luther disait : \"Au lieu de courir à Pierre, Paul, Jacques, préoccupe-toi de savoir qui a besoin de toi là où tu es.\"

La Réforme a ainsi été marquée par un double mouvement : la désacralisation du monde et l'insistance sur la parole qui fait vivre. En protestantisme, même les objets liés aux sacrements restent des objets profanes. Le pain de la Cène reste du pain, il garde son statut d'objet inanimé. La communion est vécue dans la prière. Aucun objet ne devient porteur du divin, mais il peut, par la force du symbolisme, faire signe vers le divin.

Le pain reste du pain, mais il nous invite à nous nourrir de l'amour du Christ. Le vin reste du vin, mais il est une invitation à la joie. L'eau du baptême reste de l'eau, mais elle est le signe de la vie en abondance. Nos croix huguenotes n'ont pas de pouvoir protecteur, mais elles sont le signe d'une histoire. L'objet valorisé par la parole n'est jamais source de superstition, mais toujours le signe d'une parole qui libère.

La parole contre la superstition

La puissance de la parole traverse tous les récits bibliques. Dès lors qu'on explique un geste ou un signe, toute superstition tombe. Prenons l'exemple du chiffre 13, réputé porter malheur. Cette croyance vient du fait que Jésus et ses apôtres étaient 13 à table lors de la Cène. Mais le sort de Jésus n'a pas été scellé par un chiffre, mais parce que sa parole suscitait l'incompréhension. Dans ce cas, la parole elle-même devient dangereuse.

Pour les réformateurs, la superstition consiste à loger dans un objet ou une pratique le salut que Dieu donne par grâce. C'est attribuer à un objet un pouvoir de protection et c'est, finalement, mettre le divin à sa botte.

Élan de foi contre immobilité de la peur

L'étymologie du mot \"superstition\" est éclairante. En latin, *superstare* signifie se tenir debout, immobile. La superstition nous fige dans l'immobilité, alors que la foi est un élan. La superstition immobilise par une peur irrationnelle, nous plaçant sous la contrainte de ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Elle ronge notre liberté intérieure.

En grec, le terme pour superstition signifie \"crainte du divin\". La crainte est donc le ressort de la superstition, tandis que la foi est un élan de confiance. Voilà une distinction fondamentale. La superstition relève de la croyance magique qui emprisonne, là où la foi est une confiance intérieure qui restaure la joie d'être. La superstition fige, la foi interroge, réfléchit, cherche et ouvre les chemins de la liberté.

Le récit biblique qui bouscule nos certitudes

Cependant, toute foi n'est-elle pas menacée par un relan de superstition ? Même les athées peuvent avoir des conduites irrationnelles. De plus, certains récits bibliques semblent faire la part belle à ce que nous, protestants du 21e siècle, pourrions considérer comme de la superstition. C'est le cas du récit de la femme malade d'une perte de sang.

Cette histoire semble décrire une démarche superstitieuse : une femme touche le manteau de Jésus, une force sort de lui et la guérit comme par magie. Cela contredit frontalement notre théologie protestante. Le simple fait de toucher le bord de son vêtement semble fonctionner. Faut-il en conclure que nous avons tort de condamner les reliques et qu'il y aurait une puissance sacrée dans les objets touchés par le Christ ?

Pistes d'interprétation : l'histoire de la femme guérie

Il existe plusieurs pistes pour interpréter ce récit, présent chez Marc, Luc et Matthieu. Ma conviction est que la version la plus sobre est souvent la plus juste. C'est celle de Matthieu. Dans son évangile, une femme touche la frange du vêtement de Jésus. Il se retourne, la voit et lui dit : \"Courage, ma fille, ta foi t'a sauvée.\" C'est seulement après cette parole qu'elle est sauvée.

Dans la version de Matthieu, il n'est pas question de force magique qui sort de Jésus. La guérison n'est pas instantanée au contact du vêtement. Matthieu désacralise l'histoire et replace la parole au centre. Il insiste sur le salut par la foi. Jésus nous accueille avec nos superstitions, mais c'est sa parole qui nous libère.

Mais que faire des récits de Marc et de Luc ? Ils sont aussi riches de sens. D'abord, cette femme fait ce qu'elle peut. Elle a tout tenté, dépensé tout son argent chez les médecins, et y a laissé \"toute sa vie\" selon Luc. Malade, elle est rejetée socialement, considérée comme impure. Elle ne peut se présenter ouvertement à Jésus. Alors, elle agit furtivement, dans le dos, en espérant effleurer ses vêtements. Jésus la laisse faire, il l'accueille avec son geste, même s'il semble superstitieux. C'est une bonne nouvelle : Dieu nous accueille dans nos misères et nos errances.

Ensuite, ce geste est-il vraiment de la superstition ou un acte de foi audacieux ? Si l'on mesure tout ce que cette femme a dû braver pour s'approcher de Jésus, son geste n'est plus une pratique craintive, mais l'audace d'une foi qui ose l'inimaginable.

Enfin, un détail est crucial : Matthieu et Luc précisent qu'elle touche la \"frange\" de son vêtement. Dans le judaïsme, les hommes portent un châle de prière, le talit, avec des franges, les tsitsit, à ses quatre coins. Ces franges rappellent les commandements de la loi. Toucher les tsitsit, c'est donc toucher un symbole de la parole de Dieu. Elle n'implore pas une magie, mais une parole de vie, une place dans l'alliance. Elle s'adresse à Jésus, qui propose une interprétation renouvelée de la loi, une loi qui fait vivre.

Conclusion : la foi, une confiance qui libère

Le vêtement de Jésus n'est pas magique, mais symbolique. La démarche de la femme n'est pas superstitieuse, mais audacieuse. La véritable superstition de cette histoire réside peut-être dans la crainte qu'avaient les autres de toucher cette femme. La foi est cette confiance en la parole libératrice de Dieu, qui nous invite à nous défaire de nos peurs. Certes, il y a parfois un fond de superstition dans nos élans de foi, c'est pourquoi nous devons toujours nous replacer à l'écoute de la parole. Jésus nous accueille tels que nous sommes, et son salut est la libération de tous nos enfermements. Ne crions pas trop vite à la superstition, car elle n'est pas toujours là où on le croit.

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