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Peut-on apprendre à être heureux (2008-sept)

 

Est-ce d’abord une quête justifiée ? Le but de notre vie n’est-il pas de servir ? Le bonheur n’est pas un devoir de plus qui nous serait imposé, il suffit de prendre la vie comme elle vient. La valeur d’une vie n’est pas dans le fait que l’intéressé l’ait trouvée plaisante ou non, mais qu’elle ait apporté quelque chose. On peut même penser que toute quête de son propre bonheur ne serait qu’une démarche égoïste.

Pourtant, le bonheur est partout dans l’Ecriture, c’est le premier mot des Psaumes, l’enseignement du Christ commence avec huit fois « Heureux » dans les Béatitudes (Matt 5), il dira juste avant sa passion « Si vous savez cela, vous êtes heureux » (Jean 13:17). Non, l’Evangile n’est pas le seul chemin du devoir, ce n’est pas un sentier où il faudrait oublier son bonheur.

Car le bonheur, c’est important, ne serait-ce que parce que l’on ne peut faire vraiment bien quelque chose que si l’on en est heureux. Il y a donc un paradoxe : l’Evangile nous dit que notre propre plaisir, notre bonheur ne doit pas être l’objet de notre quête, mais en même temps que c’est en suivant l’Evangile qu’on trouvera le bonheur. Cela peut se comprendre : l’Evangile nous dit de ne pas rechercher notre propre bonheur et qu’en fait c’est précisément comme cela qu’on peut le trouver. Le bonheur ne se trouve que si on ne le cherche pas. « Qui veut sauver sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera » (Marc 8:35). Il n’y a pas contradiction : il n’y a pas fuir le bonheur ou faire exprès de se rendre malheureux, mais il ne faut pas en faire l’objet de sa quête.

Alors d’où vient le bonheur, et qu’est-ce que le bonheur ? L’Evangile est clair à ce sujet, et il y a deux passages en particulier qui sont fondamentaux : d’abord dans le livre des Actes (20:32-35) une parole du Christ lui-même : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir », et puis le passage où Jésus après avoir lavé les pieds de ses disciples les incite à faire de même en se faisant serviteurs les uns des autres, il conclut : « Vous êtes heureux si vous savez cela, pourvu que vous le mettiez en pratique ». (Jean 13:17).

Cela nous apprend quelque chose de fondamental : le bonheur est essentiellement dans le service, il consiste à sortir de soi, de son égoïsme pour aller vers les autres. C’est pour cela qu’on ne peut trouver le bonheur en le recherchant parce que ce serait rester dans une démarche purement égoïste.

Par ailleurs, « Heureux » vient d’un mot hébreu qui signifie « debout et en marche » et toute la signification du bonheur  est là : le bonheur n’est pas un état, c’est une démarche, ce n’est pas un monument en péril à sauvegarder contre les tristes événements possibles, ce n’est pas une forteresse à garder contre les agressions extérieures, c’est une dynamique qui consiste à s’adapter, avancer, changer, se transformer, muter, muer, vivre. Le bonheur, c’est être croyant à l’image d’Abraham qui se met en marche en s’oubliant soi-même, le bonheur, ce n’est pas un état, c’est une dynamique.

Cela a un corollaire, c’est que le bonheur, ce n’est pas forcément facile et en tous cas, ce n’est pas la tranquil-lité. Mais cela a un avantage, c’est qu’en considérant le bonheur non comme un état, mais comme une démarche, ça le rend beaucoup moins fragile.

Si le bonheur, en effet, c’est donner, alors il ne dépend pas des autres, de ce que je risque un jour de ne plus recevoir, le bonheur ne dépend que de moi et je ne risque donc pas de le perdre. Quoiqu’il arrive, on peut toujours donner. Et cela, c’est une chance et une force extraordinaires.

C’est pourquoi cette petite phrase, si simple, qui semble presque usée à force d’avoir été si souvent employée, « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir », il faut la méditer car elle est porteuse d’une profonde vérité et d’une formidable espérance.
Le bonheur, ce n’est pas un état, ce n’est pas la possession d’une situation ou d’un bien, c’est une démarche, celle de se tourner vers les autres et de se dépréoccuper de soi-même. Et cela a un nom : c’est l’amour. Il n’y a pas de bonheur en dehors de l’amour.

On peut, d’ailleurs, à partir là, mieux comprendre le message des Béatitudes. Ces huit fois « heureux » de Jésus qui sont dits au début de son ministère, vont dans ce sens : ce n’est jamais une attitude passive : Il dit : « heureux sont ceux qui procurent la paix » et non « ceux qui vivent en paix » ; « heureux ceux qui ont le cœur pur et sont humbles et doux » et non « ceux qui sont entourés de gens au cœur pur, humbles et doux », « heureux ceux qui font miséricorde » et non « ceux qui ont la chance qu’on leur fasse miséricorde ». Le bonheur, c’est d’apporter la paix, le bonheur c’est de pardonner, le bonheur, c’est d’aimer. Les Béatitudes vont toutes dans ce sens, elles ne parlent pas par rapport à soi, mais par rapport à ce que l’on peut apporter, donner aux autres.

Peut-on alors apprendre à être heureux ? Je crois que oui, en apprenant à se déposséder soi-même, à se libérer de son égoïsme, en apprenant à s’ouvrir aux autres, en apprenant l’amour, et ça, c’est possible, c’est le travail de toute une vie. Mais le bonheur n’est pas un mât de cocagne qu’il faudrait atteindre en grimpant tout en haut, le bonheur c’est tout au long de son existence, dans toutes ces choses extraordinaires que l’on cueille en passant, dans cette route qui nous mène vers l’amour absolu, vers le don de soi, vers ce qui est à la fois le sens même de l’amour et le secret profond du bonheur.

 

Louis Pernot

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