Conférences de l'Étoile - janvier-février 2003

Les grands problèmes politiques d'aujourd'hui

 

FOI ET POLITIQUE

 

Je voudrais aborder le problème de l'articulation entre la confession de foi et les choix politiques, c'est-à-dire entre le croyant et le citoyen.

 

La foi incite-t-elle à ne pas participer à la vie politique ?

Certains considèrent que le fait de confesser la foi devrait conduire à refuser toute implication dans la vie politique. Pourquoi ? Quelles sont les motivations d'une telle position ? On peut en énumérer quelques unes :

> La vie politique serait une "lice" dans laquelle les vertus évangéliques (l'esprit de don, de sacrifice) ne peuvent trouver leur place et même ne peuvent être mises en pratique. Participer à la vie politique, c'est se salir les mains et le cœur. Closewitz (général prussien, 1780-1831) estime "la politique, c'est la continuation de la guerre par d'autres moyens". Roger- Martin du Gard écrit, dans Les Thibault "avoir le sens politique, c'est consentir à employer dans la lutte sociale des moyens qui, dans la vie privée, répugneraient à chacun de nous comme autant de malhonnêtetés et de crimes".
Le chrétien refuserait toute implication dans la vie politique soit par tentation aristocratique (se considérer "au-dessus de la mêlée" et des bassesses de la politique) soit parce qu'il considère que les vertus de la foi sont incompétentes et impuissantes dans la vie politique.

> La vie spirituelle serait d'essence contemplative et mystique et par là même incompatible avec la vie politique. La vie spirituelle jetterait son ancre dans l'immobilité éternelle de Dieu qui déterminerait l'histoire comme une providence (à accueillir comme un don) ou comme un destin (auquel il faudrait se soumettre). La vie politique, au contraire, s'exercerait sous forme de décisions visant à dominer le destin et à construire l'histoire.

> La vie spirituelle serait d'essence individualiste, solitaire et mystique ; à la rigueur elle pourrait s'exercer dans la chaleur et l'homogénéité d'une communauté restreinte. Mais elle serait incompatible avec la vie politique, qui elle, se pratique sous forme de rapports de force entre des groupes sociaux importants : partis politiques, états, voire regroupements d'états.

> La vie spirituelle se vit comme l'obéissance à une voie unique. Elle se pense non pas en termes de choix mais en termes d'obéissance : il y a un seul Seigneur, un seul chemin, une seule vérité, qu'il faut découvrir et accepter. Au contraire la vie politique s'exerce comme un choix entre deux voies qui peuvent l'une et l'autre être considérées comme bonnes : il faut choisir entre stabilité ou progrès, entre justice sociale ou liberté individuelle, entre développement économique et "croissance zéro". La vie politique est le lieu de la subjectivité, du parti pris, et des passions alors que la foi se veut à l'écoute d'une vérité unique, universelle et objective.

> La vie spirituelle ne concerne que les relations "courtes" (l'amour du "prochain" vécu comme gratuité, non violence, pardon) et non les relations "longues" avec des inconnus et des étrangers qui elles recourent à la médiation de l'Etat, de la Loi, de la Justice, de structures impersonnelles. Ainsi la vie spirituelle ne concernerait que la vie privée et non la vie publique.

 

La foi implique-t-elle la participation à la vie politique ?

En fait il faut répondre aux arguments précédents par les points suivants :

> "Faire de la politique" est une nécessité spirituelle, car, pour le croyant, c'est une manière de confesser et de manifester que le plan de Dieu pour le monde ne concerne pas seulement les chrétiens et l'Eglise mais aussi l'ensemble de l'humanité. Agir sur le plan politique, c'est agir pour l'ensemble de l'humanité. "Un croyant qui cesse de se préoccuper du domaine politique renonce à l'affirmation de l'universalité du salut et du projet de Dieu" (André Dumas). La mission du chrétien, et celle de l'église, n'est pas de vivre dans un "anti-monde", une sorte de secte hors du monde. Elle est de préparer un monde nouveau pour tous les hommes, croyants ou non. Le salut se manifeste non pas par l'édification d'une secte chaleureuse et élitiste mais par la construction d'une ville universelle et cosmopolite qui accueille l'ensemble des nations (cf. Esaie et Apocalypse).

> Certes, selon la théologie de Luther, Dieu a institué deux règnes : d'une part un règne spirituel (exercé par l'Eglise qui prêche la grâce) dont relèvent les chrétiens, et d'autre part un règne temporel (exercé par l'Etat qui promulgue et fait exécuter la loi) dont relèvent tous les hommes, chrétiens ou non. 
Mais, on interprète souvent mal cette "théologie des deux règnes". On suppose qu'elle instaure une distinction et une séparation entre ce qui est de l'ordre du religieux et de ce qui est de l'ordre de la politique. On prétend à tort que la "théologie des deux règnes" impliquent que, pour ce qui est de ses options politiques, le chrétien n'a pas à se référer à ses convictions religieuses, celles-ci n'ayant d'incidence que sur sa vie privée et spirituelle et non sur la vie publique et politique.
Rien n'est plus inexact. La vie civique et politique du chrétien, c'est-à-dire sa participation au pouvoir de l'Etat, relève, tout autant que sa vie privée et spirituelle, de la seule seigneurie de Dieu. Luther écrit "Dieu lui-même est, tout ensemble, le fondateur, le Seigneur, le maître, le promoteur et le rétributeur des deux justices, la spirituelle et la temporelle, et dans tout cela il n'y a ni ordre ni pouvoir humain, mais c'est en fait entièrement divin".

> La volonté de Dieu concerne à la fois l'interpersonnel (la vie privée) et le politique (la vie publique). Le thème de l'amour du prochain n'est pas étranger au politique pas plus que le thème du devoir politique n'est étranger à l'amour du prochain.
Certes le politique concerne principalement les fonctions, les structures et les institutions et, par contre, la vie privée personnelle est d'abord le lieu des rencontres et des occasions. Mais le projet de Dieu pour les hommes et le monde concerne non seulement l'émotion des relations inter-subjectives mais aussi l'organisation des peuples et des sociétés. Ni le Décalogue ni l'enseignement de Saint-Paul (Romains 13) n'opposent la vie privée à la vie publique Les deux ne sont pas dissociables.
Il y a certes une spécificité du politique par rapport à la vie personnelle et spirituelle. La politique a plutôt pour fonction d'être la répression du péché (cf. le rôle du magistrat dans Romains 13) alors que la vie personnelle devrait plutôt être le lieu de l'inauguration de la vie du Royaume. Mais l'un et l'autre relèvent de la seigneurie de Dieu. Selon Calvin l'action de l'Etat doit permettre la manifestation publique de la vie religieuse. 
> Ainsi il n'y a pas deux ordres séparés (un ordre privé qui serait celui de la vie spirituelle, et un ordre public qui serait celui de la vie profane). Mais il y a un ordre double.

Ainsi l'Etat a une légitimité spirituelle et une fonction religieuse. Et c'est pourquoi le chrétien peut et doit participer à la vie politique, parce que, de la sorte, il légitime cette mission et il participe à sa mise en œuvre. L'Etat a une fonction dans le plan de Dieu parce que la Loi (qu'il est chargée de promulguer et de faire respecter) a une fonction spirituelle. 
La Loi de l'Etat est utile et indispensable pour trois raisons qui sont d'ordre spirituel : d'abord, elle réprime le péché (Luther) ; ensuite, elle démontre le péché (en permettant à chacun de découvrir ses manquements) et ainsi elle conduit à découvrir la grâce et le pardon de Dieu (Luther) ; enfin elle indique comment demeurer dans la grâce et elle forme à la vie sainte. Ainsi elle a un rôle non seulement répressif mais formatif (Calvin). 
Ainsi, pour toutes ces raisons, le croyant, au nom même de sa vie spirituelle, doit participer à la vie civique et ainsi veiller à ce que l'Etat soit tel qu'il puisse exercer sa mission divine.

 

Le chrétien doit-il être démocrate ?

Oui, mais...
En fait, l'Etat, tel que le présente la Bible et les théologiens (y compris les réformateurs), n'est pas un état démocratique. Et ce justement parce que le pouvoir de l'Etat représente et met en œuvre le pouvoir et la justice de Dieu, et non le pouvoir et la justice des hommes. 
La conception démocratique du pouvoir pourrait laisser croire que ce sont les hommes qui sont les producteurs de l'autorité de l'Etat alors que, d'après la Bible, ceux qui exercent le pouvoir sont présentés non comme les mandataires du peuple mais comme les mandataires de Dieu ; l'autorité de l'Etat est présentée comme la manifestation de l'altérité contrariante et transcendante de Dieu vis-à-vis des hommes. 
Cependant on peut supposer que si la Bible a élaboré cette théologie apparemment anti-démocratique, c'est peut-être aussi tout simplement parce que elle ne pouvait pas tenir compte d'une forme politique, la démocratie, qui était inconnue à cette époque. 
Quant aux réformateurs, n'oublions pas qu'ils ont préconisé une conception démocratique de l'Eglise (le sacerdoce universel) alors que l'Eglise, au moins autant que l'Etat, aurait pu être défini comme non démocratique puisqu'elle tient son autorité et sa légitimité de Dieu seul puisqu'elle est le lieu de la prédication de sa Parole. 
On peut cependant considérer que la fondation démocratique du pouvoir de l'Etat a une assise légitime. En effet le message biblique énonce que tout homme est "à l'image de Dieu" (alors que les religions de l'époque accordaient ce privilège aux seuls rois) et que tout homme a la mission de régner sur le monde ( Genèse 1, 28). Ainsi, fondamentalement, le message biblique ne reconnaît aucune hiérarchie. Dieu ne fait acception de personne (Romains 2, 11) et devant lui, il n'y a ni maîtres ni esclaves (Ephésiens 6, 9). Ainsi, puisque le message biblique insiste sur l'égalité absolue de tous les hommes devant Dieu, on peut considérer que la Bible reconnaît à tous les hommes une autorité égale pour fonder l'autorité de l'Etat. Ce qui n'exclut pas, bien au contraire, que tous les citoyens soient soumis à l'Etat au nom même de l'obéissance qui est due à Dieu.
Ceci dit, cela ne veut pas forcément dire que le message biblique préconise que la loi doit être obligatoirement celle de la majorité. En effet, pour la Bible, l'homme isolé a autant de poids que l'unanimité (cf. Le prophète seul contre tous, cf. la brebis perdue qui a, à elle seule autant de poids que le reste du troupeau). Ceci permet d'insister sur le fait que, dans une vraie démocratie, il doit y avoir multiplication et diversification des lieux de pouvoirs et de responsabilités (tout comme dans l'Eglise il y a multiplicité et diversité des charismes et des ministères) de telle sorte que chacun puisse faire entendre sa propre voix.
On peut ajouter que, même dans une conception démocratique de l'Etat, il serait souhaitable qu'il subsiste une référence à la transcendance (peut-être sous la forme d'une royauté constitutionnelle, telle que le suggère Gilles Bernheim, en tout cas par une référence à une Loi et une Justice transcendantes, universelles et intangibles).

 

Les chrétiens doivent-ils être conservateurs ?

Oui, mais...
Pourquoi l'attirance de la plupart des théologiens et des croyants pour l'ordre et le conservatisme ? 
L'ordre, c'est maintenir ce qui est originel ("ordre", comme "ourdir", aurait pour racine "oriri" c'est-à-dire "naître"). Etre conservateur, ce serait se soumettre au Dieu créateur et à la création telle qu'elle était au commencement.
La notion d'ordre fait le lien entre l'éternité et la perfection de Dieu d'une part et le gouvernement de l'histoire d'autre part. "Dieu agit selon l'ordre" ; "l'amour de l'ordre n'est pas seulement le principe des vertus morales, c'est l'unique vertu, la vertu même et universelle" (Malebranche).
L'ordre, serait la forme visible de l'obéissance aux hiérarchies et par là même à Dieu. Certes, cette conception peut être confortée par une certaine lecture de Romains 13, mais on peut aussi remarquer que, par ailleurs, Paul préconise soit la soumission mutuelle, soit le renversement des hiérarchies (il faut être esclave de l'esclave Christ et non des César).

 

Le chrétien doit-il être révolutionnaire ?

Oui, mais...
D'où vient cette attirance des courants hétérodoxes juifs et chrétiens pour la révolution (les Cathares, les Albigeois, Maître Ekhart, les Hussites, Münzer, les Illuminés, Baader, Tolstoï...) ?
Dans la foi judéo-chrétienne, Dieu est plus le Dieu d'une espérance utopique, messianique et eschatologique que le Dieu de la conservation de la création originelle. Le Royaume de Dieu, figuré sous la forme d'une ville, Jérusalem, sera autre que le monde originel figuré comme un verger, le Jardin d'Eden. Et le Jour du Seigneur (le Royaume) s'établira comme une rupture révolutionnaire par rapport au cours de l'histoire. Le Jour du Seigneur, Dieu abattra l'arrogance des tyrans et brisera le sceptre des souverains (Esaïe 13, 11). Cette violence se retrouve dans le Magnificat. 
Ainsi, sur le plan politique, le judaïsme et le christianisme pourraient conduire à une forme d'utopie anarchiste. "Le Messie brise l'histoire ; le Messie ne vient pas à la fin d'une évolution" (W. Benjamin, théologien et politologue juif, 1892-1940). La mission des croyants est de préparer et de hâter ce jour apocalyptique, tout comme le faisait le Jubilé qui, en Israël, rétablissait tous les cinquante ans une égalité sociale par la redistribution des terres et des biens (Lévitique 25). 
Le christianisme a sans doute été, à ses origines, "un mouvement messianique révolutionnaire" dont le message était l'avènement imminent du Royaume de Dieu. La communauté chrétienne primitive était une "libre confrérie de pauvres", intensément hostile à toute autorité. 
Ce n'est qu'après qu'est venue la réconciliation croissante de l'Eglise et de l'Etat. L'abandon, dans l'Eglise officielle, de cette théologie révolutionnaire et anarchiste est liée au recul de l'espérance en l'imminence du Royaume. Et c'est le conservatisme qui a été prôné, au nom même (ô ironie!) de ce Royaume qu'invoquaient les révolutionnaires : "toutes les révolutions sont contre le Royaume de Dieu, parce qu'elles nient l'autorité du père" (J. Stahl, 1854).

 

Alain Houziaux,
Pasteur à l'Eglise Réformée de l'Etoile,
Docteur en Théologie, Docteur en Philosophie.

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