Notre pain de ce jour
Le Bonheur Peut-il Exister Sans Solidarité ?
Après avoir réfléchi la semaine dernière à la question du bonheur, qu'est-ce qu'être heureux ? Nous avions lu les béatitudes et réfléchi à ce bonheur que nous ouvrons au début de l'année en nous échangeant nos meilleurs vœux. Meilleurs vœux de bonheur, de santé, de réalisation de tous nos projets.
Après cette question de la semaine passée, nous voici aujourd'hui avec une autre question de taille qui rejoint ce thème du bonheur : la solidarité. Car oui, les deux sont liés. Car le bonheur, peut-il se décliner en dehors de toute solidarité ? Le bonheur est-il la quête d'un jeu, c'est-à-dire de mon moi personnel, ou vient-il au contraire s'exercer dans un lien solidaire les uns à l'égard des autres ?
Tous ceux qui ont la chance de partager une famille ou des liens tout simplement d'amitié, oui, nous comprenons bien, il est facile de le comprendre que bien sûr, le bonheur, c'est d'emblée une dimension communautaire. Car si un membre de la famille souffre ou si un membre en amitié souffre, et bien c'est nous-mêmes qui éprouvons avec lui du chagrin, qui nous sentons d'une certaine manière liés à son sort.
Et pourtant, notre société prône l'auto-réalisation de soi. Il s'agit de me réaliser, il s'agit de devenir moi-même. Encore faudrait-il bien savoir exactement qui est ce moi-même qu'il s'agirait de devenir. Pour Matthieu Ricard, un moine bouddhiste que vous connaissez sans aucun doute, eh bien le bonheur, oui, le bonheur est indissociable de la solidarité. Car c'est la solidarité qui donne à nos vies un sentiment d'accomplissement. Autrement dit, l'engagement fait grandir non pas l'auto-réalisation, mais le sentiment d'accomplissement, le sentiment d'avoir participé ou de participer par nos engagements solidaires à plus que nous-mêmes. Et ce thème de la solidarité, il parcourt les récits bibliques.
Donne-nous Aujourd'hui Notre Pain : Au Cœur de la Prière
Pour explorer ce thème, nous nous penchons sur la parole du Notre Père : \"Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour\", et sur l'histoire d'Élie qui rencontre la veuve de Sarepta au premier livre des Rois, chapitre 17.
Je commence peut-être avec cette demande si simple du Notre Père : Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Avez-vous remarqué qu'il y a dans cette prière sept demandes ? Les trois premières concernent Dieu, et les quatre demandes concernent ensuite notre existence ici-bas. Et cette demande, \"Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour\", est la quatrième. Autrement dit, quatre dans sept demandes, c'est cette demande qui est l'axe pivot de cette prière, c'est dire son importance.
Tout d'abord, nous demandons, voilà, dans les trois premières demandes, la glorification du nom de Dieu, l'établissement de son règne, l'exercice de sa volonté. Et puis ensuite, pour nous-mêmes, nous demandons à Dieu le pain. Nous demandons à Dieu le pardon. Nous demandons à Dieu la résistance dans l'épreuve et la tentation. Nous demandons à Dieu la délivrance du mal.
Alors, avez-vous remarqué que le pain, cette première demande, est en apparence, en tout cas, la seule de toutes ces demandes qui soit une demande matérielle, terre-à-terre ? Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Oui, le pardon, la résistance dans l'épreuve et la tentation, la distanciation du mal, voilà qui peut paraître tracer un chemin bien spirituel, même si c'est dans le concret de nos existences qu'en réalité tout ceci se joue. Mais le pain, le pain voilà une demande bien terre-à-terre. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.
Alors quoi ? Au travers de cette demande, attendons-nous de Dieu qu'il vienne garnir la table de nos repas comme d'un coup de baguette magique ? Eh bien, si nous pensions ainsi, nous risquerions de ne pas avoir grand-chose à manger, car Dieu ne garnit pas nos garde-manger comme cela d'un coup de baguette magique et toutes les familles le savent bien que les repas ne sont dus qu'à l'engagement des uns et des autres pour ce temps de subsistance donc. Ainsi, Dieu n'est pas une sorte de démiurge, et nous pouvons réciter autant de fois que nous le voulons \"Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour\", et bien nous n'aurons pas plus de pain sur notre table si nous n'engageons pas nos forces. Et d'ailleurs, au moment de la tentation, Jésus lui-même ne transformera pas les pains en, les pierres en pain.
Le Pain Symbolique : Une Nourriture Spirituelle
Alors, du coup, il est facile de comprendre que le pain dans cette prière est sans aucun doute un élément symbolique qu'il nous faut interpréter autrement. Dans la Bible, le pain est associé à la parole. Demander à Dieu le pain de ce jour, ce serait donc demander la parole qui nous nourrit, une parole qui nous donne d'espérer, une parole qui nous fait vivre. Et bibliquement, oui, cette interprétation est tout à fait juste.
Et nous avons dans le texte en grec un petit indice qui nous aide à aller dans ce sens, un petit mot que nous traduisons souvent par \"de ce jour\", epiousia, mais qui, dont le sens est complexe, et qui peut signifier \"au-dessus de notre essence\", c'est-à-dire supra-essentiel, que certains traduisent par céleste ou spirituel.
Alors ce pain céleste, oui, eh bien c'est la parole du Christ, et c'est bien ainsi que Luther notamment le comprenait. À partir de cette demande, lorsqu'il expliquait le Notre Père, il écrit ceci : « Oui, Père, nous te demandons de vouloir bien nous nourrir, nous fortifier, nous réconforter par ta sainte parole et nous accorder ta grâce afin que nous entendions prêcher à travers le monde ce pain céleste, Jésus-Christ, et que nous puissions le connaître dans notre cœur. » Et il résumait par cette simple parole, cette simple prière : « Ô Père, réconforte-moi et fortifie-moi, pauvre humain souffrant, réconforte-moi et fortifie-moi par ta parole. »
Donc voilà, cela peut nous paraître clair. Cette parole, ce pain, eh bien c'est la parole que Dieu nous donne en Jésus-Christ. Et souvenez-vous, je parle là pour les jeunes, pour les parents qui étaient là à Noël, ce pain parole, c'est exactement ce dont nous vous avons parlé au culte de Noël. Souvenez-vous, nous avions dit que Bethléem était la maison du pain, que Jésus-Christ était couché dans une mangeoire et qu'il était lui-même le pain vivant donné au monde. Voilà tout ce que nous avions expliqué et aussi mis en scène, et nul doute que vous vous en souvenez.
Et nous ne disons pas aujourd'hui que Jésus est le pain, était le pain vivant du ciel, mais nous disons aujourd'hui encore qu'il est le pain vivant venu du ciel. Et c'est bien que ce pain nous renvoie à une autre dimension, cette dimension spirituelle de la parole, une parole de grâce qui nous invite à chercher les chemins de la paix et de la justice ici-bas, une parole qui nous apaise et qui console nos cœurs en détresse. Et oui, de cette parole, nous avons bien besoin, et donc il est essentiel que cette demande nous porte et que nous la répétions au cœur de nos existences. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.
De la Faim Spirituelle à la Faim Matérielle : Le Défi de la Solidarité
Mais cependant, cependant, évoquer d'emblée ce pain spirituel, n'est-ce pas aller quand même un petit peu vite en besogne ? Car finalement, peut-on, voilà, annoncer l'Évangile, partager l'espérance, la paix, la joie lorsqu'on a faim ?
En effet, c'était exactement le cheminement de pensée de William Booth, William et Catherine Booth, les fondateurs de l'Armée du Salut, qui l'avaient bien compris : il est impossible de parler d'évangile, d'espérance, d'amour à des personnes qui ont le ventre vide, lorsque la misère fait qu'on ne pense plus qu'à une seule chose : manger, manger et trouver de quoi nourrir les siens au jour le jour.
Alors si pour nous cette prière devient un exercice spirituel, nous qui sommes dans l'abondance ou tout au moins la suffisance, pour certains, la précarité est telle que cette demande a des résonances tragiques, qu'elle devient une prière désespérée, que les bénévoles du quotidien entendent, recueillent, et notamment au cœur de toutes les institutions de la Fondation de l'Armée du Salut.
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Je crois qu'en réalité, cette petite parole vient interroger nos faims, mais toutes nos faims. Tout d'abord, elle vient interroger, oui, notre quête de subsistance, terre à terre. Alors, bien sûr, comme je l'ai dit, Dieu ne remplit pas le frigidaire dans une sorte d'Uber Eats de la foi, mais cependant, cependant, nous pouvons lui demander la force, la force au travers de la foi pour faire face aux exigences de la vie, pour avoir les forces de trouver le nécessaire pour nos existences, nourriture, vêtements, toit, chauffage, éducation, les forces de trouver, oui, un travail substantiel. Cela, oui, nous pouvons le demander dans cette prière de la foi.
Nos faims, c'est aussi, bien sûr, nos quêtes de joie, d'amitié, de rire, de consolation. Et cela, nous pouvons aussi le demander dans la prière de la foi, car cette parole que Dieu nous donne est une ressource précieuse pour nous aider à penser, à articuler notre vivre ensemble. Et puis, oui, il y a cette faim spirituelle, cette faim de pardon sur nos insuffisances, cette faim d'espérance sur nos limites, cette faim d'amour sur nos crispations.
L'Histoire d'Élie et la Veuve : Une Leçon de Survie et de Partage
Mais oui, avec William et Catherine Booth, je crois que tout commence avec nos besoins les plus primaires, au défi de la solidarité. Et pour illustrer cette demande du Notre Père, je vous propose de revenir sur cette magnifique histoire d'Élie. Élie, il est d'abord nourri par les corbeaux, et puis Élie qui demande à la veuve de Sarepta de lui préparer une petite galette pour qu'il puisse survivre. Alors, il y a bien des manières de lire cette histoire d'Élie, et nous pourrions la spiritualiser, mais aujourd'hui, je vais la lire telle qu'elle est. Je vais la lire telle qu'elle est, c'est-à-dire une histoire de vie et de mort, une histoire de faim, de manque et aussi une histoire de choix.
Alors que nous dit cette histoire ? Cette histoire d'Élie qui affronte, comme toute la population autour de lui, une famine. Et bien, le premier élément que Élie, cette histoire met en valeur, et bien c'est peut-être le fait d'insister sur notre dépendance. L'histoire d'Élie nous dit que nous sommes dépendants, dépendants tout d'abord de notre environnement, dépendants de notre capacité aussi à coopérer et à nous entraider.
Cette histoire nous raconte une crise, une crise comme le monde n'a cessé d'en connaître, une crise comme il y en a encore aujourd'hui. Vous l'avez entendu, c'est le temps de la sécheresse, et donc faute de germination possible dans les sols desséchés, le temps de la famine. Élie n'a d'autre solution que de partir, partir vers des horizons plus cléments. Malheureusement, en certains lieux de notre terre, rien n'a changé. Des hommes et des femmes quittent aujourd'hui leur pays, des réfugiés qu'on dit climatiques, il y en a de si nombreux aujourd'hui. L'histoire d'Élie, cette histoire de famine, de sécheresse, ce besoin de trouver un refuge, ce fait d'être jeté sur les routes pour chercher sa subsistance, et bien c'est donc malheureusement une histoire de toujours, une histoire qui est encore vraie aujourd'hui.
Alors parti, dans un premier temps, Élie va parvenir à assurer sa subsistance seul. Il s'exile et trouve auprès du torrent un environnement favorable, au bord du ruisseau. Alors, certes, l'histoire nous raconte qu'il est nourri par les corbeaux, et les corbeaux de cette histoire, ce sera pour une autre prédication parce qu'il y a beaucoup à dire sur ces corbeaux. Mais je dirais, pour résumer là ce matin, que Élie se débrouille, il n'a besoin de personne finalement. Il est pleinement en autonomie, il fait face aux difficultés qu'il rencontre.
Mais voilà que la sécheresse se poursuit et que le torrent est à sec. Cet assèchement des moyens de subsistance en temps de crise, et bien nous savons que cela arrive à tant de personnes aujourd'hui encore. Perte d'emploi dans un secteur ralenti, impossibilité d'approvisionnement auprès d'un fournisseur qui met l'entreprise en difficulté, ou que sais-je encore. Oui, notre monde, dont les ressources ne sont pas extensibles, notre monde qui conduit aujourd'hui à tant de convoitises, traverse aujourd'hui encore des crises d'assèchement, des impossibilités d'approvisionnement qui mettent les hommes et les femmes en certains lieux dans des difficultés terribles, qui les placent en situation de vie ou en situation de mort.
Le Pouvoir d'un Choix : Garder ou Partager ?
Et la situation est si précaire pour Élie qu'il n'a d'autres moyens que de demander de l'aide. Mais voilà qu'il s'adresse à une veuve, une veuve de Sarepta. Or, les veuves, sans appui, sans mari pour subvenir à leurs besoins, étaient livrées à elles-mêmes. Et elles constituaient à l'époque parmi les plus démunies, les plus pauvres de la population de ce temps. Demander de l'aide à une veuve, c'était donc un peu mettre en pratique cet avertissement de Jésus qui dit que la société fait ceci, c'est-à-dire qu'à celui qui a peu, on enlèvera même le peu qui pourrait lui rester.
Car oui, oui, nous sommes très loin de l'abondance. Ici, un peu de farine et un peu d'huile, c'est tout ce qu'a cette pauvre veuve. Elle est d'ailleurs usée par le manque. Nous pourrions dire qu'elle est au bout du rouleau car elle sait que le pain va venir à lui manquer, l'essentiel même, le pain de ce jour, elle ne l'a quasiment plus et le désespoir la saisit. Vous l'avez entendu, elle a dit à Élie : « Il me reste tout juste une poignée de farine dans un pot et un peu d'huile dans une jarre. J'étais en train de ramasser deux bouts de bois. Quand nous aurons mangé, nous n'aurons plus qu'à attendre la mort. »
C'est une situation de désespoir. Ce qui lui reste justement, c'est le pain de ce jour précisément. Et comme il ne lui reste que le pain de ce jour, elle se dit que ce jour est le dernier, qu'il n'y en aura pas d'autre. L'avenir lui paraît définitivement impossible. Cette histoire, c'est d'abord une histoire de précarité, précarité grandissante dans le monde d'aujourd'hui. Et voilà que le pain de ce jour, le pain de ce dernier jour, comme le pense la femme, le prophète Élie a l'audace de lui demander de le partager.
Et cela, je crois que cette histoire devient l'une des plus belles histoires de la Bible. Comme je l'ai dit, nous pourrions penser qu'Élie, d'une certaine manière, lui tond la laine sur le dos, si je puis dire. Et pourtant, il va lui redonner, je crois, sa dignité. En lui demandant de partager son pain, Élie va, oui, lui redonner sa dignité d'être humain. Il va la placer face à un choix : garder ou partager.
Or vous savez que ce qui nous différencie de la bête, et bien c'est la capacité justement de choisir. C'est parfois très difficile de faire des choix, mais c'est aussi l'exercice de notre liberté et d'une certaine manière l'exercice de notre fierté, de notre dignité. Et c'est justement lorsqu'on n'a plus la possibilité de choisir, même dans les toutes petites choses de la vie, que l'on entre parfois dans un découragement grandissant. Lorsque vous vous trouvez dans des rayons de supermarché et que vous ne pouvez choisir finalement que le prix le plus bas, que vous ne pouvez pas faire d'autres choix, et bien c'est là que le découragement vous menace.
En la plaçant face à un choix, Élie, d'une certaine manière, va lui redonner la parole. Devant lui, par lui, la femme existe, elle peut choisir, garder ou partager, mourir demain ou mourir aujourd'hui, pense-t-elle alors sans doute, peu importe, c'est encore une manière de se poser face à la vie, d'y poser un acte libre et responsable. Et puis en faisant cela, Élie fait autre chose. Il lui dit aussi toute l'importance qu'elle a pour lui. Pour lui, Élie, elle n'est pas une veuve, une femme sans nom et sans soutien. Elle est celle qui peut lui sauver la vie. Elle qui n'a rien ou presque rien, rien que ce pain de ce jour, de ce dernier jour, pense-t-elle. Pourtant, pour Élie, donc, cette femme n'est pas la mort qui vient, mais la vie qui peut resurgir.
Quand la Solidarité Fait Rejaillir la Vie
Cette femme va alors choisir. Le pain de ce dernier jour, vous l'avez entendu, elle va le partager. Et son geste est éminemment prophétique. Et c'est pourquoi nous aimons lire si régulièrement ce récit dans nos églises. Car en choisissant de se replacer dans la spirale du don, cette femme va faire rejaillir la vie. En choisissant de partager le presque rien, le si peu, de partager, je dirais presque, de son manque, en choisissant le geste solidaire, et bien elle va faire prévaloir un nous sur un je, elle va ouvrir des chemins de vie.
En fait, cette femme va, je crois, vivre pleinement la demande du Notre Père qui dit \"Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour\". Vous aurez remarqué que nous ne disons pas \"Donne-moi aujourd'hui notre pain de ce jour\", mais bien \"Donne-nous\", dans une dimension qui nous invite et nous réinvite sans cesse au partage et à l'entraide, une dimension que ce petit récit d'Élie et de la veuve vient mettre en avant.
Ce pain de ce jour, cette femme va donc le partager avec le prophète qui va véritablement devenir homme de Dieu pour elle, dans le sens où sa vie va renaître de l'entraide partagée avec Élie. Car ni le pain, vous l'avez entendu, ni l'huile ne manqueront désormais dans la cruche, comme si... comme si quoi finalement ? Nous pouvons là nous interroger. Pourquoi est-ce que ni le pain ni l'huile ne viennent à manquer dans la cruche, alors que tout à l'heure, au début de la prédication, eh bien j'ai dit au contraire que Dieu n'était pas un Uber Eats de la foi et qu'il ne pouvait pas garnir nos garde-manger d'un coup de baguette magique.
Alors, je ne sais pas ce que vous imaginez au travers de cette histoire. Je ne crois pas que cette femme allait tous les jours ouvrir le pot qui était sur son étagère et vérifier que comme ça la farine était approvisionnée ainsi que l'huile comme par magie dans ce petit pot. Mais je crois, voilà, mais c'est c'est ma liberté d'interprétation, mais vous trouverez peut-être d'autres interprétations possibles. Je crois que de la solidarité a jailli une vie plus forte que la mort. Je crois avec l'écrivain Paulo Coelho qui avait proposé cette interprétation, qu'Élie, revigoré par le morceau de pain ou le gâteau qu'il a mangé, est peut-être parti couper du bois et le vendre au marché pour avoir un peu de quoi acheter de la farine et de l'huile. Ou je crois qu'Élie, peut-être revigoré par ce morceau de pain, ce gâteau, a pu offrir ses forces quelque part pour un travail quelconque, et qu'ainsi de ce partage, la vie peut-être a pu jaillir. En tout cas, de cette solidarité, de cet instant-là, ce partage du pain, de l'huile, au travers de ce petit gâteau, eh bien est née une vie plus forte que la mort et que ce texte illustre à merveille d'une certaine manière.
Le Partage au Cœur de Toutes nos Faims
Cette histoire, en toute simplicité mais avec quelle beauté, nous rappelle que quelles que soient nos faims, qu'elles soient bien concrètes comme pour Élie et la veuve dans une première lecture, ou que nos faims soient existentielles comme pour nos quêtes d'amitié, de joie, ou qu'elles soient spirituelles dans notre besoin d'espérance, de sens, de pardon, cette histoire nous dit oui que quelles que soient nos faims, c'est du partage que naît le sentiment d'être nourri, rassasié. C'est du partage même de cette parole d'espérance que surgit, surgit la vie, la vie au centuple, la vie multipliée.
Cette parole, par exemple, si nous interprétons ces récits de manière spirituelle, et bien si elle reste dans nos bibles fermées, si nous ne la faisons pas vivre, si nous ne la partageons pas les uns avec les autres, eh bien elle n'est pas alors une nourriture, elle n'est que des mots dans un livre fermé, des mots qui d'une certaine manière disparaissent de notre univers. Pour que la parole devienne vivante, il nous faut l'écouter, la recevoir, la partager les uns avec les autres comme nous essayons de le faire au catéchisme ou dans les lieux d'études bibliques ou autres, chercher ensemble comment elle nous nourrit, comment elle nous fait grandir.
Le Pain \"de ce Jour\" : Vivre l'Instant Présent
Cette parole donc, lorsqu'elle est partagée, elle est source de vie, une vie multipliée au centuple. Alors, avez-vous noté une autre chose ? Avez-vous noté que Jésus dans sa demande du Notre Père ne dit pas « Donne-nous aujourd'hui notre pain de toujours », mais bien « Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour », lorsqu'on choisit donc cette traduction-là.
De ce pain, ce pain de nos vies, n'est-il pas vrai que nous ne pouvons pas, contrairement à ce que la société nous fait croire, faire des réserves ? Et cela à tous les niveaux de nos existences. Au niveau bien concret, car oui, le pain sur l'étagère, nous pouvons en faire des réserves, mais si vous achetez 10 baguettes au lieu d'une au quotidien, et bien il est il y a de fortes chances que les neuf autres soient finalement gâchées car le pain finit par s'abîmer.
Et les forces pour la subsistance de notre vie, c'est bien au jour le jour que nous en avons besoin. Travailler, ce n'est pas accompli d'un coup, nous ne pouvons pas faire des réserves de travail. C'est au jour le jour que nous avons besoin de force pour nous engager sur le chemin de nos existences. Il en va de même au niveau existentiel. Personne ne peut faire des réserves d'amitié, des réserves de joie, des réserves de consolation. Non, c'est au jour le jour que nous avons besoin d'entrer et de faire vivre dans ces liens de l'amitié, de la joie. Et personne ne peut faire non plus des réserves de cette parole d'amour et de grâce que le Christ est venu incarner. Car c'est tous les jours que nous sommes appelés à découvrir et à redécouvrir la présence de Dieu, c'est tous les jours sur notre chemin que nous avons besoin de soutien.
Conclusion : Le Partage, Clé de l'Accomplissement
Voilà pour cette parole du Notre Père magnifique. Voilà aussi pour cette histoire qui nous invite à ce geste, ce geste simple du partage, de la solidarité, qui nous dit que oui, il n'y a pas de bonheur sans solidarité, sans partage, sans entraide, que c'est ce partage, cette solidarité qui vient donner à nos existences un sentiment de plus, si je puis dire, un sentiment d'accomplissement. Et je termine avec ce verset, enfin cette parole, cet extrait de la chanson de Brassens : \"Ce n'était rien qu'un peu de pain, mais il m'avait chauffé le corps et dans mon âme il brûle encore à la manière d'un grand festin\". Amen.