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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

Jésus a-t-il annoncé la venue de Mahomet ?

Dimanche 23 février 2025
Raphaël Georgy
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

Dans cette prédication, Raphaël Georgy, assistant pastoral à l'Église protestante unie de l'Étoile et rapporteur de la commission de la Grande Mosquée de Paris sur l'adaptation de l'islam en France, nous invite à explorer une fascinante connexion entre christianisme et islam à travers la figure énigmatique du "Paraclet". Mentionné dans l'Évangile de Jean comme un consolateur promis par Jésus à ses disciples, ce concept a connu diverses interprétations au fil des siècles. L'orateur dévoile comment certains courants musulmans y ont vu l'annonce de la venue du prophète Mahomet, une lecture qui suscite d'importantes réflexions sur les relations entre les textes sacrés. Raphaël Georgy déploie une analyse comparative des méthodes exégétiques chrétiennes et musulmanes, interrogeant notre rapport à l'altérité religieuse. Comment comprendre ces réinterprétations successives des textes fondateurs ? Quelle place accorder à l'autre dans notre propre héritage spirituel ? En explorant ces questions, cette méditation nous offre des clés précieuses pour un dialogue interreligieux éclairé, rappelant que chaque tradition continue de relire son héritage pour y trouver "les signes d'une promesse pour demain".

De la présence physique à la présence spirituelle : la promesse du Paraclet

À l'approche de la Pâque et de la menace grandissante de la crucifixion, Jésus partage un dernier repas avec ses disciples. Plongé dans l'incertitude, il est partagé entre la tristesse de son départ et la joie d'une promesse. C'est ainsi qu'il les prépare à son départ imminent.

Jusque-là, les disciples avaient connu une présence divine incarnée, visible et tangible en Jésus. Ils pouvaient marcher à ses côtés, toucher ses mains, entendre sa voix et partager ses repas. Cette présence physique les rassurait, leur donnait un guide. Mais paradoxalement, elle les limitait aussi.

Cette présence était limitée dans l'espace à un seul lieu, dans le temps à une seule époque, et dans la relation à un petit groupe de disciples. En annonçant la venue du Paraclet, Jésus prépare ses disciples à une présence divine d'une nature toute différente : une présence intérieure, spirituelle, qui ne sera plus contrainte ni par le temps, ni par l'espace.

Il s'agira d'une présence qui ne sera plus médiatisée par les sens physiques, mais qui se manifestera directement dans les cœurs et dans les consciences. Une présence qui pourra toucher simultanément tous les croyants, où qu'ils soient. Jésus transforme ainsi ce qui pourrait n'être qu'une perte, son départ physique, en une promesse d'une relation plus profonde et plus universelle avec Dieu. Il invite ses disciples à faire le deuil d'une forme de présence divine pour s'ouvrir à une autre, plus mystérieuse peut-être, mais aussi plus intime.

Qui est ce Paraclet ? Révélations sur le rôle de Jésus et de l'Esprit Saint

Rares sont les commentateurs qui se sont arrêtés sur la signification de ce passage où Jésus annonce la venue du Paraclet, l'Esprit Saint. Il faut dire que le passage reste mystérieux. Comme à son habitude, l'auteur de l'évangile de Jean ne nous laisse que des messages codés. De quelle manière le Christ sera-t-il présent après son départ ? Qui est ce Paraclet attendu ? Et cet Esprit Saint annoncé par Jésus ?

L'incertitude des disciples se retrouve dans cette ambiguïté fondamentale qui ouvrira la voie à d'autres interprétations, lesquelles ne tarderont pas à émerger dans plusieurs courants du christianisme et plus tard dans l'islam. Les musulmans reliront cet évangile de Jean à la lumière de leur propre expérience spirituelle : Jésus a annoncé l'Esprit Saint et c'est Mahomet (Muhammad) qui est venu. C'est une interprétation fascinante, mais instructive sur notre relation aux autres religions, y compris au judaïsme. Nous nous demanderons ce qu'elle vaut sur un plan historique et ce que nous pouvons en retenir.

Mais d'abord, revenons au texte. Le terme Paraclet, *parakletos* en grec, apparaît à cinq reprises dans l'Évangile de Jean, toujours dans le contexte des discours d'adieu de Jésus (chapitres 14 à 16), alors qu'il les met en garde contre l'hostilité du monde. Il est généralement traduit par consolateur, défenseur ou avocat, mais sa signification exacte est plus nuancée.

Le terme Paraclet mérite qu'on s'y arrête car il nous éclaire d'abord sur qui était Jésus lui-même. En effet, quand Jésus annonce \"un autre Paraclet\", il se présente implicitement comme ayant été le premier. En quoi a-t-il incarné ce rôle ? Dans le monde antique, le Paraclet est d'abord celui qu'on appelle à ses côtés dans les moments difficiles, littéralement \"celui qu'on appelle auprès de\" (*para kalein* en grec). C'est l'avocat qui prend votre défense lorsque vous êtes accusé, l'ami qui vous console quand vous êtes dans la peine, le conseiller qui vous guide lorsque vous êtes perdu.

En parcourant les évangiles, nous voyons Jésus incarner chacune de ces facettes. Avocat, il prend la défense de la femme adultère face à ses accusateurs. Consolateur, il pleure avec Marie et Marthe à la mort de Lazare. Conseiller, il guide ses disciples dans leur compréhension des Écritures.

Ce qui est fascinant dans l'Évangile de Jean, c'est que l'esprit Paraclet ne vient pas simplement remplacer Jésus ; il vient prolonger sa présence. \"Il vous rappellera tout ce que je vous ai dit\", annonce Jésus. L'esprit n'apporte pas un enseignement nouveau, il nous aide à comprendre en profondeur ce que Jésus a déjà manifesté. Il ne parle pas de lui-même, mais rend témoignage à Jésus. Il y a donc un lien indissoluble entre le Christ et l'Esprit. L'Esprit est la présence continuée du Christ, mais sous une forme qui peut désormais toucher chaque être humain de l'intérieur.

Jésus utilise d'ailleurs une image : \"il vous est avantageux que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous.\" Comme si la présence physique de Jésus devait s'effacer pour que puisse se déployer pleinement cette présence spirituelle, qui n'est autre que son amour atteignant désormais le cœur de tout être humain.

Jésus se présente lui-même comme un Paraclet lorsqu'il dit : \"et moi, je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet.\" Il y a donc une similarité entre Jésus et le Paraclet à venir pour souligner cette continuité. Enfin, le chapitre 16 décrit l'action du Paraclet dans le monde avec une mission qui dépasse le cercle des disciples : il révèle la vérité au monde et le confronte à ses erreurs.

L'Esprit Saint : une force insaisissable qui inspire et transforme

L'Esprit Saint rappelle aux disciples les paroles du Christ et les aide à comprendre. Il a le même rôle que le *Metourgueman* de la tradition juive, c'est-à-dire le traducteur, la personne qui interprète les Écritures pour les croyants d'aujourd'hui. Mais vous le savez, l'esprit est insaisissable, incompréhensible. Il est comme du vent. Il ne se met pas en avant ; au contraire, il met en lumière, il s'efface pour que d'autres que lui entrent en scène. Il ne parle pas ; en revanche, il fait parler, il inspire. Il ne se laisse pas enfermer dans des catégories religieuses. Il remplit tout ce qui est vivant.

Comme le dit le père de l'Église, Basile de Césarée : \"Il nous est impossible de donner une définition précise de l'Esprit Saint.\" Il a fallu attendre le IVe siècle pour que soit admis dans l'Église qu'il était Dieu lui-même en tant qu'il est présent.

Après Jésus : les prophètes qui se sont réclamés de l'Esprit

Les premiers chrétiens ne pouvaient pas accepter que la mort de Jésus soit la fin de l'histoire. Il est donc naturel que des croyants, baignant dans la culture judéo-chrétienne, se soient mis à chercher des signes de la présence divine après la crucifixion. Ils scrutent l'horizon désespérément à la recherche d'un nouveau signe, et plusieurs vont prétendre à ce titre.

Un siècle plus tard, Montanus, un prophète vivant en Anatolie (la Turquie actuelle), a affirmé être le porte-parole du Paraclet, annonçant une nouvelle ère de révélation divine. Il a fondé un mouvement religieux qui a connu un certain succès avant d'être considéré comme hérétique par l'Église majoritaire.

Au IIIe siècle, en Iran, le prophète Mani, dont le père était issu d'une secte judéo-chrétienne, fonde le manichéisme, un mélange de christianisme, d'hindouisme et de bouddhisme. Artiste talentueux, ses peintures influencent ses enseignements. Le manichéisme s'est rapidement diffusé à travers l'Empire perse, l'Empire romain et jusqu'en Chine. Mani affirme alors être le dernier prophète d'une lignée incluant Adam, Bouddha, Zoroastre et Jésus, se présentant comme le Paraclet promis par ce dernier.

L'Islam et le Paraclet : Mahomet est-il annoncé dans l'Évangile ?

Le dernier mouvement religieux à revendiquer une filiation avec l'Esprit Saint annoncé par l'évangile de Jean est l'islam. La croyance musulmane selon laquelle Jésus aurait annoncé la venue de Mahomet occupe une place importante, présente depuis le Coran jusqu'aux interprétations contemporaines comme celle du cheikh Si Hamza Boubakeur, ancien recteur de la Grande Mosquée de Paris dans les années 60 et 70. Elle mérite donc qu'on la prenne au sérieux.

Le Coran affirme que la venue de Mahomet comme prophète de l'islam a été annoncée dans la Torah et l'Évangile, sans toutefois préciser les passages exacts. L'un des versets les plus souvent cités à l'appui de cette croyance se trouve dans la sourate 61, qui présente Jésus s'adressant aux Juifs : \"Et quand Jésus, fils de Marie, dit: 'Ô enfants d'Israël, je suis vraiment le messager de Dieu envoyé à vous, confirmateur de ce qui, dans la Torah, est antérieur à moi et annonciateur d'un messager à venir après moi dont le nom sera Ahmad.'\"

Le terme Ahmad, qui signifie \"le très glorieux\" ou \"le très loué\", est interprété par les musulmans comme une référence à Mahomet. Les premiers commentateurs musulmans ont donc cherché à identifier les passages de la Torah et de l'Évangile auxquels le Coran faisait référence. L'une des interprétations les plus courantes concerne justement le Paraclet mentionné dans l'évangile de Jean.

Cependant, cette réinterprétation est sujette à caution. Les historiens ont mis en évidence des détournements linguistiques potentiels dans l'interprétation du terme Paraclet. Notamment, la transcription du terme grec *parakletos* est devenue *periklutos* dans les sources arabes, ce qui a modifié le sens original d'\"avocat\" en celui de \"loué, glorieux\", proche du sens du nom Muhammad ou Ahmad en arabe. Les exégètes musulmans ont compris ce terme comme un nom propre, Ahmad, qui serait un autre nom du prophète Muhammad, en raison du fait que les deux dérivent de la même racine évoquant l'idée de louange. Nous ne savons pas s'il s'agit d'une erreur ou d'une réinterprétation volontaire.

Un héritage partagé : quand Mahomet annonce le retour du Christ

À cette époque, le judaïsme était marqué par une diversité de croyances messianiques, certaines sectes attendant même la venue de deux messies. Mahomet, se réclamant de la tradition abrahamique, s'inscrivait dans ce contexte. Les premiers musulmans, comme les premiers chrétiens, attendaient tous la fin des temps et la venue d'un messie envoyé par Dieu.

Ce n'est pas la première fois que les musulmans affirment une continuité avec l'héritage judéo-chrétien. Pour le Coran lui-même, Jésus est le Messie, mais aussi l'Esprit de Dieu, doté d'un souffle prophétique et d'une sagesse divine. L'islam reconnaît de nombreux prophètes communs au judaïsme et au christianisme, notamment Abraham, Moïse, Jésus et Marie. Ces figures sont présentées comme des précurseurs de Mahomet, et l'islam comme l'accomplissement de leur prophétie. L'islam prétend restaurer un monothéisme primordial, celui-même d'Abraham et de Jésus.

Il existerait même un archétype divin des Écritures, dont la Torah, l'Évangile et le Coran seraient des expressions différentes. J'ai bien dit l'Évangile, et non pas le Nouveau Testament en entier, car les écrits de Paul sont souvent considérés par beaucoup de musulmans comme très secondaires, voire sans intérêt. L'exégèse musulmane adopte souvent la même position que les Juifs contre l'apôtre Paul, à savoir qu'il est vu comme un dangereux laxiste qui a relativisé l'obéissance à la loi juive et l'importance des rituels. Il y a là une grande différence avec Martin Luther, dont la doctrine de la justification par la grâce est au contraire largement inspirée des écrits de Paul.

Mais ce n'est pas la fin de nos découvertes. Non seulement Jésus aurait annoncé la venue de Mahomet selon cette interprétation, mais en plus, si l'on en croit la tradition, Mahomet a annoncé le retour du Christ. Dans une sorte de pas de deux, plusieurs hadiths (paroles attribuées à Mahomet), mais aussi des sources non-musulmanes chrétiennes, mentionnent que Muhammad aurait annoncé le retour imminent du Christ. Des textes chrétiens contemporains de cette époque, comme la *Doctrina Jacobi*, relatent que Mahomet proclamait la venue du Messie. Certains versets du Coran sont interprétés par la tradition comme une allusion au retour du Christ avant la fin des temps, affirmant qu'il reviendra pour juger les hommes, briser la croix, tuer l'Antéchrist et instaurer un règne de justice.

Quatre enseignements pour le dialogue et la compréhension mutuelle

Que retenir de ces interprétations étonnantes de l'évangile de Jean ? J'en retiendrai quatre enseignements. Premièrement, les chrétiens doivent-ils s'offusquer que des musulmans réinterprètent leur Bible en y voyant leur prophète alors qu'il n'est pas nommé explicitement ? Dans ce cas, que doivent ressentir les Juifs en voyant les chrétiens relire la Bible juive comme une annonce de la venue de Jésus, alors qu'il n'y est pas plus nommé ? Comment comprendre l'identité de Jésus sans les livres d'Isaïe, de Michée et les Psaumes ? Ces livres ont été réinterprétés avec les mêmes méthodes que les exégètes musulmans plus tard : l'allégorie, la typologie, et le midrash, une interprétation créative qui permet d'actualiser un texte.

Les premiers chrétiens ont identifié de nombreux passages de l'Ancien Testament comme des prophéties annonçant la venue, le ministère, la mort et la résurrection de Jésus. Il faut donc reconnaître que les premiers musulmans n'ont pas employé d'autres méthodes que celles des premiers chrétiens. Jésus lui-même n'hésitait pas à réinterpréter de manière créative les textes sacrés. À Nazareth, il lit le rouleau d'Isaïe et déclare : \"Aujourd'hui, cette parole de l'écriture que vous venez d'entendre est accomplie.\" Dans le sermon sur la montagne, il reprend les commandements en disant : \"Vous avez appris qu'il a été dit, mais moi je vous dis...\", déployant ainsi le sens profond du texte pour son temps. Cette liberté s'inscrit dans les méthodes rabbiniques de son époque. Dès lors, quand nous observons comment Montanus, Mani ou les premiers musulmans ont relu les évangiles, nous pouvons y voir non pas une trahison, mais une continuation de ce processus d'interprétation créative. La question n'est pas tant de juger si ces interprétations sont correctes, mais de comprendre comment elles témoignent d'une recherche de sens.

Deuxième enseignement : contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'interprétation du Paraclet comme la venue de Mahomet ne diminue pas le rôle de Jésus, puisque selon la tradition musulmane elle-même, c'est lui qui reviendra à la fin des temps. Mahomet s'inscrit dans cette continuité pour mieux passer le relais à son tour. C'est un point important pour nourrir le dialogue islamo-chrétien.

Troisième enseignement : si l'on défend ce rapprochement, il faut en tirer toutes les conclusions. Cela signifie que, comme le Paraclet, Mahomet apporte sa contribution à la révélation, mais celle-ci ne contredit jamais les précédentes. Dans l'Évangile de Jean, Jésus dit que l'Esprit Saint \"vous rappellera tout ce que moi je vous ai dit\". Autrement dit, la révélation coranique prétend ne rien enlever à l'enseignement de Jésus, mais tout au plus corriger des idées fausses de son temps, comme la divinisation de Marie au même titre que Jésus. J'ai eu la chance d'échanger avec le grand imam d'al-Azhar, Ahmed el-Tayeb, qui disait : \"Les premiers versets révélés du Coran ne parlent pas de prière ni de jeûne. Ils parlent de la défense de l'orphelin, du faible, du vulnérable.\" Au-delà des différences, le cœur du message doit avoir une continuité, ne serait-ce que sur le plan éthique.

Quatrième et dernier enseignement : à travers ces réinterprétations en cascade, on peut voir un besoin humain universel de relire à chaque génération sa bibliothèque et le monde pour y trouver les signes d'une promesse pour demain. Des signes qui doivent nous pousser à l'engagement et à l'action.

Un appel universel à bâtir un avenir commun

À travers cet exemple, nous voyons que les différences persisteront, mais ce qui dépend de nous, c'est la manière dont nous relisons ces héritages pour porter un regard nouveau et permettre d'avancer. Il est d'intérêt général de développer de nouvelles compréhensions de ces différences afin que les discours religieux ne justifient plus les préjugés, ni l'éloignement. C'est bien ce vers quoi nous pousse l'Esprit Saint, l'autre nom du Paraclet : ce souffle vital qui transforme chaque être de l'intérieur et porte la création vers plus de perfection. Hamza Boubakeur remarque que dans le Coran, le discours de Jésus ne débute pas par \"Ô mon peuple\", marquant ainsi qu'il appartient à l'humanité entière.

Croire que sa religion est la plus achevée dissuade de remonter aux sources communes. Croire que l'on connaît trop bien l'autre est une erreur fatale qui empêche toute rencontre. Nous avons tout à gagner à ne pas ignorer les récits des autres, à nous mettre à leur place pour trouver ensemble des réponses aux défis de notre époque. L'histoire de la Bible s'achève dans l'Apocalypse sur une vision d'une humanité nouvelle, totalement imprégnée par l'amour et l'esprit vivifiant de Dieu, un royaume que tous les êtres humains, quelles que soient leurs croyances, sont appelés à rendre présents ici et maintenant. Amen.

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