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56, avenue de la Grande-Armée, 75017 Paris

Et la lumière fut

Mardi 24 décembre 2024
Nathalie Chaumet
Église protestante unie de l'Étoile à Paris

En cette veillée de Noël 2024, la pasteure Nathalie Chaumet propose une méditation sensible et profondément ancrée dans notre actualité. Comment écouter le récit de la nativité, qui se déroule à Bethléem, alors que ce lieu évoque aujourd'hui le fracas des armes ? Loin de contourner cette douloureuse réalité, la pasteure en fait le point de départ d'une réflexion sur la pertinence du message de Noël dans un monde traversé par la violence. À travers une lecture pas à pas de l'Évangile de Luc, elle dévoile les résonances contemporaines de ce texte deux fois millénaire : l'accueil des exclus, la quête de sens dans nos « nuits » personnelles, la force transformatrice de l'espérance. Avec pédagogie, elle décrypte les symboles — la nuit, l'auberge, les bergers — pour en faire émerger un message universel : la possibilité, pour chacun, de devenir « le prochain » de l'autre malgré les distances et les différences. Cette veillée n'est pas une simple évasion dans un conte merveilleux, mais une invitation à chercher ce qui est « source de lumière » dans nos existences. Entre chants et prières, la pasteure tisse un lien entre le mystère de Noël et nos questionnements contemporains : comment faire grandir la paix ? Comment rester dans l'espérance face aux ténèbres du monde ? Une méditation qui fait dialoguer foi et engagement, tradition et actualité.

Introduction : Chercher la lumière au cœur des ténèbres

Ce soir, c'est Noël, et comme le veut la tradition, nous allons écouter le récit de la naissance de Jésus dans l'évangile de Luc. Mais avant d'entrer dans cette histoire, il est important de prendre un instant de recul. Ce récit se déroule à Bethléem, en Judée. Aujourd'hui, ce lieu que nous associons à la joie et à l'espérance en Christ est tristement emblématique de la violence qui se déchaîne dans cette région du monde.

Comment pouvons-nous alors écouter cette histoire avec la légèreté de l'imaginaire, en rêvant de moutons, d'anges et d'étoiles ? Comment poser une parole sur le chant des anges alors que ce lieu renvoie aujourd'hui au fracas des armes ? Faut-il pour autant refermer notre Bible, renoncer à cette histoire et laisser le découragement nous gagner ? Bien sûr que non. Écouter ce récit sur fond d'actualité, c'est aussi porter dans notre prière ceux et celles qui, où que ce soit, à Bethléem comme en tant d'autres lieux, sont la proie de la violence des humains. C'est penser à ceux et celles qui connaissent des nuits de peur ou de désespoir.

Comme vous l'entendrez, l'évangile de Luc se passe de nuit. Or, dans la Bible, la nuit est souvent évocatrice des obscurités qui enténèbrent notre humanité. C'est justement parce qu'il y a tant de nuits en tant de lieux qu'il est essentiel de prendre le temps de chercher ce qui est source de lumière. C'est ce que nous allons faire ce soir : chercher comment cette histoire peut éclairer notre existence d'espérance. Nous allons entrer dans ce récit en trois temps : le temps de la naissance, le temps des anges et le temps des bergers. À chaque étape, nous chercherons ce qui s'oppose à la nuit, accompagnés par le chant, car le chant fait grandir la joie et la lumière de l'espérance.

Le temps de la naissance : Un signe d'espérance dans la précarité

Nous entrons maintenant dans l'histoire, avec les premiers versets du chapitre 2 de l'évangile de Luc :

\"En ce temps-là, l'empereur Auguste donna l'ordre de recenser tous les habitants de l'Empire romain. Ce recensement, le premier, eut lieu alors que Quirinius était gouverneur de la province de Syrie. Tout le monde allait se faire enregistrer, chacun dans sa ville d'origine. Joseph, lui aussi parti de Nazareth, une ville de Galilée pour se rendre en Judée, à Bethléem, là où était né le roi David. En effet, il était lui-même un descendant de David. Il alla s'y faire enregistrer avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte. Pendant qu'ils étaient à Bethléem, le jour de la naissance arriva. Marie mit au monde un fils, son premier né. Elle l'enveloppa de langes et le coucha dans une mangeoire parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans la salle destinée aux voyageurs.\"

En apparence, c'est une petite histoire bien anodine. Joseph et Marie se mettent en route sur l'ordre de l'empereur pour un recensement. De Joseph, nous ne savons pas grand-chose, mais le récit nous donne un détail essentiel : il descend du roi David. Cela peut paraître prestigieux, mais en réalité, des descendants du roi David, qui a vécu environ mille ans avant Jésus-Christ, il devait y en avoir beaucoup. C'est un peu comme se dire descendant de Charlemagne. Alors, pourquoi Luc insiste-t-il sur ce point ? Parce que depuis des siècles, le peuple espérait la venue d'un nouveau roi, un prince de la paix, et les prophéties le présentaient comme un descendant de David, figure du roi idéal. Joseph est donc l'héritier, plus ou moins symbolique, d'une lignée qui est signe d'espérance. Pour l'évangéliste, c'était une manière de dire à ses lecteurs que, malgré la mainmise de l'Empire romain, quelque chose de neuf était en train d'advenir.

Mais quoi de neuf ? L'histoire le dit avec une grande sobriété : le temps de la naissance arrive, et la jeune femme met au monde son nouveau-né. La première chose qui rend cette histoire merveilleuse, c'est bien sûr la naissance elle-même. Un enfant vient au monde, c'est une promesse incroyable, c'est l'avenir qui s'ouvre. Une naissance est une source de lumière, elle donne un sens nouveau à l'existence de ceux qui l'entourent. Nous avons chanté l'émerveillement de ce moment, comme un beau conte avec les séraphins de lumière entourant l'enfant. Ces cantiques nous font du bien, ils nous émerveillent. Mais n'y a-t-il pas un peu trop de merveilleux ?

L'auberge complète : Symbole de nos vies surchargées ?

Car cette histoire est-elle seulement belle ? Une naissance est un événement heureux, mais dans ce récit, il y a comme un blanc. On ne nous raconte pas la joie de Marie et de Joseph. L'enfant n'est même pas nommé. Le texte s'en tient aux faits bruts : sa mère l'emmaillote et le couche dans une mangeoire, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux. Nous voilà soudainement ramenés à la réalité. Notre belle histoire s'assombrit. Faute de place, cette famille est rejetée de l'espace social, trouvant refuge dans un abri de fortune.

Nous pourrions lire ce récit au passé et nous apitoyer sur le sort de Marie et Joseph. Mais cette histoire n'est pas seulement d'hier, elle est d'aujourd'hui. Comme le disait Luther, l'histoire de Noël est pour nous, maintenant, dans sa joie comme dans ce qu'elle dénonce. Avec une immense sobriété, Luc décrit le mécanisme de l'exclusion. La question de trouver un abri reste une question vitale pour tant de personnes aujourd'hui, que ce soit à Mayotte, pour les réfugiés fuyant la guerre ou les catastrophes climatiques, ou même dans nos propres rues.

Le récit nous emmène ensuite auprès des bergers, dans les champs, de nuit. La nuit, comme nous l'avons dit, symbolise souvent les obscurités de notre humanité. Notre image des bergers est bucolique, mais à l'époque, ils étaient très déconsidérés. Ce n'étaient pas de riches propriétaires, mais des salariés miséreux. Cette première lecture nous invite à porter dans notre prière tous ceux qui connaissent une forme de nuit.

Mais une autre lecture est possible. Et si, avec cette histoire à l'auberge, Luc nous racontait ce que nous sommes si souvent ? Des aubergistes tellement pris par nos affaires que toute foi, toute espérance trouvent porte close. Dans nos vies trépidantes, y a-t-il encore de la place pour chanter, prier, espérer, accueillir la présence de Dieu ? Peut-être que cette auberge qui déborde est une image de nos vies si pleines que la question spirituelle est remisée à l'étable. Dans cette lecture symbolique, la nuit des bergers est aussi l'évocation de notre propre nuit spirituelle. Comme eux, nous veillons sur les troupeaux de nos familles, de nos amis. Mais dans ce monde parfois décourageant, il est difficile de trouver un ciel d'espérance. Pourtant, c'est ce ciel que Luc va ouvrir avec une poésie incroyable.

Le temps des anges : Une bonne nouvelle pour toute l'humanité

L'évangéliste ouvre ce ciel par une volée d'anges annonçant une bonne nouvelle, une bonne nouvelle qui est aussi pour nous aujourd'hui :

\"Un ange du Seigneur apparut aux bergers et la gloire du Seigneur les entoura de lumière. Ils eurent alors très peur. Mais l'ange leur dit: 'N'ayez pas peur car je vous annonce une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple. Cette nuit, dans la ville de David, est né pour vous un sauveur. C'est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous le fera reconnaître, vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire.'\"

Un sauveur vous est né. C'est une nouvelle magnifique. Mais que signifie-t-elle pour nous ? Qu'est-ce que le salut ? Ce mot peut paraître savant, réservé aux experts. Pourtant, ce soir, nous sommes là pour accueillir ce Sauveur. De quoi avons-nous besoin d'être sauvés ? Nous ne sommes ni de pauvres bergers ni sous occupation romaine. Mais la misère des bergers peut être lue comme l'évocation de notre propre fragilité intérieure. Nous savons que nos vies sont limitées, insuffisantes, que même en cherchant à aimer, nous pataugeons dans nos maladresses.

Qu'est-ce que le salut ? L'amour de Dieu manifesté dans un enfant

Le salut, cela veut simplement dire que Dieu s'approche de nous, non comme une ombre menaçante, mais dans la lumière de sa grâce et de son amour. Le salut, c'est l'amour de Dieu donné au monde. Imaginez que vous soyez Dieu. Comment feriez-vous pour manifester aux humains la force de votre amour ? Un feu d'artifice ? C'est magnifique, mais éphémère. Un arc-en-ciel, signe d'alliance ? Il s'efface aussi. Une lettre d'amour ? Qui l'apportera ?

Pour dire au monde son amour, Dieu choisit de faire signe par un enfant. Pourquoi ? Parce qu'un enfant, on le prend dans ses bras. On expérimente ce qu'aimer veut dire. L'enfant qui vient manifeste le salut de Dieu sur nos vies. Une prière m'a été confiée cette semaine : \"Accueillir la grâce de Dieu, ce n'est pas se désoler de savoir si peu ou si mal aimé. Non. Accueillir la grâce de Dieu, c'est se réjouir d'être sans cesse rattrapé par un amour, un amour étonnamment capable de faire battre de manière plus juste et plus vraie le cœur de notre vie.\" Voilà ce qu'est le salut : un amour qui fait battre le cœur de notre vie. C'est ce que la naissance du Christ signifie.

L'histoire continue, et après la parole de l'ange, c'est un chœur d'anges qui arrive, un véritable feu de lumière :

\"Tout à coup, il y eut avec l'ange une troupe très nombreuse d'anges du ciel qui louaient Dieu en disant: 'Gloire à Dieu dans les cieux très hauts et paix sur la terre pour ceux et celles qu'il aime.'\"

Le message que reçoivent les bergers est une parole de grâce, mais aussi une invitation à accueillir la paix. Pourquoi la paix vient-elle après la grâce ? Parce que la paix découle de la grâce. C'est parce que nous nous savons accueillis et aimés de Dieu que nous pouvons faire la paix avec nous-mêmes, et la partager. Ce chœur d'anges nous invite à chercher à vivre de cette paix. C'est notre vocation humaine. Nous savons enseigner tant de choses, mais la paix, nous peinons à l'enseigner et à la pratiquer. Pourtant, nous en sommes tous responsables. Comme le dit l'apôtre Paul : \"S'il est possible et dans la mesure où cela dépend de vous, vivez en paix.\"

Le temps des bergers : De l'espérance à l'action

Écoutons la fin de notre histoire :

\"Lorsque les anges les eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent les uns aux autres: 'Allons donc jusqu'à Bethléem, il faut que nous voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître.' Les bergers y allèrent en hâte. Ils trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né dans la crèche. Après l'avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit enfant. Tous ceux qui les entendirent furent dans l'étonnement de ce que leur disaient les bergers. Marie conservait toutes ces choses et les repassait dans son cœur. Et les bergers s'en retournèrent en glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu conformément à ce qu'il leur avait été dit.\"

Que ressentent les bergers après le départ des anges ? De l'espoir. De l'espérance. La parole des anges a fait naître en eux une espérance. Qu'est-ce que l'espérance ? Ce n'est pas une simple attente passive. L'espérance est une force, un élan qui nous met en mouvement. Quand on espère retrouver sa famille pour les fêtes, on ne reste pas sans rien faire : on prépare, on décore, on cuisine. Quand on espère, on transforme son quotidien, on y met déjà de la lumière. C'est ce mouvement intérieur que ressentent les bergers, et qui les met en route.

Le miracle de Noël : Devenir le prochain de l'autre

Voilà donc nos bergers en chemin vers un homme et une femme parfaitement inconnus. Alors que nous parlions d'indifférence et d'exclusion, voici qu'une communauté improvisée se forme. Les uns se rendent proches des autres au nom de cet enfant qui naît. Un berceau humain de bienveillance se crée autour de lui. Pour moi, c'est cela, le véritable miracle de cette histoire. Pas tant les anges traversant le ciel, mais la manière dont les bergers deviennent les prochains de cette famille qu'ils ne connaissent pas.

Jésus a dit : \"Tu aimeras ton prochain comme toi-même\". Mais qui est mon prochain ? Avec la parabole du bon Samaritain, Jésus explique que le prochain, c'est celui dont tu te rends proche. C'est ce que les bergers, poussés par l'espérance, vivent à cet instant. L'histoire ne dit pas s'il fait encore nuit, mais j'aime à croire que l'aube se lève à ce moment-là. C'est le moment du miracle : une communauté se forme malgré les distances et les indifférences.

Prière finale : Porter la lumière de Noël dans nos vies

L'histoire se termine avec les bergers qui chantent et louent Dieu. C'est ce que nous espérons ce soir : pouvoir nous tenir dans un lieu intérieur de louange et de reconnaissance. Que nous puissions ouvrir des chemins de lumière dans nos existences. Que la grâce, la paix, l'espérance et l'amour que cette naissance signifie illuminent notre quotidien.

Oui, Seigneur, nous voici en simplicité devant toi, et nous te confions d'abord tous ceux et toutes celles qui souffrent ou qui sont plongés dans une forme de nuit. Toi le prince de la paix, toi l'espérance donnée au monde, suscite entre les humains le désir d'instaurer une paix juste et durable. Fais de nous des semeurs de paix, des artisans de justice. Donne-nous d'ouvrir des chemins d'espérance et apprends-nous à nous rendre proches les uns des autres, car ta grâce est pour tous.

Ce soir, nous te confions aussi nos amis, nos familles, tous ceux qui nous sont chers. Que ta grâce les accompagne comme elle nous accompagne. Et que cette nuit de Noël nous fasse entrer dans la joie précieuse de la louange. Toutes les prières qui nous habitent, nous les rassemblons pour te dire d'une même voix, cette prière que tu nous as enseignée par ton fils.

Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal, car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

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