Dans cette prédication, la pasteure Nathalie Chaumet explore la parabole du figuier stérile de l'Évangile de Luc. Comment réconcilier l'image d'un propriétaire prêt à couper un arbre improductif avec celle du Dieu d'amour et de miséricorde que nous connaissons ? À travers trois interprétations complémentaires, elle nous amène à questionner notre rapport à l'utilité, à la patience et à la fécondité spirituelle. Tantôt propriétaires impatients, tantôt figuiers en quête de sens, ou encore vignerons pleins d'espérance, nous sommes tous concernés par cette parabole qui nous rappelle que la foi est un processus de maturation lent. Une méditation qui résonne avec notre quotidien et nous invite à tourner notre regard vers l'avenir plutôt que d'exiger des fruits immédiats.
Entre grâce et jugement : que nous dit le figuier stérile ?
Le Figuier Stérile : Dieu Juge ou Dieu de Miséricorde ?
À l'écoute de la parabole du figuier stérile, une question se pose : Dieu est-il ce juge qui menace, tel ce propriétaire, de nous ôter la vie si nous ne portons pas de fruits ? Comment concilier cette histoire d'un propriétaire prêt à couper ce figuier et le Dieu de grâce et d'amour que nous avons tant l'habitude de prêcher ? Cette histoire, qui n'est pas la seule de son genre dans les récits bibliques, semble s'opposer à l'image du berger s'élançant à la recherche de la brebis perdue. Où est, dans ce récit, le Dieu de toute miséricorde ?
Malgré l'héritage de la grâce seule des réformateurs et leur engagement pour mettre en avant l'amour inconditionnel de Dieu, sommes-nous toujours confrontés au risque d'un Dieu de courroux ? Il y a plusieurs manières de comprendre cette petite histoire. Nous allons en explorer quelques-unes, et il appartiendra à chacun de se situer pour comprendre ce récit à son tour.
Un Figuier dans une Vigne : Contexte et Symbolique
L'histoire commence par nous parler d'un figuier planté dans une vigne, un cadre bucolique choisi par Jésus. Mais que fait ce figuier au milieu de la vigne ? Est-ce une erreur, une mauvaise graine transportée par le vent ? En réalité, il n'y a rien d'étonnant à cela. À l'époque, la monoculture intensive n'était pas la norme. Au contraire, il était fréquent d'associer à la culture de la vigne l'ombre des arbres, notamment des oliviers mais aussi des figuiers. La parabole de Yotam, dans le livre des Juges, associe d'ailleurs ces trois arbres, ce qui signifie qu'il était sans doute courant de trouver les trois espèces dans un même champ.
Cette pratique de culture mixte, qui a perduré jusqu'au 17e siècle, porte même un nom : la vitiforesterie. C'est l'art d'associer des haies ou des arbres à la culture de la vigne, une pratique remise aujourd'hui au goût du jour dans les petites exploitations. Le figuier est un arbre particulièrement intéressant car il peut résister à la sécheresse grâce à ses racines très développées. De plus, la figue est un élément précieux de l'alimentation, faisant partie des sept plantes promises au peuple lors de son entrée en terre promise, symbole d'une vie en abondance.
On conservait les figues en les séchant pour en faire des pains nutritifs pour l'hiver. La figue était également associée à des onguents guérisseurs. En Égypte, il y a plus de 5000 ans, elle entrait dans la composition d'onguents pharmaceutiques. En Grèce, ce fruit était si précieux que son exportation était interdite. Le figuier et ses fruits sont donc des éléments importants, considérés comme une richesse précieuse.
La Menace du Propriétaire et le Plaidoyer du Vigneron
Revenons à notre histoire. Un propriétaire vient chercher les fruits de son figuier. Voilà trois années de suite qu'il vient en espérant une récolte, mais en vain. Cette fois, c'en est trop. Il décide que puisque cet arbre ne produit pas de fruits, il faut le couper. Il demande au vigneron d'agir, car non seulement l'arbre est stérile, mais il rend la terre improductive. Le terme grec employé, *Katargeo*, est extrêmement fort : il signifie détruire, anéantir, enlever sa puissance. L'arbre n'est pas seulement inutile, il est nuisible, volant les ressources de la vigne voisine.
Mais l'ouvrier vigneron n'a pas le même regard. Il propose de bêcher encore autour, de bonifier la terre avec du fumier. Il choisit d'engager ses forces pour une année supplémentaire. Si, à l'avenir, le figuier ne produit toujours pas de fruits, alors, dit le vigneron, \"tu le couperas\". Comme souvent dans les paraboles, la fin est ouverte ; nous ne saurons jamais si ce figuier a fini par produire de bons fruits. C'est une drôle d'histoire qui nous place dans les catégories de l'utile ou de l'inutile, du productif ou de l'improductif. La hache est là, prête à être maniée, et cela peut être dérangeant.
Première Lecture : Un Appel Divin à Porter du Fruit
Dans l'interprétation traditionnelle des paraboles, la question est de savoir qui est qui. La plupart des commentaires proposent une lecture simple : le propriétaire de la vigne est Dieu. Cette interprétation semble logique, tant l'image de la vigne est utilisée dans le Premier Testament pour désigner le peuple, et celle du propriétaire pour Dieu. Pourtant, cette lecture met en scène un Dieu bien absent, qui ne passe qu'une fois par an pour réclamer son dû. Cela correspond cependant à d'autres paraboles, comme celle des talents, où un maître part en voyage et revient voir si ses serviteurs ont fait fructifier ce qu'il leur a confié.
Si le propriétaire est Dieu, l'ouvrier vigneron est souvent vu comme la figure du Christ, qui jusqu'au bout s'efforce de faire ressurgir la vie. C'est Jésus qui prend soin des malades, des blessés, de tous ceux qui ne peuvent pas porter de fruit. Et le figuier ? Nous pourrions dire que c'est nous. Historiquement, l'interprétation a varié. Les premiers commentateurs y voyaient la vie religieuse du temple que Jésus cherchait à renouveler. Plus tard, saint Augustin y a vu tous les païens, c'est-à-dire ceux hors de l'Église. Le danger de ces lectures est de projeter sur les autres ce que nous refusons de voir en nous-mêmes, créant une distinction entre les \"bons arbres\" et les \"mauvais arbres\".
Saint Augustin n'a pas échappé à ce piège, usant de la parabole pour une prédication menaçante : \"Oh arbre stérile, ne te ris pas si l'on t'épargne. Le coup de cognée est ajourné, ne sois pas pour cela sans inquiétude, le moment viendra de t'abattre\". C'est une vision redoutable qui transforme la bonne nouvelle de l'Évangile en une menace. De manière plus humble, nous pouvons considérer que le figuier stérile représente simplement les humains que nous sommes, peinant à traduire notre foi en paroles et en actes. La parabole devient alors une invitation à nous réveiller, à changer de comportement, car la foi ne peut être stérile. Comme le dit l'épître de Jacques, \"la foi sans les œuvres est morte\". Les fruits de l'Esprit que nous sommes appelés à porter sont, selon Paul, \"l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi\".
Dans le temps du Carême, qui nous invite à prendre conscience de notre fragilité et à déraciner les germes de violence en nous, cette histoire peut trouver son sens. Elle nous invite à l'introspection : qu'est-ce qui est fécond dans mon existence ? Comment puis-je traduire ma foi en engagement ? Cette parabole peut être reçue comme une exhortation à bonifier la terre de nos vies.
Dieu Vigneron ou Dieu Bûcheron ? Une Autre Perspective
Pourtant, cette première interprétation laisse un sentiment d'insatisfaction. L'image d'un Dieu bûcheron, impatient et sans pitié, cadre mal avec le père du fils prodigue ou le berger de la brebis perdue. Aurions-nous un Dieu de miséricorde d'un côté, et un Dieu impitoyable de l'autre ? Jésus est-il le témoin d'une parole de grâce ou un simple intercesseur face à un Dieu redoutable ?
Proposons une autre lecture en redistribuant les rôles. Et si nous étions, tour à tour, les différents protagonistes ? Souvent, nous sommes le propriétaire de la vigne. Son comportement, sa quête impérieuse de rendement et d'efficacité, ressemble fort à notre humanité. Cet homme vient pour chercher et trouver, mais a-t-il réellement cherché ? Sa quête est rapide, il veut trouver tout de suite, contrairement à la patience du berger ou du père. Il est venu trois années de suite, mais il faut parfois au moins quatre ans pour qu'un figuier donne ses premiers fruits. Est-ce le figuier qui est inutile, ou le propriétaire qui n'a pas compris la lente germination de la vie ?
Parfois aussi, nous sommes ce figuier stérile, considéré comme inutile. N'y a-t-il pas des temps de notre existence où nous pourrions être jugés ainsi ? La vie est-elle une simple question comptable ? N'est-elle pas d'abord un don à accompagner ? Dans cette lecture, le vigneron est alors Jésus, ou ce Dieu qui prend soin de son peuple, qui continue d'y croire même quand les humains n'y croient plus. Je préfère l'image d'un Dieu qui prend sa bêche pour bonifier l'existence à celle de celui qui manie la hache. Je préfère le Dieu vigneron au Dieu bûcheron.
Le vigneron tourne notre regard vers demain. Il dit simplement qu'un avenir est possible, un avenir source de fruits, sans fixer de date. Il remet aussi le propriétaire face à ses responsabilités : \"s'il ne produit pas de fruits à l'avenir, tu le couperas\". Il lui dit : \"assume la responsabilité de ta coupe\". Le travail du Christ n'est pas de couper, mais d'espérer sans relâche. Nous sommes donc appelés, comme ce vigneron, à prendre notre bêche et à nous remettre au jardinage, à faire éclore la vie.
Et si le Figuier Était la Parole de Dieu ?
Une troisième lecture, métaphorique, est possible. Dans la Bible, le figuier est souvent l'arbre sous lequel on s'abrite pour méditer la Torah. Nathanaël sous son figuier est l'homme qui médite la parole de Dieu. On pourrait donc voir ce figuier comme la parole de Dieu elle-même. Parfois, nous sommes tentés de penser que cette parole est inefficace dans nos vies, et nous refermons notre Bible. Nous peinons à ce qu'elle porte du fruit.
Peut-être cette histoire nous dit-elle que la foi est une lente germination, un long mûrissement. Il faut du temps pour que la parole nous nourrisse en abondance et que nos vies aient un goût d'Évangile. De plus, porter du fruit ne résulte pas de notre seule bonne volonté. La pollinisation du figuier est un processus complexe, nécessitant un insecte spécifique et la présence d'autres arbres. De même, nous avons besoin les uns des autres pour que la parole porte du fruit en nous. Nous avons besoin que d'autres partagent le goût de l'Évangile avec nous pour le recevoir à notre tour.
Une Invitation à Cultiver l'Avenir
Finalement, cette petite histoire nous dit que rien n'est jamais perdu. Nous sommes invités à tourner nos regards vers l'avenir, à espérer en cet avenir que le vigneron ouvre. C'est un rappel du soin que nous devons mettre, en tant que communauté, pour que la vie continue de porter des fruits. Non pas pour les compter ou les saisir, mais simplement pour qu'elle en porte et continue d'en porter, sans lassitude mais avec un enthousiasme renouvelé pour chercher toujours mieux comment ouvrir l'avenir. Amen.