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L'Eternel est mon berger

Prédication prononcée le 20 janvier 2013, au Temple de l'Étoile à Paris,

par le Pasteur Louis Pernot

 

« L’Eternel est mon berger », cette idée sympathique et apparemment anodine est en fait l’affirmation d’une théologie très particulière et radicale, dire cela, c’est dire beaucoup de choses sur Dieu, et cela ne va pas sans poser aussi quelques questions et soulever des débats.

La première question qui peut venir à l’esprit, sans doute pas la plus importante, en particulier, est sur le sens du ministère dans l’Eglise. Qui est, en effet, votre « pasteur » ? Votre réponse spontanée serait sans doute de dire que c’est moi qui vous parle. Pourtant, « pasteur » est le vieux mot français pour « berger », et votre berger, ce n’est pas moi, c’est le Christ, lui est votre véritable et bon pasteur. Il est d’ailleurs curieux que quand les protestants ont cherché comment appeler leurs hommes d’Eglise ils ont voulu éviter le nom de « père » parce que trop divin, ainsi que le dit le Christ : « n’appelez personne sur terre « père », car un seul est votre père celui qui est dans les cieux » (Matt 23:9). Ils ont alors choisi le mot de « pasteur ». L’image est belle, c’est celui qui prend soin de la communauté, qui la guide, et s’en sent responsable, pourtant le terme est tout aussi divin que celui de « père », car celui qui est notre pasteur ? C’est l’Eternel notre Dieu, ou Jésus Christ son fils.

S’il fallait définir le rôle du ministre de l’Eglise, on pourrait dire que c’est plutôt celui du « chien de berger ». Celui qui court autour du troupeau, qui s’agite, qui mordille un peu les mollets de ses paroissiens pour les réveiller ou les faire avancer, celui qui rassemble aussi pour rameuter à la suite du seul véritable berger-pasteur qui est le Christ.

Donc notre berger, notre pasteur, c’est Dieu : l’Eternel est mon berger. C’est une belle image sympathique et bucolique que nous aimons. Le Psaume 23 continue avec des images poétiques : il me conduit dans de verts pâturages. C’est beau, un peu naïf et romantique, faisant penser à Marie-Antoinette avec ses moutons au Trianon. Pourtant, il y a là une affirmation théologique très forte. Dire que Dieu est berger définit comment il se positionne par rapport à nous, cela dit son rôle. En particulier, s’il est vu comme un berger, c’est qu’il ne doit pas être considéré comme un guerrier, un tyran, un monarque absolu ou tout puissant, mais tout autrement. Et un berger, c’est pacifique, humble, un berger, il ne vient pas avec des armes de guerre, des épées pour faire peur. Si Dieu est berger, alors il n’est pas là pour juger, ni pour faire trembler, ni pour imposer son pouvoir, ni pour éprouver, ni pour culpabiliser, mais pour guider, rassurer, prendre soin. C’est un tout un enseignement de vieux catéchismes qu’il faut revisiter, et sans doute abandonner.

Le berger, comme Dieu, veille à ce que le troupeau ne manque de rien, et il le mène dehors, il le fait avancer, il marche avec lui.

On comprend que le Christ ait repris cette image, parce que, justement, nous avons là un dieu proche, doux, tendre, aimant, un Dieu qui vit au milieu de nous, dans l’humilité, non pas un Dieu lointain habitant dans des hauteurs inaccessibles, et imposant une volonté arbitraire par la terreur.

Et c’est même plus, parce que dans le mot « berger » en hébreu, il y a la notion d’amour. « Ro’é » en hébreu vient de « Ra’a » qui signifie « prendre soin », « aimer ». Ce verbe a aussi donné le mot « Ré’a » qui désigne le prochain, celui que je dois aimer comme moi-même. Donc si Dieu est notre berger, alors il est celui qui nous aime, il est mon prochain, il se fait le prochain de nous, il est donc même un peu comme mon prochain, non pas un Dieu lointain, inconnu et terrifiant, mais mon compagnon, mon confident, mon ami.

Le Christ, lui qui dira être le « bon berger », affirmera aussi : « le bon berger donne sa vie pour ses Brebis » or : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »

Il y a cependant un petit problème, c’est que si Dieu est notre berger, alors nous nous sommes... des moutons. L’idée est ancienne, et on a désigné souvent les paroissiens sous le nom d’« ouailles » qui est un mot de vieux français pour dire le petit bétail. Voilà qui est peu valorisant. Nous ne voulons pas être des moutons, et encore moins des moutons de Panurge ! Mais c’est que l’image s’est faussée. Nous avons l’idée de troupeaux de plusieurs milliers de moutons dont le berger ne sait évidemment ni le nom, ni exactement combien il en a. Du temps de la Bible, une famille avait de tout petits troupeaux, peut être une brebis, deux, ou trois, qui étaient sa seule richesse, sa source de vie. Ces brebis vivaient avec ses maîtres, dormant dans la maison, et faisaient presque partie de la famille, comme nos animaux de compagnie. C’est pourquoi Jésus dit du berger : « il connaît leur nom, et les brebis le suivent, elles ne suivraient pas un étranger ». L’image biblique de la brebis, ou du mouton n’est donc pas négative, au contraire, elle indique une relation personnelle et individuelle.

Dieu est donc comme un berger, qui, à la fois, prend soin, et aussi fait avancer. C’est important, parce que la religion n’est pas qu’un confort que Dieu nous donne, elle permet aussi de nous stimuler, nous mettre en marche, nous faire sortir de nous-mêmes pour aller quelque part. Mais Dieu ne nous guide pas pour aller dans des endroits où nous ne serions pas bien. Il n’est pas un adjudant faisant marcher une armée au pas sans qu’elle sache où elle va, et dans un but qui échappe au soldat, ce but nétant pas directement pour son bien à lui. Les exigences évangéliques, la morale chrétienne même ne sont pas une discipline pour la discipline, c’est n’est pas une peine qu’il faut s’imposer pour le bien collectif, ce n’est pas un impératif catégorique qui s’abat sur la personne qui devrait renoncer à son bien être pour le service de Dieu et de la collectivité. Le berger emmène les brebis là où elles seront bien, là où elles trouveront un bon pâturage. Et l’idéal que le Christ nous donne dans l’Evangile, c’est pour chacun de nous un chemin de paix, de joie, d’accomplissement et de bonheur. L’Evangile, c’est le Christ lui-même qui marche devant nous vers la vie, la paix et la joie, il n’y a pas là de mortification, ni même d’idée de sacrifice personnel.

Or quand le Christ se dit le « bon berger », il définit aussi de quelle manière il entend incarner le rôle du Messie attendu. Le Messie était dit devoir être le « fils de David », c’est-à-dire celui qui fera pour le peuple les grandes choses que David a faites en son temps. Mais l’image de David est double. D’une part il est le grand roi puissant qui a donné au peuple d’Israël sa grandeur, en faisant des guerres glorieuses aux prix de grandes violences et de centaines de morts. D’autre part, il est l’image même du berger, ce qui était sa profession avant d’être roi. David, c’est ce petit berger dont le père Isaï pensait qu’il ne pouvait être roi ou Messie, contrairement à ses grands frères tous forts et adroits aux armes. David n’était pas un homme de guerre, c’était un pâtre, sans rien de spectaculaire, sans puissance autre que sa foi et son intelligence. (Mais il ne sera pas si inefficace que ça, puisqu’il parviendra tout de même à vaincre le géant Goliath avec sa fronde).

Or dans le judaïsme de l’époque de Jésus, la plupart attendait un messie glorieux, qui rétablirait la royauté en Israël, et qui deviendrait le chef de la guerre contre l’envahisseur romain pour redonner à Israël sa souveraineté. Jésus se présente bien comme le descendant de David, mais en prenant l’image du David berger, et donc d’un messie faible, loin des guerres et des intrigues politiques. Jésus est plus le jeune David jouant du luth pour calmer les fureurs de Saül que le chef de guerre avec toutes ses intrigues et ses luttes de pouvoir.

Là encore on sort de l’image d’un Dieu brutal, violent, jaloux que l’on trouve parfois, pour annoncer un Dieu doux, humble, tendre, presque comme un enfant.

Cette opposition entre deux visions de Dieu, et du mode de vie que Dieu nous demande est d’ailleurs un vieux conflit qui traverse toute l’Ecriture, c’est celui du conflit entre les nomades et les sédentaires. Les bergers étaient nomades, les autres, cultivateurs étaient sédentaires et habitaient dans des villes. Cela suppose deux modes de vie et des approches très différentes. En effet, dès qu’on possède un territoire, une ville, on construit des murs et on fait la guerre. Le nomade, lui, s’il y a un problème, un conflit, il s’éloigne et va plus loin, il a l’habitude de s’adapter à la nature, de prendre les choses comme elles sont plutôt que de chercher à les transformer. Et l’Evangile, à la suite de la tradition juive milite clairement pour que nous nous considérions comme nomades sur cette terre.

Se savoir nomade, c’est aussi être en route, en marche, ne pas s’établir sur une forteresse de possession matérielle, ou de certitudes intellectuelles ou religieuses, mais toujours avancer, se questionner, se remettre en question. Le judaïsme a pris pour image du croyant le peuple marchant dans le désert, à la quête de la Terre promise, et le christianisme a toujours invité le croyant à se voir comme un pèlerin. Etre pèlerin ne veut pas dire aller à pied physiquement à tel ou tel lieu saint, mais être dans une démarche intérieure permanente en se sachant toujours un peu étranger et voyageur sur cette Terre. Ainsi, dans le Deutéronome (Deut. 26.5), il est dit que le croyant, au moment d’offrir un sacrifice doit dire ce que certains voient comme une confession de foi très ancienne d’Israël : « Mon père était un araméen nomade. »  (אָבִי  אֹבֵד אֲרַמִּי) le croyant doit être comme Jacob capable d’aller ailleurs, pour éviter le conflit, pour trouver la vie sauve ou aller à la rencontre de son frère.

Le nomade, de plus, ne possède rien, sa seule richesse, se sont ses bêtes. Et dire que Dieu est berger, c’est le mettre, lui aussi, dans le camp des nomades. C’est dire que sa seule richesse, son seul royaume, ce sont ses brebis, c’est nous, ses âmes. Dieu n’a rien à voir avec la politique, les terres, les villes, les nationalités, les guerres. Il n’y a donc pas de « terre sainte », Dieu est partout chez lui, et toute terre est la sienne dès qu’il y a des croyants. Les protestants ont poussé très loin cette idée en disant qu’il n’y a aucun lieu sacré par excellence, « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » a dit le Seigneur, et donc ce qui fait la présence réelle de Dieu, ce n’est pas un lieu, un bâtiment, une église, mais le fait qu’il y ait une communauté assemblée.

Et cette confession de foi nous emmène encore plus loin dans une certaine conception de Dieu. En effet, le mot traduit par «nomade» ou « errant » ne l’est ainsi par les traducteurs que pour des raisons contextuelles. En fait  le mot ABaD n’est jamais traduit ainsi dans le reste de la Bible, il signifie normalement : « qui périt », « qui disparaît, s’évanouit ». Le Dieu « nomade », c’est un Dieu qui est comme sans consistance, évanescent. Le mot est proche d’ailleurs de « ABaL » qui signifie la buée, la vapeur, premier mot de l’Ecclésiaste : « vanité des vanités », et aussi le nom d’Abel. Or Abel précisément était nomade, et son frère Caïn cultivateur, donc sédentaire. CaÎn était dans la violence, mais Abel dans la légèreté. Le nomade, c’est celui qui est comme évanescent, sans consistance. L’homme doit se savoir léger, et se complaire dans cette légèreté, ce détachement jusqu’à n’être idéalement qu’une buée, un pur esprit, sans aucun boulet d’attachement matériel qui le retient.

Et Dieu est aussi nomade, il est un Dieu léger, insaisissable, invisible. Il doit rester comme ça pour nous, une vapeur, une présence ténue, fragile, gracile, mais en même temps présence qui est tout.

Il faut bien dire que souvent ce qui est beau est fragile, ténu, léger, comme de la dentelle, comme une musique subtile. Affirmer que l’Eternel est berger, c’est dire s’opposer à l’idée d’un Dieu char d’assaut, d’un Dieu mastoc, Dieu n’est pas comme une statue mégalithique, pas même comme une cathédrale, mais c’est affirmer l’importance d’un Dieu discret que l’on entend même plus s’il y a le moindre bruit ou la moindre agitation. Mais il est aussi infiniment précieux, il est même l’essentiel, auquel il faut prendre une attention infinie. Dieu n’est pas un gueulard, une brute, il n’est pas une vérité qui s’impose avec force, une évidence, mais une réalité une réalité fine, silencieuse, et discrète, un souffle fragile.

Vous voyez, dire que Dieu Berger, c’est toute une théologie du Dieu faible, discret, mais qui est justement l’amour, la tendresse, l’attention et la vie. Et c’est dire qu’il nous invite à notre tour à devenir des nomades et même des bergers pour lui. Comme Pierre à qui à la fin de l’Evangile de Jean Jésus dit : « pais mes brebis ».

 

Et puis un dernier point, plus personnel : j’aime cette notion de berger non seulement pour tout ce que nous avons dit sur Dieu, mais aussi par le fait que « Berger » est le nom d’une partie de mes ancêtres, branche à laquelle je suis attaché parce que c’est là qu’on y trouve des pasteurs : Eugène Berger, puis son fils Samuel qui fut fondateur de la faculté de Théologie protestante de Paris, et d’un certain nombre d’églises luthériennes dans cette même ville. Et j’aime ce nom aussi parce qu’il fait référence à ce berger, qui est on Dieu, à ce bon berger qui est le Christ. Mais il paraît que ce n’est pas le sens du nom, il viendrait de l’allemand : «Berger » signifiant le montagnard (Berg c’est la montagne). Mais c’est une bonne idée aussi : la montagne, c’est le  lieu où l’on rencontre Dieu, le lieu de la révélation et de de la lumière. Voilà bien mon idéal, je voudrais être un berger montagnard, un nomade qui veut vivre en hauteur avec ses brebis, vivre de l’amour de Dieu et de l’eau fraîche de sa grâce, dans la lumière des sommets.

C’est un rêve... il faut avoir des rêves dans la vie, mais ce n’est pas une utopie absurde, j’ai pas tout ça mais j’en ai un peu grâce à Dieu tant que je me sais dans son troupeau, conduit par sa main bienveillante.

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 Psaume 23

Psaume de David.

L'Éternel est mon berger : je ne manque de rien.

Il me fait reposer dans de verts pâturages,

Il me dirige près des eaux paisibles.

Il restaure mon âme,

Il me conduit dans les sentiers de la justice,

A cause de son nom.

Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort,

Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi :

Ta houlette et ton bâton, voilà mon réconfort.

Tu dresses devant moi une table,

En face de mes adversaires ;

Tu parfumes d'huile ma tête,

Et ma coupe déborde.

Oui, le bonheur et la grâce m'accompagnent

Tous les jours de ma vie,

Et j'habiterai dans la maison de l'Éternel

Pour la durée de mes jours


Jean 10:1-5,  11-15

En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n'entre point par la porte dans la bergerie, mais qui y monte par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand. Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis entendent sa voix ; il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent et les mène dehors. Lorsqu'il a fait sortir toutes celles qui lui appartiennent, il marche devant elles ; et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix.

Moi, je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Mais le salarié, qui n'est pas berger et à qui les brebis n'appartiennent pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Et le loup s'en empare et les disperse. C'est qu'il est salarié et qu'il ne se met pas en peine des brebis. Moi, je suis le bon berger. Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et comme je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.

Ps. 23, Jean 10:1-5, 11-15

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