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Comment être heureux?

Prédication au temple de l'Etoile à Paris

par le pasteur Louis Pernot

Avant de se savoir comment on peut apprendre à être heureux, on pourrait se demander si vraiment, il est bien de chercher à être heureux ? Peut-être n'est-ce pas indispensable. Le but de notre vie n'est-il pas plutôt d'être utile au monde, de servir à quelque chose, afin que notre vie ait un sens ? La question de notre propre bonheur, n'est-elle pas une question moderne, et finalement très égoïste ? On se la pose pour nous, mais Jésus, lui, a-t-il eu une vie heureuse ? Calvin, Saint-Augustin, ont-ils eu une vie heureuse ? Et Bach, Mozart, Napoléon, tous ceux dont on dit que ce sont les plus grands de l'humanité, ont-ils eu une vie heureuse ? Ce n'est pas la question, la valeur d'une vie ne réside pas dans le fait que l'intéressé ait eu plus ou moins de tranquillité, mais dans la capacité qu'il a eu à être acteur dans ce monde, à contribuer à un monde meilleur et à lui apporter quelque chose. Une part de l'Evangile va dans ce sens, nous invitant à nous sacrifier nous-mêmes pour servir, et à porter sa propre croix en sachant que « qui veut sauver sa vie la perdra... » (Marc 8:35)

Pourtant, le bonheur est partout dans l'Ecriture, et dans l'Evangile en particulier. C'est le premier mot des Psaumes, « Heureux l'homme qui ne marche pas selon les conseils des méchants », c'est le premier mot de l'enseignement du Christ avec huit fois « Heureux » dans les Béatitudes, et c'est aussi l'un des derniers, juste avant sa mort « Si vous savez cela, vous êtes heureux » (Jean 13:17). Non, l'Evangile n'est pas le seul chemin du devoir, sentier où il faudrait oublier son bonheur, ce n'est pas seulement l'austérité et le renoncement au bonheur.

Car le bonheur, c'est important, ne serait-ce que parce que l'on ne peut faire vraiment bien quelque chose que si l'on en est heureux. Un bon musicien est heureux quand il joue et ne joue vraiment bien que s'il aime jouer la musique ; un médecin qui n'aime pas ce qu'il fait ne peut être un bon médecin et comment un pasteur triste annoncerait-il la Bonne Nouvelle de l'Evangile ?

Il y a donc un paradoxe : l'Evangile nous dit que notre propre plaisir, notre bonheur ne doit pas être l'objet de notre quête, mais en même temps que c'est en suivant l'Evangile qu'on trouvera le bonheur. L'Evangile nous demande de nous sacrifier mais il nous dit aussi que si on le suit, on aura nous-mêmes la vie. En fait la solution est simple : l'Evangile nous dit de ne pas rechercher notre propre bonheur et qu'en fait c'est précisément comme cela qu'on peut le trouver. Le bonheur ne se trouve que si on ne le cherche pas. « Qui veut sauver sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera » . Il n'y a pas contradiction : il ne faut pas fuir le bonheur, faire exprès de se rendre malheureux mais il ne faut pas en faire l'objet de sa quête.

Alors d'où vient le bonheur, et qu'est-ce que le bonheur ? Là-dessus, l'Evangile est clair et il y a deux passages en particulier qui sont fondamentaux : d'abord dans le livre des Actes (20:32-35) une parole du Christ lui-même inconnue des Evangiles et qui est si connue qu'on en ignore souvent l'origine : « Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir », et puis le passage où Jésus après avoir lavé les pieds de ses disciples les incite à faire de même en se faisant serviteurs les uns des autres et conclue : « Vous êtes heureux si vous savez cela, pourvu que vous le mettiez en pratique ». (Jean 13:17).

Cela nous apprend quelque chose de fondamental : le bonheur est essentiellement dans le service, il consiste à sortir de soi, de son égoïsme pour aller vers les autres. Ainsi, le mot « ex-tase » qui a quelque chose à voir avec le bonheur signifie « sortir de soi-même » ; c'est pour cela qu'on ne peut trouver le bonheur en le recherchant parce que chercher son bonheur, c'est rester dans une démarche purement égoïste.

Par ailleurs, « Heureux » vient d'un mot hébreu qui signifie « debout et en marche » et toute la signification du bonheur est là : le bonheur n'est pas un état, c'est une démarche ; ce n'est pas un monument en péril à sauvegarder contre les tristes événements possibles, ce n'est pas une forteresse à garder contre les agressions extérieures ; c'est une dynamique qui consiste à s'adapter, avancer, changer, se transformer, muter, muer, vivre. Le bonheur, c'est être croyant à l'image d'Abraham, qui se met en marche en s'oubliant soi même, le bonheur, ce n'est pas un état, c'est une dynamique.

Cela a un corollaire, c'est que le bonheur, ce n'est pas forcément facile et en tous cas, ce n'est pas la tranquillité. Mais cela a un avantage, c'est qu'en considérant le bonheur non comme un état, mais comme une démarche, çà le rend beaucoup moins fragile.

Si le bonheur, en effet, c'est donner, alors il ne dépend pas des autres, de ce que je risque un jour de ne plus recevoir, le bonheur ne dépend que de moi et je ne risque donc pas de le perdre. Quoiqu'il arrive, on peut toujours donner.

Et cela, c'est une chance et une force extraordinaires

C'est pourquoi cette petite phrase, si simple, qui semble presque usée à force d'avoir été si souvent employée, «il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir», il faut la méditer car elle est porteuse d'une profonde vérité et d'une formidable espérance.

Le bonheur, ce n'est pas un état, ce n'est pas la possession d'une situation ou d'un bien, c'est une démarche, celle de se tourner vers les autres et de se « dé-préoccuper » de soi-même. Et qu'est-ce que se dé-préoccuper de soi-même pour s'occuper des autres? Cela a un nom, c'est la définition même de l'amour. Je crois qu'il n'y a pas de bonheur en dehors de l'amour, l'Evangile en cela est très cohérent.

On peut, d'ailleurs, à partir de cette vision des choses, mieux comprendre le message des Béatitudes. Ces huit fois « heureux » de Jésus qui sont dits au début de son ministère, vont dans le sens de ce qui vient d'être dit : ce n'est jamais une attitude passive : « heureux sont ceux qui procurent la paix » et non « ceux qui vivent en paix » ; « heureux ceux qui ont le cœur pur et sont humbles et doux » et non «ceux qui sont entourés de gens au cœur pur, humbles et doux» ; «heureux ceux qui font miséricorde» et non «ceux qui ont la chance qu'on leur fasse miséricorde...» Le bonheur, c'est d'apporter la paix, le bonheur c'est de pardonner, le bonheur, c'est d'aimer. Les Béatitudes vont toutes dans ce sens, elles ne parlent pas par rapport à soi, mais par rapport à ce que l'on peut apporter, donner aux autres.

Et même les quatre béatitudes plus difficiles à comprendre, celles qui semblent négatives, « heureux ceux qui sont pauvres en esprit, ceux qui pleurent, ceux qui ont soif et faim de justice, ceux qui sont persécutés », ces béatitudes « en creux » vont dans le même sens ; c'est assez paradoxal mais le bonheur ne vient pas d'une accumulation de choses mais par le creux et le vide qui est en nous et qui nous donne la possibilité de les accueillir ; le bonheur c'est quelque chose qui s'accueille et pour accueillir le bonheur, il faut avoir de la place.

Heureux ceux qui se savent pauvres spirituellement car il y a de la place en eux pour la recherche, pour la quête ; heureux ceux qui ont faim et soif car ceux-là sont en marche, ils sont dans le désir et la quête ; et même heureux ceux qui pleurent, parce que cela montre qu'ils se sont engagés, qu'ils se sont préoccupés des autres, qu'ils ont aimé, qu'ils ont compati.

Le bonheur évangélique, ce n'est pas l'absence de malheur ou de souffrance, le bonheur évangélique, c'est être dans une dynamique de la vie. Le bonheur c'est un voyage qui me fait sortir de moi-même pour aller vers l'autre. Heureux ceux qui sont persécutés, parce que ceux-là, c'est qu'ils font leur mission, qu'ils ont choisi de servir pour les autres, d'avoir une utilité et cela peut se faire au prix de leur propre confort, voire au prix de leur vie. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime, nous dit Jésus.

Et même si, d'une certaine manière, il faut interpréter ces quatre situations comme vraiment négatives, elles ne sont pas si négatives que çà parce qu'elles ont le mérite de nous faire bouger, de nous déstabiliser pour nous faire avancer ; elles entament notre égoïsme et notre paresse, et notre tendance à rester là où l'on est, pour nous faire aller ailleurs ; elles entament notre confiance en soi, elles enlèvent le plein pour mettre de l'espace, pour pouvoir désirer, accueillir, avancer...

Et c'est pourquoi tout le travail de la religion c'est de dire : « il y a quelque chose de plus important que vous, c'est l'autre et c'est aussi l'Autre avec un grand A, c'est-à-dire Dieu lui-même ». Le chrétien est appelé à se tourner vers un autre que lui-même et la démarche spirituelle qui consiste à se tourner vers Dieu est précisément la démarche qui consiste à ne pas se prendre soi-même pour Dieu, et se dire que le bonheur ne se trouve pas en s'auto-scrutant soi-même mais en se tournant vers Dieu, en se fondant, s'évaporant en Dieu. Cela, c'est le comble du bonheur, le bonheur mystique. Se tourner vers l'Autre, c'est servir l'autre, lui donner à boire ou à manger, et c'est aussi servir la paix, l'amour, la joie, c'est-à-dire le projet créateur de Dieu. Le bonheur, c'est avoir dans sa vie une démarche de kénose, la « kénose » étant un terme technique théologique venant de l'hymne aux Philippiens (Ch 2 , v7) qui signifie : «se vider de soi» pour se transvaser dans le Tout Autre qu'est Dieu. Là est le bonheur absolu, là je ne crains rien car, comme le dit le psaume 118, «l'Eternel est mon secours, que pourrait un homme contre moi ?» Je ne suis plus dépendant de ce qui m'arrive, de ce que je possède, je suis dans une autre sphère où le bonheur, c'est aimer, le bonheur, c'est servir.

Peut-on alors apprendre à être heureux ? je crois que oui ; en apprenant à se déposséder soi-même, en apprenant à se libérer de son égoïsme, en apprenant à s'ouvrir aux autres, en apprenant l'amour ; et çà, c'est possible mais ce peut être extrêmement long, c'est le travail de toute une vie. Mais le bonheur n'est pas un mât de cocagne qu'il faudrait atteindre en grimpant tout en haut, le bonheur c'est tout au long de la vie, dans toutes ces choses extraordinaires que l'on cueille en passant, dans cette route qui nous mène vers l'amour absolu, vers le don de soi, vers ce qui est à la fois le sens même de l'amour et le secret profond du bonheur.

Amen

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Jean 13:17-30, Ps. 1:1

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