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Peut-on se remettre d'un malheur ?

 

Comment peut-on se remettre d'un malheur, d'un deuil, par exemple, ou bien d'une séparation, d'un divorce ou d'une rupture avec l'un de ses enfants ? Je partirai d'un texte biblique : le récit des pèlerins d'Emmaüs. Jésus vient d'être crucifié. Deux de ceux qui ont cru en lui quittent Jérusalem. Comment ces deux pèlerins vont-ils pouvoir se remettre de ce malheur ? Quand on n'a plus d'espoir, le plus urgent, ce n'est peut-être pas de retrouver l'espoir, mais c'est plutôt d'apprendre à vivre même si on n'a plus d'espoir. Mais, que faire pour cela ? Il faut tout d'abord fractionner le temps. Se donner des tâches toutes simples à très court terme. Pour chaque jour, une tâche simple, précise, un peu physique et presque mécanique.

Les deux pèlerins se sont donné un but pour la journée qui vient : rentrer chez eux, faire cette marche de trente kilomètres, un point, c'est tout. Après on verra bien. Et pendant que les deux hommes marchent, un troisième les rejoint. Nous, nous savons que c'est Jésus ressuscité. Mais, eux, ils ne le savent pas. Grâce à cet inconnu, les deux disciples vont commencer à comprendre d'une nouvelle manière ce qui s'est passé. En effet, l'inconnu leur explique pourquoi Jésus a voulu lui-même être crucifié. Il leur donne les raisons de Jésus. Cela les apaise. Ils peuvent enfin comprendre ce qui s'est passé.

Re-comprendre l'histoire du point de vue de l'autre. C'est particulièrement nécessaire pour pouvoir accepter par exemple le suicide de quelqu'un qui nous est cher. Il faut tenter de se raconter la vie de celui qui a voulu partir, mais de son point de vue à lui. Ce qui compte, ce ne sont pas nos torts ou notre absence de torts. Ce qui compte, c'est lui, l'autre, ce qu'il a vécu selon sa manière de voir à lui : ce qui le faisait souffrir, pourquoi il en est arrivé là. Et cela, il faut essayer de l'accepter. Bien sûr, nous ne pouvons pas nous réconcilier avec son suicide, mais nous pouvons nous réconcilier avec ce qu'il a vécu, lui, dans sa chair, pour en venir là.

Venons-en maintenant à une nouvelle étape de nos deux pèlerins. Ils continuent à marcher vers Emmaüs. Et, lorsqu'ils approchent du village où ils se rendent, "Jésus fit mine d'aller plus loin" (Luc 24, 28). Il fait une échappée, pourrait-on dire. Et les deux disciples s'élancent alors vers lui, le rattrapent et lui disent : "Reste avec nous car le soir approche".

Il faut faire quelque chose pour lui. Ce sont les autres qui re-suscitent la vie en nous et ainsi nous ressuscitent. Dans "Le songe d'un homme ridicule", Dostoïevski raconte comment un homme décidé à se suicider est dérangé au dernier moment par une petite fille affamée qui est venue lui demander de l'aide. Et l'homme ne se suicidera pas.

Ainsi, tout d'un coup, les disciples expriment un désir. Ils souhaitent que Jésus reste dîner avec eux. Eux qui n'avaient plus de goût pour rien, ils retrouvent l'appétit. Même au plus profond du malheur, il y a toujours à un moment ou un autre, une résurrection de la chair. La chair, c'est l'appétit, le désir, la faim. Ce qui nous ressuscite en premier, ce n'est pas le courage ni même la volonté, c'est ce qu'il y a de charnel en nous. Manger quelque chose de bon, boire un peu de Muscat de Frontignan et puis se tenir chaud ensemble autour d'un repas partagé. Retrouver la tendresse pour ses petits-enfants, par exemple.

C'est souvent lorsque l'on est passé par une épreuve que l'on retrouve la force et la chaleur de la tendresse. Rien ne vaut la vie qui nous reste à vivre. Chaque jour, c'est le premier jour de la vie qui nous reste. Ce qui nous reste devient l'essentiel de la vie. Nous sommes portés par la vie, malgré tout. Comme le dit André Malraux, "une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie".

Même lorsque nous sommes terrassés par le malheur, il y a quelqu'un en nous, quelqu'un d'autre que nous, qui demande à ressusciter. On peut l'appeler le Christ. Il s'acharne à nous ressusciter, malgré nous. Car, bien souvent nous ne voulons pas ressusciter, comme si c'était de notre devoir de continuer à payer le malheur par le malheur, comme s'il était nécessaire de rester dans le malheur, comme si se remettre du malheur, c'était une faute, un mal.

Tu peux partir, mon bien-aimé
Les disciples passent donc à table avec Jésus, toujours incognito. Ils partagent le pain et le vin avec cet inconnu. Celui-ci prend du pain, prononce la bénédiction, et leur donne ce pain. Ce sont les gestes de Jésus, les paroles de Jésus. Ils se sentent bien là tous les trois. C'est un peu comme si Jésus était encore là. C'est comme s'il n'était pas mort. La vie reprend comme avant.

Et tout à coup les disciples reconnaissent l'inconnu : c'est Jésus. Aussitôt après, le Christ disparaît dans la lumière et le mystère. Il disparaît définitivement, totalement, comme s'il avait achevé sa tâche. Comme s'il avait rejoint les pèlerins d'Emmaüs non pas pour leur montrer qu'il était ressuscité mais seulement pour leur faire accepter qu'il n'était plus là, qu'il était mort.

Et, de fait, cette fois-ci les disciples acceptent la disparition de Jésus et son départ à tout jamais. Ils ont terminé leur deuil. C'est cela la fin du deuil : accepter que l'autre soit parti pour toujours, le laisser partir. Terminer son deuil, revenir à la vie, c'est pouvoir se dire ceci : "Je te laisse partir, toi mon père qui est mort un soir de décembre, et puis aussi, toi ma femme qui m'a quitté pour un autre, et puis, toi aussi, mon fils qui ne veut plus me voir. Je l'espère, ailleurs tu as ressuscité. Amen et merci pour ce que tu as été. Amen et merci pour ce que tu m'as donné. Et puis maintenant aussi, je peux le dire enfin : amen pour la chambre vide, pour le lit refermé et les larmes versées". Ne plus attendre la lettre qui n'arrive pas, le téléphone qui ne sonne pas, le mot de repentir qui ne vient pas.

Le Cantique des Cantiques, ce chant d'amour si plein de rendez-vous manqués, se termine curieusement. La jeune fille dit au jeune homme comme un adieu sans au revoir et sans tristesse : "Tu peux partir mon bien-aimé, fuis, je te laisse aller. Sois semblable à une gazelle, à un jeune faon sur les montagnes embaumées". Il n'y a pas de paroles plus simples et plus belles pour dire que l'on accepte la résurrection de l'autre loin de soi - et aussi, humblement, sa résurrection à soi, loin de l'autre, le bien-aimé.

Alain Houziaux

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