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Quel rôle a joué Judas, et quelle importance a-ce pour nous ?

Prédication prononcée le 13 avril  2014, au temple de l'Étoile à Paris,

par le Pasteur Louis Pernot

Le rôle de Judas n’est pas simple à déterminer, beaucoup de choses contraires ont été dites sur lui, et d’ailleurs quelle importance cela peut-il avoir pour nous ? En fait beaucoup, parce que dans chaque hypothèse, c’est toute une théologie qui est véhiculée.

Classiquement, on a présenté Judas comme tout simplement un authentique méchant, l’exemple même du traître, du vil, de celui qui est fourbe avec son baiser de traitrise, et du vénal avec ses trente pièces d’argent. L’Evangile ajoute encore la faiblesse, puisque pris de remords, au lieu de se repentir, il se pend. Et dans cette présentation des choses, la morale est sauve puisqu’en plus il semble bien qu’il sera perdu : Jésus dira de lui : «  il aurait mieux valu qu’il ne soit pas né ! » (Marc 14 :21) phrase de condamnation pour le moins radicale.
Cette condamnation tombe bien pour les moralisateurs : le méchant est puni, et en même temps, nous ne nous sentons pas trop concernés parce que personne ne s’identifie vraiment à un tel concentré de lâcheté.

Mais on peut se poser des questions à partir d’un si beau discours. D’abord est-il vraiment évident que Judas ne puisse être sauvé ? Peut-on penser que s’il s’était repenti, il aurait pu être pardonné ? Paul nous est bien présenté dans cette situation, ayant été complice de l’assassinat de chrétiens comme Etienne, il se convertira et deviendra l’un des plus grands apôtres. Mais Judas ne s’est pas repenti. Certes il a regretté, mais le remord n’est pas le repentir. Il ne suffit pas de regretter, il faut changer d’attitude. A priori, le message de l’Evangile nous pousse à penser que cela aurait pu être possible, mais il y a la parole de condamnation de Jésus : « il aurait mieux valu qu’il ne soit pas né ». En fait, on peut penser que ce qui a privé Judas de son salut, c’est plus son suicide que sa trahison. Son suicide montre qu’il ne croyait pas à la grâce, c’est un refus de l’espérance du pardon. C’est ça qui le condamne en fait. Et on peut penser que Jésus avait compris cela, en ce que ce qui est grave dans son rejet du Christ, ce n’est pas par rapport à la personne de son ami, mais en tant que cela devait aller de pair avec un rejet de son message. S’opposer à Jésus, ne pas croire en lui, c’était refuser ce qui faisait le cœur de son message : rejeter lest notions de pardon, de grâce et d’amour. Et dans ce cas, la vie perd tout son sens. C’est aussi ce que dira le Christ quand il affirmera que tout péché peut être pardonné, sauf le « blasphème contre le Saint Esprit », c’est-à-dire que la seule chose grave, c’est de refuser la puissance même de pardon et de grâce qui est en Dieu. Jésus va même très loin dans ce sens, et quand il dit : « il aurait mieux valu qu’il ne soit pas né », nous entendons, contrairement à la mode moderne, que la vie physique n’est pas un absolu sacré, mais qu’il peut y avoir des cas où il vaudrait mieux que la vie physique ne soit pas. C’est un cas extrême certes, mais en effet, la vie humaine physique n’a de sens que si il y a de l’amour, de la grâce, dans une direction ou dans l’autre, que cela soit reçu, ou pour en donner.

Pour aller contre cette condamnation unilatérale de Judas, une autre solution est parfois donnée en disant qu’il est comme un objet dans la main de Dieu, l’outil qui permet à Dieu d’accomplir son dessein. L’idée serait qu’il faut bien que le plan de Dieu s’accomplisse, or ce plan étant que Jésus devait mourir dramatiquement, il faut bien que quelqu’un le livre, pour qu’il meure sur la croix. Dans ce cas, il ne serait pas responsable... mais alors pourquoi le punir ? Mais c’est cela qui semble s’imposer à partir de l’Evangile de Jean où l’on voit que c’est Jésus qui le désigne en lui donnant le morceau de pain. A partir de là, « Satan entra en lui », et Jésus le pousse en lui disant : « ce que tu as à faire, fais le vite ».

Mais cette solution est inacceptable. Dieu ne peut pas dépêcher un meurtrier, et on peut croire que le but de Dieu en envoyant Jésus n’était pas qu’il meurt, mais qu’il prêche. La mort de Jésus est plutôt l’échec de sa mission, il aurait sans doute préféré que tout le monde se convertisse, et Dieu n’avait pas besoin du fiasco de la mission de son fils pour nous pardonner. Donc Judas est bien sûr entièrement responsable de ses actes. Et puis les pharisiens cherchaient à faire mourir Jésus et il y avait beaucoup d’occasions possibles, il n’y avait pas de nécessité que cela soit précisément Judas. D’ailleurs dans les autres évangiles, le mal entre en Judas indépendamment de Jésus, avant le repas, et Jésus ne fait que montrer qu’il a connaissance de ces mauvais sentiments, il n’en est pas l’origine.

Mais donc cela n’explique pas bien ce qui se passe au cours de la Cène quand Jésus dit : «l’un de vous me trahira », là les disciples semblent ne pas comprendre, ils disent chacun : «est-ce moi ? » C’est curieux. Si Judas était méchant il devait bien savoir qu’il parlait de lui, et si les autres n’avaient pas de projet coupable, ils savaient bien qu’ils n’étaient pas concernés.

La solution proposée par les théologiens classiques  pour ce « est-ce moi ? » est de dire que nous devons nous identifier à ceux-ci, et ainsi nous pousser à l’introspection, pour que nous nous demandions : « en quoi suis-je Judas ? ». Il nous est suggéré ainsi que nous sommes en fait toujours un peu coupables de la mort du Christ, et on fait dire depuis des siècles aux enfants des catéchismes : « c’est moi qui crucifie Jésus ». Mais ce type de discours et sa théologie culpabilisatrice sous-jacente est inadmissible. Elle donne envie de répondre « non ». Non, j’en ai assez qu’on me culpabilise. Non, ce n’est pas moi qui ai crucifié le Christ, ce n’est pas moi qui ai mangé le fruit défendu, ce n’est pas moi qui ai brisé le vase de Soisson... Mais la mode actuelle est qu’il faut demander pardon pour tout, et même pour ce que l’on a pas fait soi même : les croisades, les guerres de religion... les protestants accusent les catholiques de la Saint-Barthélemy, et ils se sentent coupables de ma condamnation de Michel Servet. Il y en a assez : l’Evangile, c’est une bonne nouvelle, et je me sens déjà assez coupable de tant de choses que je n’ai pas besoin qu’on me charge encore d’autres choses. Et la bonne nouvelle de l’Evangile, ce n’est pas « vous êtes coupables », mais que vous êtes sous la grâce, vous êtes aimés, pardonnés, libérés. Ayez un cœur reconnaissant, libre et joyeux.

Donc Judas est bien coupable, et Jésus le désignant lors du dernier repas, montre seulement qu’il sait, qu’il a compris et qu’il accepte le sort qui lui est promis. Il montre qu’il ne meurt pas par faiblesse : « ma vie, personne ne me la prends, c’est moi qui la donne... et il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime ».

Cela est bien, mais ne rend pas compte des récits de Jean où c’est bien Jésus qui désigne celui qui devra trahir, et il semble là que Judas n’avait pas d’idée préméditée. Et ensuite, il le pousse à agir : « Ce que tu as à faire, fais le vite » (Jean 13 :27). Comment rendre compte de cela ?

Une solution extrême a été proposée, consistant, tout au contraire à faire de Judas une sorte de saint. L’idée, c’est qu’il fallait que quelqu’un se dévoue pour permettre à Jésus de réaliser son destin. Evidemment, aucun des disciples n’a envie de se dévouer à jouer de mauvais rôle, et chacun demande anxieusement : « est-ce moi ? », mais Judas accepte la mission. Il se sacrifie ainsi pour permette à Jésus de se révéler. Il accepte de passer pour un méchant, il sacrifie son image et son honneur pour une cause supérieure. L’Evangile de Judas, Evangile apocryphe du 2 ou 3e siècle va encore plus loin dans ce sens en disant que c’est Judas qui permettra à Jésus de quitter son corps mortel et limité pour accéder à la lumière parfaite de l’esprit. Cette thèse a été reprise aujourd’hui par certains auteurs romanesques pour le plaisir de dire le contraire de ce qui a toujours été enseigné, mais elle est peu crédible. D’abord elle est incohérente par rapport à la tradition évangélique dans laquelle il n’y a pas ce dualisme gnostique qui prétendrait que la mort serait une libération souhaitable, et surtout, il n’y a pas de raison de penser la mort de Jésus pourrait être bonne, c’est bien un mal, une catastrophe que ce rejet du fils de l’homme qui ne sera dépassé que par la résurrection.

Mais il n’est pas nécessaire d’aller si loin pour expliquer les paroles de Jésus dans l’Evangile de Jean, ni le fait qu’il semble alors précipiter les choses. On peut penser que Jésus savait que de toute façon, il allait bientôt être mis à mort par les juifs, il savait aussi que Judas était en train de le trahir. La seule question était l’instant précis. Or il est un peu trop beau que Jésus meure précisément le jour de Pâques pour que ce soit un hasard. Pâques : la fête de la libération de l’esclavage, celle où les premiers nés seront sauvés de la mort par le sacrifice de l’agneau. Donc peut être que Jésus simplement, s’est trouvé prêt à assumer sa mort, et qu’il a pensé qu’il était une bonne date de mourir le jour de Pâques. Il met donc Judas devant le fait accompli, lui montrant qu’il l’a percé à jour, Judas n’a plus le choix de faire autrement que d’accélérer les choses, Jésus dit en quelque sort : « je suis prêt », et « ce que tu as à faire, fais le vite ». Jésus donc ne poussa pas Judas à le trahir, puisqu’il allait le faire, mais il le pousse à le faire plus précisément au jour qu’il choisit lui en précipitant les événements.Alors quelle est la bonne solution pour comprendre l’attitude de Judas ? Il y a des solutions intermédiaires : la plus courante, c’est de penser qu’il n’a pas  toujours été méchant (sinon, pourquoi Jésus l’aurait-il choisi ?). Sans doute était-il sincère au départ, mais donc il s’est retourné. La raison souvent invoquée comme possible est une déception. Le nom même d’ «Iscariot », fait penser qu’il ait pu être un « sicaire », c’est à dire un résistant activiste prônant l’action violente pour chasser les romains occupant Israël et redonner à son peuple sa suprématie. Au départ donc il aurait cru en Jésus comme étant un Messie sur le modèle d’un messie politique, qui prendrait la tête d’une révolte armée. Mais voilà que Jésus se montre plutôt pacifique, il refuse de s’engager politiquement en disant : « il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ». Judas déçu s’estime trompé et décide donc de se venger en se débarrassant de Jésus.

Cela n’est pas sans intérêt pour nous, parce qu’alors, la trahison de Judas serait la conséquence d’une mauvaise théologie : il a espéré, certes, mais il s’est trompé d’espérance. Il a cru que Dieu devrait intervenir concrètement dans le monde alors que le royaume de Jésus « n’est pas de ce monde ». Il faut donc prendre garde à ce en quoi nous croyons. La «foi du charbonnier » peut faire des dégâts considérables, et même dans certains cas mener à un rejet du Christ, de l’Eglise et de toute espérance. C’est ainsi par exemple qu’on voit des gens qui ont cru dans un Dieu tout-puissant qui pourrait guérir leur enfant malade, et celui-ci mourant perdent totalement la foi jusqu’à refuser d’entrer dans une église. C’est triste, et ainsi une foi reposant sur des attentes fausses peuvent tuer Jésus symboliquement.

Enfin une dernière solution, plausible, plus rare, mais pour moi la meilleure en ce qu’elle associe à la fois le fait que Judas est peut-être gentil, mais que son acte était mauvais, c’est de penser que Judas a livré Jésus, certes, mais par amour. L’idée serait que Judas croyait de tout son cœur que Jésus était le Messie, il attendait une révélation spectaculaire de Dieu par son Messie, venue d’un grand jour de jugement d’accomplissement de toutes les promesses. Mais Jésus tardant à se révéler, il pense qu’il faut le pousser à le faire. Il veut donc le confronter au mal et à la mort pour le pousser à se révéler. Mais il est sincère et sûr que Jésus s’en sortira glorieux. Il met donc Jésus dans les mains de ses ennemis, il est mis sur la croix, mais là, pas de légions d’anges, le Ciel ne s’ouvre pas, pas de grande lumière, ni de nuée, Jésus meurt comme un malfaiteur, et puis c’est tout. Alors Judas est désespéré, il pensait que quelque chose se passerait, mais rien, son espérance tombe, et en plus il se rend compte qu’il a simplement tué son meilleur ami. Et de dépit, il se suicide.

Mais là encore, cela reposait sur une mauvaise théologie : vouloir mettre Dieu à l’épreuve, penser qu’il faudrait l’obliger à agir. C’est une faute théologique que de vouloir que Dieu agisse à notre place, et de penser qu’on pourrait se laisser aller pour que lui fasse à notre place. C’est même l’une des tentations du Christ : le diable lui souffle de se jeter au bas du temple pour que Dieu envoie ses anges pour le porter. Mais Jésus, lui, refuse : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». Mais Judas tombe dans cette tentation et tue le Christ.

Et en fait, les autres solutions illustrent parfaitement les autres tentations : la plus classique présentant Judas vendant Jésus pour 30 deniers illustre la tentation où le diable propose à Jésus toute les possessions, les puissances, s’il se prosterne devant lui au lieu de Dieu. Cela montre qu’il faut choisir en qui l’on croit : soit on veut défendre Jésus, soit on choisit l’argent, sa propre gloire, son propre pouvoir. Si on choisit l’argent et le pouvoir, on tue Jésus et son idéal.

La solution du Judas déçu qui attendait une action politique de Jésus n’est rien d’autre que l’erreur d’attendre de Dieu qu’il intervienne matériellement dans notre monde, c’est la tentation de penser que Dieu pourrait changer les pierres en pains. Mais « l’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de l’Eternel ». Cela conduit à la perte de la foi, et finalement à l’éviction de Jésus.
Il ne faut donc pas choisir entre les hypothèses concernant Judas, chacune nous enseigne quelque chose sur des erreurs qui nous menacent tous, et montrent que ces trois tentations fondamentales qui sont aussi les nôtres, les pièges de la foi que nous devons éviter, les erreurs fondamentales qu’il faut dépasser faute de quoi nous risquons simplement de tuer le Christ en nous.

Jésus devient le Christ en résistant à chacune des trois tentations, en en évitant les pièges théologiques. Il mourra par Judas qui, lui, va tomber dans les trois pièges.

Parce que dans chaque cas, c’est vouloir un Dieu satisfasse notre propre narcissisme, c’est vouloir un Dieu pour nous faire plaisir, un Dieu pour nous, comme nous en rêvons. Un Dieu qui n’est pas Dieu, mais un Dieu projection de notre propre désir de toute puissance, un Dieu centré sur notre propre désir et notre égoïsme. Et rester dans cette névrose infantile est très grave, non seulement ça tue le Christ, mais ça peut nous tuer, comme Judas qui en meurt lui-même.

Le Dieu qui nous sauve, c’est celui de Jésus Christ, et qu’il faut accepter comme il est, comme Judas aurait dû accepter Jésus comme il était et non pas comme il le rêvait. Comme un Dieu qui agit à sa manière dans le monde et en nous, et qui nous offre de toute façon la victoire sur la mort, sur la peur, sur la culpabilité, la ténèbre, un Dieu qui nous offre tout par grâce, à sa manière.

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Marc 14:17-21

Le soir venu, il arriva avec les douze. Pendant qu'ils étaient à table et qu'ils mangeaient, Jésus dit : En vérité, je vous le dis, l'un de vous qui mange avec moi me livrera. Ils commencèrent à s'attrister et à lui dire l'un après l'autre : Est-ce moi ? Il leur répondit : L'un des douze, celui qui met avec moi la main dans le même plat. Le Fils de l'homme s'en va, selon ce qui est écrit de lui. Mais malheur à cet homme-là par qui le Fils de l'homme est livré ! Mieux vaudrait pour cet homme ne pas être né.

 

Jean 13:17-30

Si vous savez cela, vous êtes heureux, pourvu que vous le mettiez en pratique.Ce n'est pas de vous tous que je le dis ; je connais ceux que j'ai choisis. Mais il faut que l'Écriture s'accomplisse : Celui qui mange avec moi le pain, a levé son talon contre moi.Dès à présent, je vous le dis, avant que la chose arrive, afin que, lorsqu'elle arrivera, vous croyiez que Moi, je suis...

Après avoir ainsi parlé, Jésus fut troublé en son esprit et fit cette déclaration : En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un de vous me livrera. Les disciples se regardaient les uns les autres et se demandaient de qui il parlait. Un de ses disciples, celui que Jésus aimait, était couché à table près de Jésus. Simon Pierre lui fit signe et lui dit: Demande qui est celui dont il parle. Et ce disciple se pencha sur la poitrine de Jésus et lui dit : Seigneur, qui est-ce ? Jésus lui répondit : C'est celui pour qui je tremperai le morceau et à qui je le donnerai. Il trempa le morceau et le donna à Judas, fils de Simon l'Iscariot. Dès que (Judas eut reçu) le morceau, Satan entra en lui. Jésus lui dit : Ce que tu fais, fais-le vite. [Mais] aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il lui disait cela. En effet, comme Judas tenait la bourse, quelques-uns pensaient que Jésus lui disait : Achète ce dont nous avons besoin pour la fête, ou : Donne quelque chose aux pauvres. Judas prit le morceau et sortit aussitôt. Il faisait nuit.

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