56 avenue de la Grande Armée, 75017 Paris

Les Béatitudes: HEUREUX

Prédication prononcée le 3 novembre 2013, au Temple de l'Étoile à Paris,

par le pasteur Louis Pernot

Les Béatitudes dans Matthieu sont au début du Sermon sur la montagne, ce sont donc, d’après lui, les tout premiers mots de l’enseignement du Christ, comme le fondement de l'Evangile. Par delà les détails, l’important, est qu’on y trouve huit fois le mot « heureux ». C’est déjà un message : l’Evangile, contrairement à ce qui a pu être prêché, ce n’est pas la mortification, la souffrance pour gagner le salut, mais simplement le bonheur et la joie, c’est une bonne nouvelle.

En soi, cela n’est pas forcément très original, pratiquement tout le monde cherche le bonheur, et bien d’autres religions prétendent être un chemin de bonheur. Ce qui est particulier ici, c’est la conception du bonheur que présente Jésus, et le chemin qu’il montre y parvenant.
Immédiatement aussi, on voit que ce bonheur n’est pas simple, ce n’est pas une simple jouissance, ou le fait d’éviter les problèmes, en particulier parce que nos huit béatitudes mélangent quatre béatitudes positives (être humble, miséricordieux, artisan de paix et avoir le cœur pur), et quatre qui sont négatives (les pauvres, ceux qui pleurent, ont faim et soif et sont persécutés).

Et même les béatitudes positives ne sont pas si simples que ça. Certes, on pourrait les prendre comme des règles de morale, comme François d’Assise qui pensait qu’il fallait les appliquer, et il a donc cherché à être pauvre, humble et à se faire persécuter. Mais ce serait une erreur, l’Evangile ne fonctionne pas dans une théologie de la rétribution mais de la grâce, il ne s’agit donc pas d’une loi morale qu’il faudrait observer pour obtenir quelque chose en récompense, mais d’un état d’esprit.

On le voit en particulier dans la troisième béatitude : « heureux les humbles » ou « les doux », puisque le mot grec présent ici désigne les deux choses. Pense-t-on vraiment que Jésus ait été doux et humble ? Doux il ne l’était certainement pas quand il invectivait les Pharisiens avec violence, ni quand il se faisait un fouet avec des cordes pour chasser les marchands du temple en reversant les tables. Et humble on ne peut pas dire non plus qu’il l’était. Certes il n’était pas n’importe qui, mais il avait une très haute opinion de lui-même et de l’importance de son rôle, se présenter comme « le fils de Dieu » n’est pas vraiment humble, même si on l’est...
Et d’autre part, on comprendrait bien que la pureté de cœur, l’amour soient des qualités morales essentielles pour le salut, mais l’humilité et la douceur semblent bien secondaires pour avoir l’honneur de siéger parmi les quatre qualités les plus essentielles de l’Evangile. On ne peut donc penser qu’il s’agisse d’une petite morale à appliquer, mais plutôt d’un état d’esprit essentiel pour pouvoir recevoir le salut. L’humilité dont il est question ici, c’est sans doute le fait de ne pas prétendre être le centre de tout soi-même. C’est l’antidote au péché originel. Le péché originel, ce n’est pas la culpabilité héréditaire d’une faute d’un lointain ancêtre dont nous devrions payer les conséquences aujourd’hui, mais la faute essentielle qui nous menace tous sans cesse, et cette faute, c’est de vouloir se prendre pour Dieu, de se mettre soi-même au centre de toute chose, de déterminer par rapport à soi-même ce qui est le bien et le mal, déclarant « bien » ce qui nous plait à nous, et par rapport à soi, et non plus par rapport à un absolu qui nous dépasse, l’universel, ou simplement par rapport aux autres. L’humilité évangélique, ce n’est donc pas une modestie humaine, mais une attitude très fondamentale de savoir qu’on n’est pas tout seul, qu’il y a du Dieu et des autres autour de nous.

Quand à la douceur dont il est question, elle consiste à savoir que le salut, la réussite de notre vie, le bonheur, ce n’est pas quelque chose que l’on pourrait arracher par ses propres forces, par son propre perfectionnement, et sa propre réussite, mais l’essentiel, il se reçoit dans la tendresse et la reconnaissance. La vie n’est donc pas une lutte à mener, une montagne à escalader, ni un examen à réussir par la force du poignet, mais une réalité à accueillir. Cette béatitude de la douceur et de l’humilité nous apprend donc simplement à nous décentrer par rapport à nous mêmes, à éviter l’égoïsme, et à nous dé-préoccuper, à lâcher prise, pour vivre dans la confiance.

On est là loin de petits conseils moraux, mais dans l’essentiel de l’Evangile qui est le salut par la foi (se tourner vers l’Autre et mettre le centre de sa vie ailleurs qu’en soi-même), et le salut par la grâce (qui est qu’il se reçoit et non pas qu’ils se gagne de force). Comprendre cela est déjà se trouver dans le sens le plus profond de l’Evangile.

Ensuite cela est prolongé par la miséricorde. La miséricorde, c’est le mot biblique pour dire l’amour, et plus précisément selon le terme hébreu (et grec), l’amour que porte la mère pour l’enfant qu’elle porte. Or l’amour de la mère pour son enfant est précisément l’image même du décentrement. La mère vit par son enfant, et est prête à donner sa vie même pour son enfant. Sa propre douleur, sa souffrance au moment de l’accouchement ne compte plus tant elle est préoccupée seulement de cet autre qu’elle aime. L’Evangile nous invite à aimer ainsi non seulement ceux dont nous pouvons être les parents, mais à avoir aussi cette démarche de décentrement plus ou moins avec chacun de nos prochains. Et il est certain que quand on cesse de se scruter soi-même pour savoir si l’on est heureux ou non, on trouve le bonheur. Parce que le bonheur de la mère, c’est de donner à son enfant. Et quelle que soit notre situation, agréable ou non, plaisante ou non, nous pouvons toujours donner, nous tourner vers un autre, partager, travailler au bien être d’un autre que nous, et là est la source vraie du bonheur. Le bonheur qui ne dépend pas de ce que nous subissons, mais de ce que nous pouvons faire.

Le Christ dit par ailleurs que « les miséricordieux obtiendront miséricorde ». En soi, cette réciprocité est un peu dérangeante, comme dans une mauvaise lecture du Notre Père qui ferait croire que Dieu nous pardonnerait dans la mesure où nous pardonnerions. Mais il ne s’agit pas là de rétribution, simplement de pointer le fait que l’amour est une logique d’existence, c’est ouvrir son cœur, s’ouvrir à l’autre en donnant, et c’est aussi se mettre en position de recevoir. Une ouverture ça fonctionne dans les deux sens, et on ne peut pas recevoir si on ne sait pas donner, on ne peut être aimé si non n’aime pas, et on ne peut certainement pas trouver le bonheur si on ne cherche pas avant tout à le donner.
Il ne s’agit donc pas, là encore, d’attitude morale, mais d’état d’esprit, de logique d’existence. Et cela se voit encore plus clairement dans la béatitude concernant ceux qui ont le cœur pur.  Pour la Bible, le cœur, ce n’est pas l’organe du sentiment, mais c’est le centre décisionnel de son être, ce qui est à l’origine de nos choix, de nos pensées. Or Jésus ne dit pas « heureux ceux qui ont des actions pures », mais « ceux qui ont le cœur pur ». L’important, c’est de savoir en quoi l’on croit, ce qui est le fondement que nous choisissons pour construire notre vie. Ensuite, pour les actes, chacun fait comme il peut, parce que, comme le dit Paul, « je suis à même de vouloir le bien, mais non de l’accomplir » (Rom 7:18). Mais l’essentiel, c’est déjà de ce centrer, de vouloir servir le Dieu de l’Evangile qui est l’amour, le pardon, le service, et la paix. Dans la tradition chrétienne, c’est ce qu’on a appelé le salut par la foi, et non le salut par les œuvres.

Quand à la dernière béatitude positive : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu », elle permet certainement de comprendre quelque chose d’essentiel dans la démarche de bonheur que propose Jésus. Là encore, on ne peut l’entendre de façon trop concrète comme s’il s’agissait juste de vivre en paix avec les autres, d’autant que juste après Jésus dit « heureux quand vous serez persécutés... » ce qui n’est pas la paix. Il ne s’agit donc pas de chercher à ne pas avoir d’ennuis, ou à refuser les conflits, d’autant que notre choix de vie peut susciter de la réaction, du rejet, voire de la violence. Mais ce qui est important, c’est justement que cette béatitude n’est pas vue par rapport à soi-même mais par rapport à ce que l’on apporte aux autres. Jésus ne dit pas : « heureux ceux à qui on fiche la paix », mais « heureux ceux qui procurent la paix ». Et il est vrai que toutes les béatitudes sont ainsi tournées dans le sens actif. Ce n’est pas « heureux ceux qui sont aimés », mais « heureux ceux qui aiment », ce n’est pas « heureux ceux qui ont un femme ou un mari plein de douceur », mais « heureux ceux qui sont doux », non pas « heureux ceux qui sont entourés d’amis au grand cœur », mais « ceux qui ont le cœur pur », non pas « ceux à qui l’on fait justice », mais « ceux qui ont faim et soif de justice »... pas forcément pour eux !  Ainsi le bonheur promis par l’Evangile ne dépend pas de quelque chose que l’on subit, mais de sa façon d’être dans le monde, et qui fait que quelle que soit la situation, quoi que nous subissions (et qui ne dépend pas forcément de nous), on peut toujours trouver le moyen d’être heureux. Parce que toujours, il est possible de trouver quelqu’un à aimer, quelqu’un à qui l’on puisse donner un peu de paix, quelqu’un de qui on puisse recevoir.

Le bonheur évangélique n’est ainsi pas montré comme un état fragile dont on espère que les conditions extérieures lui permettront de perdurer, mais une démarche toujours possible quoi qu’il arrive. Ainsi, puisque souvent l’on prêche ce texte lors des mariages, il peut permettre aux jeunes mariés de dépasser l’angoisse que peut générer leur situation heureuse qui leur fait penser : « pourvu que ça dure », parce qu’ils croient que leur bonheur est dû à leur jeunesse, leur bonne santé, au fait d’être aimé... mais s’ils tournent leur cœur dans le bon sens, ce bonheur leur sera toujours possible parce que le bonheur n’est pas une forteresse assiégée de toute part qu’il faudrait défendre, mais une démarche confiante vers l’autre qui est toujours possible, même si l’on n’a pas toutes les chances matérielles de la vie.

Cela est tellement vrai que c’est sans doute le sens des quatre béatitudes négatives : on peut être heureux, même si l’on pleure, même si on a faim et soif et même si l’on est pauvre. Penser qu’il faudrait être démuni matériellement pour pouvoir accéder au bonheur spirituel est évidemment faux. D’ailleurs Matthieu a bien fait, par rapport à Luc, de spiritualiser à chaque fois ces béatitudes, et là où Luc dit « heureux les pauvres », il ajoute : « en esprit », là où Luc dit « heureux ceux qui ont faim et soir », il ajoute : «  de justice ». Justement pour montrer que ce n’est pas de situations matérielles qu’il est question, elle est au contraire totalement indépendante de la vraie question de la béatitude, mais se savoir pauvre spirituellement, avoir faim et soif de justice, c’est se mettre soi-même dans la situation de recevoir, d’accueillir, et c’est le complément indispensable de la béatitude précédente sur les « artisans de paix ». Certes, le bonheur, c’est agir, aller vers l’autre, mais aussi savoir recevoir de l’autre, savoir accueillir. Or on ne peut accueillir que si on a de la place pour le faire, si on a une attente, une quête vis-à-vis de l’autre. Celui qui est bourré de tout, de certitudes, d’égoïsme, qui n’attend rien de personne ni du futur ne peut avoir dans sa vie de place pour recevoir l’essentiel.
Il ne s’agit donc pas dans ces béatitudes d’une sorte de rétribution ou compensation que Dieu donnerait post-mortem à ceux qui auraient été les plus éprouvés sur terre, mais de la conséquence d’un positionnement juste par rapport à soi, aux autres et au monde. Certes les Béatitudes sont au futur comme des promesses, mais ce futur ne concerne pas un temps dans l’au-delà. La preuve, c’est que l’une de ces promesses est « ils hériteront la Terre », or la Terre, ce n’est pas le Ciel, ce n’est pas une réalité du royaume éternel de Dieu, c’est du concret et du matériel. Et quand apparaît la mention du Royaume de Dieu qui pourrait faire penser à une récompense dans l’au-delà, Jésus a bien pris garde là de mettre un présent pour qu’on ne puisse l’interpréter faussement : « le royaume des cieux EST à eux ». Il ne s’agit donc pas de dire à ceux qui souffrent ici-bas : souffrez sans rien dire, Dieu compensera après votre mort, mais bien de dire que l’enjeu, il est pour ici-bas sur Terre, dans notre vie. Et le Royaume de Dieu, il est déjà dans notre vie terrestre ce que nous vivons dans la foi et la présence de Dieu. C’est ça qui peut nous emplir de joie et de bonheur quelle que soit la situation matérielle.

Et même, peut être, que certaines de nos situations matérielles problématiques peuvent nous ouvrir à la quête d’un essentiel qui justement se trouve au delà de ces situations. Tout dépend encore une fois de l’état d’esprit dans lequel tout cela est vécu.

Ainsi on peut être riche matériellement et avoir un esprit de pauvreté, ou avoir peu et avoir un esprit de riche qui s’attache au peu qu’on possède sans vouloir le partager en pensant que c’est là l’essentiel de son être. Mais est heureux celui qui sait que ce qu’il possède, il ne le possède pas vraiment. Heureux est celui qui sait qu’il a besoin des autres, qu’il a besoin de Dieu, qu’il lui reste à apprendre, à recevoir. Heureux est celui qui est un mendiant de l’esprit, un mendiant de l’amour et qui ne prétend pas s’appuyer sur le peu qu’il croit posséder pour construire son être, mais qui va de l’avant en cherchant, en quêtant, en demandant pour recevoir.

De même est heureux ceux qui ont faim et soif de justice, ce sont ceux qui avancent et qui sont en marche, au lieu de prétendre juste dépendre de ce qu’ils ont déjà et ont peur de perdre. Il est bien connu d’ailleurs que en hébreu le mot « heureux » (qui est aussi le premier du livre des Psaumes) vient d’un verbe qui signifie « être debout et en marche », ainsi pour la Bible, le bonheur, ce n’est pas un état, mais une démarche, ce n’est pas une réalité statique dont on dit « pourvu qu’elle demeure », mais une dynamique toujours en mouvement. Sans cesse aussi dans l’Evangile, Jésus met les gens en marche : au paralytique, il dit : « lève toi et marche », non pas « lève toi et repose toi », la femme adultère il dit « va et ne pêche plus », à Pierre dans sa barque, il dit « viens » (Matt. 14 :29), et il marche même sur l’eau, dès qu’il s’arrête, il s’enfonce.

Le bonheur, pour la Bible, ce n’est pas l’immobilité, même pas la tranquillité, au contraire, c’est avancer, se jeter dans la vie, prendre le risque d’aller vers les autres. Peut-être est-ce là le sens de « heureux ceux qui pleurent », parce que ceux qui pleurent, ce sont ceux qui ont eu le courage de s’attacher, de se risquer dans le monde, de faire des projets, certes, c’est dangereux, mais c’est le sens de la vie, et la source d’une joie profonde, plus profonde que le fait de rire ou de pleurer.

Est bon tout ce qui nous met en marche, tout ce qui nous tourne vers les autres, et tout ce qui nous décentre de notre égoïsme pour savoir donner, servir, et recevoir. Le bonheur, ne se trouve pas dans un état qui serait celui de la perfection, mais dans l’humilité et le service.
Sans doute que dans cette complexité de ces huit béatitudes trouvons-nous l’essentiel du message de l’Evangile. Certes, il est tellement complexe qu’il n’est pas facile à saisir, mais l’Evangile de Matthieu, s’il est bien résumé par ces quelques versets ne se réduit pas à cela et ses 28 chapitres doivent permettre de mieux comprendre le message des Béatitudes qu’il développe. Mais le premier mot c’est bien le bonheur, c’est aussi le dernier, et il passe pas une seule chose en fait : l’amour. Amour de Dieu, amour de l’autre, pour donner et recevoir.

Retour à la liste des prédications

Matthieu 5:1ss

Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne; et, il s'assit et ses disciples s'approchèrent de lui.
Puis, ayant ouvert la bouche, il les enseigna, et dit:
1. Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux!
2. Heureux les affligés (ou ceux qui pleurent), car ils seront consolés!
3. Heureux les humbles (ou doux), car ils hériteront la terre!
4. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés!
5. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde!
6. Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu!
7. Heureux ceux qui font la paix, car ils seront appelés fils de Dieu!
8. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux!
Heureux serez-vous, lorsqu'on vous outragera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous..

Faire un don à la paroisse

Retrouvez-nous

carte56, avenue de la Grande-Armée 75017 Paris

Secrétaire générale : Charlotte Mariaux de Serres
Lundi/mardi/jeudi/vendredi 9h30-12h30
01 45 74 41 79 

Pasteurs :

Florence Blondon : 06 85 38 41 16
Louis Pernot : 06 88 88 04 44

Vous pouvez-nous écrire: